XX. Le gouvernement des Siamois – Les Amazones du roi – L'étiquette de la Cour – Le palais du roi – Le vice-roi.

Page de la relation de Barthélémy Bruguière

Le gouvernement siamois est monarchique et féodal. Dans la capitale et aux environs, tout se fait immédiatement au nom du roi, mais dans les provinces éloignées, rien ne se fait qu'au nom des gouverneurs dont la dignité est héréditaire dans la famille. À Siam, la couronne est héréditaire, mais l'aîné de la famille royale ne succède pas de droit. Le roi a la faculté de choisir son successeur. Ce mode d'élection cause souvent du trouble dans le palais. Chacune des femmes du prince ambitionne l'honneur de devenir reine-mère. Les intrigues se forment, les différents partis emploient toutes sortes de moyens pour porter sur le trône le prince qu'ils favorisent. Cela a lieu principalement lorsque le roi régnant meurt avant d'avoir désigné son successeur. Il ne paraît pas cependant que ces intrigues de cour produisent jamais des ruptures ouvertes. Si l'empire éprouve des révolutions, la cause vient presque toujours du mécontentement des peuples, de la révolte des gouverneurs, de l'ambition des particuliers et souvent des guerres étrangères. Je ne sais quelle était la situation de ce royaume il y a cinquante ans, mais depuis cette époque, et surtout depuis la mort funeste de l'infortuné Constance (1), si cruellement égorgé par ceux qu'il avait comblés de bienfaits (Constance n'était pas un aventurier ambitieux, comme certains historiens français ont voulu le faire croire), depuis cette époque, dis-je, il a été en butte à bien des révolutions. Dans moins de quarante ans on a vu trois dynasties différentes (2). Il n'y a que les chrétiens qui aient montré une fidélité inviolable à leurs légitimes souverains. On n'en a pas vu un seul, au milieu de toutes les secousses, qui ait pris parti parmi les rebelles. Quoiqu'ils fussent persécutés par ces mêmes princes, ils ont toujours été leur dernière ressource.

Lorsqu'un prince est déclaré roi, il doit faire, avec tout l'appareil de la majesté royale, le tour des murs de la capitale. Il est porté sur un brancard qui a la forme d'un lit de repos, il jette au milieu de la foule une grande quantité de petites pièces d'argent. Je reviendrai plus bas sur cette cérémonie. Quand le roi sort, ce qui arrive rarement, il est précédé par un officier qui porte une verge entre ses mains. Cet officier a ordre de faire écarter la foule. Il y a peine de mort pour quiconque ose approcher le prince sans en avoir obtenu la permission. On doit se tenir à une très grande distance et se prosterner la face contre terre ; il faut même prendre garde de ne pas choisir un lieu élevé, on courrait risque de la vie, quoique d'ailleurs on fût couché ventre à terre. Dans une occasion, une sentinelle placée sur le rempart, n'ayant pas eu le temps de descendre lorsque le roi passait, fut sur le point d'être mise à mort, mais le prince, qui est naturellement bon, lui pardonna. On serait très mal reçu a Siam, si l'on se portait avec empressement au-devant du prince pour lui faire des acclamations. Les Siamois qui connaissent à fond l'étiquette de la Cour, prennent la fuite dès qu'ils entendent le signal qui annonce que le roi approche. Dans tous les gouvernements asiatiques, les rois et les sujets vivent isolés les uns des autres, ils se craignent et se fuient réciproquement. Le roi de Siam ne permet pas à ses enfants qui ont atteint l'âge de treize à quatorze ans de rester dans le palais, il leur forme une maison. Lorsqu'ils viennent à l'audience ou lorsqu'ils assistent à quelques cérémonies, ils doivent être toujours dans un endroit séparé et à une grande distance.

