IX. L'éléphant blanc – Le singe blanc.

Page de la relation de Barthélémy Bruguière

Quoique la défense de tuer les animaux soit générale, les Siamois n'ont pas une égale estime et une égale affection pour tous. Ils ont en horreur le chien, je ne sais pourquoi. On se déshonorerait devant un Siamois si l'on caressait un chien. Les missionnaires nouvellement arrivés à Siam doivent s'observer beaucoup à cet égard, de crainte de choquer les infidèles. Au contraire, ils aiment beaucoup le chat parce qu'il étrangle les rats qui rongent les livres des talapoins. Les corbeaux et les vautours sont au rang des anges. Le lièvre passe ici pour avoir beaucoup d'esprit et beaucoup d'astuce ; on lui attribue tous les tours d'adresse que les anciens et les modernes mettent sur le compte du renard. Mais rien n'égale la vénération que les Siamois ont pour l'éléphant blanc. Le roi doit en avoir un au moins, c'est comme un palladium au sort duquel est attachée la vie du prince et la prospérité de l'empire (1). Si l'éléphant meurt, le roi perd tout le mérite qu'il avait acquis en le nourrissant, il doit même mourir dans le courant de l'année qui suit la mort de l'éléphant (2). Cette appréhension est cause qu'on prend un soin extraordinaire de sa santé. L'éléphant blanc a le titre de Chau-phaja (3) : ce titre répond à la grandesse de première classe des Espagnols ; il prend rang immédiatement après les princes du sang. On serait sévèrement puni si on l'appelait par son propre nom. Il habite une espèce de palais, il a une cour nombreuse, des officiers, des gardes, des valets de chambre. Il porte sur sa tête une espèce de diadème ; ses dents sont garnies de plusieurs anneaux d'or ; il est servi en vaisselle d'or ou de vermeil ; on le nourrit de cannes à sucre et d'autres fruits délicieux. Lorsqu'il va au bain, un nombreux cortège l'accompagne. Un des gardes frappe en cadence sur un bassin de cuivre, un autre étend sur sa tête le grand parasol rouge, honneur réservé aux grands dignitaires. Ses officiers ne peuvent se retirer d'auprès de lui qu'après l'avoir salué profondément (4). Lorsqu'il est malade, un des médecins de la Cour doit le traiter. Les talapoins viennent lui rendre visite ; ils récitent plusieurs prières pour obtenir sa guérison. Ils l'arrosent de leur eau lustrale. Malgré tant de bons offices, l'éléphant blanc est souvent de mauvaise humeur, et plus d'une fois il aurait tué tous les talapoins, si ceux-ci n'avaient soin de se tenir à une distance qui les met hors d'atteinte des dents et de la trompe de sa seigneurie. Celui que nous avons dans ce moment est fort indocile, on a été obligé de lui couper les dents. Tous les soirs il y a grand concert chez l'éléphant : il est réglé par l'étiquette que Son Excellence ne doit s'endormir qu'au son des instruments.

Lorsque l'éléphant blanc meurt, le roi et la Cour sont dans la plus grande affliction. On rend à son corps des honneurs funèbres dignes du rang qu'il a occupé pendant sa vie. On ajoute que l'éléphant blanc donne quelquefois des audiences publiques, qu'on lui fait des présents. S'il les accepte, c'est une marque infaillible que celui qui fait ce don a beaucoup de mérites. S'il les dédaigne, c'est une preuve qu'il n'est pas agréable au ciel. Je n'ose pas vous garantir la certitude de ce dernier fait. Celui qui peut prendre un de ces animaux est exempt, lui et toute sa postérité, de tout impôt et de toute corvée. Il est bien difficile d'assigner la cause d'une vénération si extravagante pour cet animal. Je crois avoir vu quelque part que les anciens rois de Siam se disaient fils d'un éléphant blanc. Certains Siamois, pensant différemment, disent que l'âme du roi défunt entre dans le corps d'un éléphant. Cette seconde opinion n'est pas fort opposée à la première ; d'autres enfin avouent qu'ils n'en savent rien. Je me range de leur côté, en attendant de plus amples informations.

Le singe blanc jouit, à quelque chose près, des mêmes privilèges que l'éléphant : il est Phaja, il a bouche en cour, il a des officiers à son service, mais il est obligé de céder le pas à Phaja l'éléphant. Les Siamois disent que le singe est un homme qui n'est pas fort beau, à la vérité, mais qu'importe, il n'en est pas moins notre frère. S'il ne parle point, c'est par prudence, il craint que le roi ne le fasse travailler à son service sans lui donner aucun salaire. Il paraît cependant qu'il a parlé autrefois, puisqu'il fut envoyé en qualité de généralissime pour combattre, si je ne me trompe, une armée de géants (5). D'un coup de pied il fendit une montagne en deux. On dit qu'il termina cette guerre avec honneur. Je ne sais si c'est son antique bravoure qui lui a mérité la bienveillance du roi de Siam.

Les Siamois ont plus de respect pour les animaux blancs que pour ceux qui ont une autre couleur. On m'a dit que lorsqu'un talapoin rencontre un coq blanc, il le salue, mais il ne rend pas le même honneur à un prince ; je n'ai jamais vu cela. Il est encore défendu aux Siamois, sous peine de damnation, de casser un œuf. Ils disent que les œufs sont animés. S'ils veulent en manger, ils les font casser par un autre. Ce sont ordinairement les Malais et les Chinois qui leur rendent ce service. Les arbres, les plantes, ont aussi une âme, d'après les Siamois, ce qui les met dans la cruelle alternative de mourir de faim ou d'être damnés. Ils ont une prédilection marquée pour le peuplier, ils le placent devant leurs pagodes. Ceux qu'on apporte de Ceylan jouissent d'une plus grande considération. Quand un talapoin veut abattre un arbre, il envoie un de ses disciples pour donner les premiers coups de hache, c'est-à-dire pour le tuer, et quand l'arbre est tué, les talapoins terminent eux-mêmes l'opération.

C'est de ce culte et de cette considération pour les animaux et les plantes, que vient l'usage où sont les Siamois de prendre leurs noms : l'un s'appelle chien, l'autre s'appelle chat, nous avons le prince éléphant, le prince tigre, le seigneur grenadier. Nous avons eu la princesse du pied du cheval d'or, et bien d'autres noms qui ne valent guère plus.

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NOTES

1 - Cette croyance était inspirée par Eravata (Erawan : ช้างเอราวัณ), l'éléphant blanc à trois têtes (parfois davantage) qui portait le dieu Indra dans la mythologie hindouiste. Les Siamois pensaient que la possession d'éléphants blancs transmettait à leur roi les pouvoirs divins d'Indra, et pouvait apporter puissance, richesse et bien-être au royaume. À l'époque où Barthélémy Bruguière se trouvait au Siam, le roi Rama II possédait six éléphants blancs.

Le dieu Indra sur l'éléphant Eravata (Erawan). 

2 - Breazeale et Smithies ((Journal of the Siam Society, vol. 96, 2008, note 120, p. 116) rappellent que deux éléphants blancs royaux moururent en juin 1824, et que le roi Rama II décéda le mois suivant, après une courte maladie, ce qui dut fortement renforcer cette croyance parmi le peuple. 

3 - Chao Phraya (เจ้าพระยา) la plus haute dignité dans la hiérarchie siamoise. Trois éléphants acquis par le roi Rama II durant son règne portaient les titres de Phraya Sawet Kunchorn (พระยาเศวตกุญชร), Phraya Sawat Iyara (พระยาเศวตไอยราà et Phraya Sawat Chalak (พระยาเศวตคชลักษณ์). 

4 - Quelques années plus tard, le comte de Beauvoir aura l'occasion de voir l'éléphant blanc du roi de Siam (alors le roi Mongkut) et fera part de ses impressions dans sa relation de voyage : La voilà donc, cette fameuse divinité blanche qui est l'emblème du royaume de Siam, et devant laquelle s'incline tout un peuple ! Quel n'est pas notre désenchantement de trouver l'éléphant blanc de la couleur de tous les éléphants du monde ! En revanche, il est surchargé de bracelets d'or, de colliers d'or, d'amulettes et de pierreries. On lui sert son repas sur d'énormes plateaux du précieux métal finement ciselé, et l'eau qui lui est destinée est conservée dans de magnifique amphores d'argent. Pourtant, en approchant de l'animal chargé de reliques, nous pouvons bien trouver que sa peau est un peu plus grise et d'une nuance plus blanchâtre que celle du « commun des éléphants » ; ce sont seulement ses yeux entièrement blancs qui l'ont désigné à tant d'honneur et à une si servile vénération. En cela, le dieu est albinos, qualité très rare. (Ludovic Hébert Beauvoir, Voyage autour du monde : Australie, Java, Siam, Canton, Pékin, Yeddo, San Francisco, 1875, p. 367).

Selon Joachim Schliesinger qui a consacré 3 volumes aux éléphants de Thaïlande, l'éléphant blanc serait une invention occidentale. Les éléphants du roi de Siam, appelés chang phueak (ช้างเผือก) ou chang samkhan (ช้างสำคัญ) n'étaient pas spécialement blancs, ni même albinos. La couleur de la peau n'était qu'un des critères parmi beaucoup d'autres. On considérait également la forme et la couleur des yeux, la couleur de la bouche et du palais, les bosses du front, la longueur de la queue, la forme des oreilles, la carnation des ongles, la distribution des poils et la longueur du tronc. Joachim Schliesinger explique que cette tradition est encore en vigueur aujourd'hui (p. 104) : Selon les anciennes traditions siamoises, tous les éléphants « blancs » trouvés en Thaïlande doivent être présentés au roi, et deviennent sa propriété exclusive. Quand un éléphant « blancs » est capturé dans le royaume, le fait doit être signalé au ministère de l'Intérieur, qui en informe le bureau de la Maison royale. Les spécialistes de ce bureau procèdent alors à un examen physique complet de l'animal, qui peut prendre des mois, examinant soigneusement toutes les parties de l'éléphant, et principalement sa peau, pour vérifier qu'il possède bien toutes les caractéristiques d'un véritable chang pheuak (ช้างเผือก : éléphant blanc royal). S'il répond à tous les critères, qui sont au nombre de onze, le roi en est informé.

Le roi Phumiphon Adulyadej et l'un de ses éléphants royaux. 

5 - Allusion au singe Hanuman (หนุมาน), personnage allié de Rama dans le Ramakien, la version siamoise du Ramayana.

Hanuman dans une représentation de khon, le théâtre masqué thaïlandais. 

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