Le palais que le prince occupe est composé de plusieurs bâtiments particuliers qui n'ont guère plus d'apparence qu'une maison bourgeoise. L'architecture en est très simple. Ce palais est enfermé dans trois enceintes de murailles. Les enceintes extérieures et les portes qu'on y a construites sont confiées à des hommes. L'enceinte intérieure est confiée à la garde des femmes. Elles sont au nombre d'environ 4 000, et font un corps d'armée qui a son commandant et ses officiers (3). Celles qui n'ont que le rang de simple soldat montent la garde à la porte principale, armées d'un bâton en forme de mousquet. Ces femmes ne sont pas comptées parmi les épouses du roi, elles reçoivent leur solde et leur étape comme les militaires en Europe. Dans la troisième enceinte, qui est confiée à la garde de ces femmes, on trouve un jardin curieux : c'est un vaste enclos qui contient en miniature tout ce que l'on trouve en grand dans l'univers. Il y a des bois, des montagnes, des champs cultivés, des rivières, une mer avec des îles et des écueils, des vaisseaux de guerre, des vaisseaux marchands de toute nation, des barques, une ville, des villages, un bazar, un marché tenu par les dames du palais, une forteresse avec ses canons, des temples de toutes les religions connues des Siamois, des mannequins représentant les différents peuples de la terre avec leur forme et leur costume particulier. Enfin, on y a rassemblé tous les quadrupèdes, tous les oiseaux, tous les arbres et toutes les plantes les plus rares que le roi a pu se procurer. Les Siamois appellent ce jardin Suam-uthajam, c'est-à-dire jardin de délices, ou paradis terrestre (4). Il est sur le modèle de celui de Pékin. Comme dans ces palais asiatiques se trouvent renfermées des personnes qui n'ont jamais vu le monde et qui ne le verront jamais, on ne veut pas les priver de la consolation de s'en former une légère idée. Pendant la nuit on éclaire ce vaste jardin au moyen d'une quantité infinie de lustres. Les dames du harem descendent dans le Suam-uthajam et s'amusent jusqu'au retour de l'aurore, si bon leur semble. Quand il y a quelque réparation à faire, on y introduit les ouvriers par billet. Je tiens tous ces détails de plusieurs de nos chrétiens que le roi a appelés pour travailler dans ce jardin singulier. Lorsqu'on passe devant le pavillon qui est en face du palais, tous les rameurs doivent s'asseoir et tout le monde doit baisser le parasol. Il y a des archers qui veillent à ce que personne n'y manque.

Le roi de Siam ne marche et ne mange qu'au son des instruments, c'est-à-dire que l'on frappe en sa présence des cymbales, des bassins et des tambourins. L'on joue en même temps de quelques autres instruments grossiers. Nos musiciens en tirent des sons rauques et bizarres, dont le moindre désagrément est la monotonie. Les marques distinctives de la dignité royale sont : 1. La manière de frapper sur le bassin qu'ils appellent chong-keck (5) ; 2. Le parasol de drap d'or ; 3. La chaise d'ivoire dorée avec un appui de chaque côté en forme de balustrade. Les princes du sang n'ont qu'un parasol de soie, ils peuvent choisir entre la couleur blanche et la verte ou la rouge ; leur chaise ressemble à celle du roi, à cela près qu'elle est plus petite et moins ornée. Les grands dignitaires du premier ordre, qu'on appelle chau-phaja [chao phraya : เจ้าพระยา], ont le parasol rouge, mais l'étoffe n'est point de soie. Leur chaise est unie et sans appui. Les grands dignitaires du second ordre ont le parasol rouge, mais leur chaise est semblable à un filet. Les simples mandarins n'ont ni parasol ni chaise. Le roi donne aux princes une boîte qui contient cinq vases d'or, le premier pour mettre de l'eau, le second pour l'arec, le troisième pour le bétel, le quatrième pour la chaux, le cinquième pour le tabac à fumer. Les gouverneurs généraux reçoivent cette boîte, mais les vases sont de vermeil. Les dignitaires qu'on nomme phra ont la boîte, mais les vases ne sont que d'argent. Les mandarins inférieurs ne reçoivent point ordinairement ces marques distinctives. Un mandarin, ou toute autre personne constituée en dignité ne sort jamais sans un cortège. Parmi ses officiers, il y en a toujours un qui porte son parasol, un second sa boîte à bétel, un troisième sa chiroute (6), un quatrième une mèche allumée, et quelquefois un cinquième qui reçoit dans un vase d'or le résidu de la mastication du phaja [phraya : พระยา].

Après le roi, le vang na est la première personne du royaume (7). Il commande en chef toutes les armées lorsque le roi est absent. Il a plus de puissance que les anciens connétables de France. Il a un palais et une cour en particulier, il a même le titre de second roi. Le vang lang (วังหลัง) vient immédiatement après le vang na. Ces deux dignités ne sont point héréditaires. Les chau-phaja ont aussi beaucoup de pouvoir ; plusieurs ont des gouvernements héréditaires. Ils ont le droit de percevoir des impôts dans leurs provinces respectives sans être obligés d'en rendre compte au roi. Ils sont hauts-justiciers ; ils sont tenus à quelques redevances ; en cas de guerre, ils doivent fournir des troupes. On peut les regarder comme les grands feudataires de la Couronne. Ils ont sous eux des gouverneurs inférieurs ou arrière-vassaux. Ils peuvent être cassés, ou même condamnés à mort pour crime de félonie.

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NOTES

1 - Constantin Phaulkon, un aventurier grec qui s'éleva dans les plus grandes dignités du royaume sous le règne du roi Naraï, et fut exécuté par Phetracha lors du coup d'État de 1688. Voir sur ce site la page qui lui est consacrée : Constantin Phaulkon

2 - Plutôt soixante ans… En 1767, le roi Taksin (ตากสิน), unique souverain de la dynastie Thonburi (ธนบุรี) succédait au roi Ekkathat (เอกทัศ. Borommaracha III), dernier souverain de la dynastie Ban Phlu Luang (บ้านพลูหลวง). Enfin, en 1782, montait sur le trône le roi Phutthayotfa Chulalok, (พุทธยอดฟ้าจุฬาโลก, Rama I) premier monarque de la dynastie Chakri (จักรี). C'est toujours aujourd'hui cette dynastie qui règne en Thaïlande. Le roi qui régnait en 1829, lorsque Barthélémy Bruguière rédigeait sa relation, était Nangklao (นั่งเกล้า), troisième roi de la dynastie Chakri. 

3 - Le corps des krom khlon (กรมโขลน) fut créé en 1688 après le coup d'État de Phetracha pour remplacer les mercenaires essentiellement portugais et japonais qui assuraient jusque-là la garde des rois de Siam. Un article du Otago Witness du 24 février 1888 apportait quelques précisions sur ce régiment d'amazones : Ce bataillon est composé de 400 femmes choisies parmi les plus belles et les plus robustes du pays [chiffre beaucoup plus crédible que celui de 4 000 avancé par Bruguière]. Elles reçoivent une excellent paie, et sont parfaitement disciplinées. Elles sont admises dès l'âge de 13 ans, et versées dans l'armée de réserve à 25 ans, âge à partir duquel elles ne sont plus au service de la personne du roi, mais sont employées pour garder les palais royaux et les propriétés de la Couronne. En entrant dans le régiment, les amazones font un vœu de chasteté qui ne peut souffrir aucune exception, à moins que l'une d'entre elles n'attire l'attention du roi et soit admises parmi ses femmes. Le choix du roi tombe rarement sur la plus belle, mais plus souvent sur la plus habile dans les exercices militaires. 

4 - Suan Utthayan (สวนอุทยาน). La traduction de Bruguière est erronée, l'expression désigne simplement un grand parc. 

5 - Peut-être plutôt klong-khaek (กลองแขก), qui désigne un tambour à double fût, dont le plus aigu est considéré comme masculin et le plus grave comme féminin.

ImageKlong-khead (tambour indien). 

6 - Le terme, dérivé du portugais, est généralement utilisé dans les relations pour désigner - abusivement - la nacelle des éléphants. On en trouve plusieurs déclinaisons : chirole, cherolle, charolle, etc. Tachard la décrit comme une espèce de petit dôme placé au milieu [du bateau]. (Voyage des pères Jésuites, 1686, p.208). La Loubère précise que la chirole n'est pas le siège sur lequel s'assoit le passager, mais le parasol ou la tenture qui le protège du soleil ou de la pluie : Dans les balons de cérémonie, ou dans ceux du corps du roi de Siam, que les Portugais ont appelés balons d'État, il n'y a, au milieu, qu'un siège, qui occupe presque toute la largeur du balon, et où ils ne tient qu'une personne et ses armes, le sabre et la lance. Si c'est un mandarin ordinaire, il n'a qu'un simple parasol comme les nôtres pour se mettre à couvert ; si c'est un mandarin plus considérable, outre que son siège est plus élevé, il est couvert de ce que les Portugais appellent chirole, et les Siamois coup. (Du Royaume de Siam, 1691, I, pp.155-156).

Le cup (กูบ) que mentionne La Loubère désigne effectivement en thaï la capote qui couvre parfois les nacelles d'éléphants, et non le siège, qui se dit sappakhap (สัปคับ) ou yaengchang (แหย่งช้าง).

ImageSiège de nacelle d'éléphant (sappakhat) couvert de sa chirole (cup). 

7 - Le Wang Na [วังหน้า] était le palais du Maha Uparacha [มหาอุปราช], le vice-roi. Les Occidentaux associaient souvent le palais du prince avec sa charge. Dans sa Description du royaume thaï ou Siam, (1854, I, p. 288), Mgr Pallegoix le présentait ainsi : C'est ordinairement un frère ou un proche parent du roi qui est élevé à cette dignité. Il a un immense palais presque aussi beau et aussi somptueux que celui du premier roi, il a aussi les insignes royaux ; tous les passants sont obligés de se prosterner devant son pavillon situé au bord du fleuve. Il a sa cour, ses officiers, ses mandarins absolument sur le même pied que le premier roi. C'est ordinairement lui qui se met à la tête des armées en temps de guerre ; le premier roi ne fait rien d'important sans avoir son approbation. La charge de Vang Na fut abolie sous le règne du roi Chulalongkorn (Rama V). 

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