Mercure Galant de septembre 1686.
1ère partie. Arrivée des ambassadeurs. Réception. Attente des ballots. Landerneau. Chateaulin. Quimper. Vannes. Pontchâteau. Nantes. Ancenis. Angers. Saumur. Tours. Blois. Chambord. Orléans. Fontainebleau. Melun. Berny. Visite incognito au Collège de Louis-le-Grand.

Page du Mercure Galant

Après vous avoir fait part de tout ce qui s'est passé à la réception des ambassadeurs de France auprès du roi de Siam et vous avoir donné une ample relation de ce qu'ils ont fait dans ce royaume pendant plus de deux mois de séjour, j'ai cru vous devoir aussi envoyer un détail exact de tout ce que les ambassadeurs de Siam ont vu, fait et dit en France, ce qui ne sera pas moins curieux que ce que vous avez appris dans ma relation de Siam (1). Si l'éloignement des lieux nous faisait regarder comme barbares des peuples que de vastes mers séparent de nous, nous ne devrions pas l'être moins à leur égard, puisque nous sommes aussi éloignés d'eux qu'ils le sont de nous ; mais on ne peut donner cette qualité aux peuples d'Orient qu'on sait avoir toujours estimés pour leur sagesse et pour leur esprit. Ce que trois de leurs rois firent à la naissance du sauveur du monde passera dans tous les siècles, et ce que font aujourd'hui ces mêmes peuples pour honorer leur souverain apprend à toutes les nations qui ont le bonheur de vivre dans un état monarchique la vénération qu'elles sont obligées d'avoir pour ceux que Dieu leur a donnés pour les gouverner et qui le représentent sur terre. La couleur noire, brune ou blanche ne fait rien au cœur de l'homme, et si l'on en pouvait tirer quelque conséquence, elle devrait être à l'avantage de ceux qui sont plus près du soleil. Il y a peu de nos braves qui ayant essuyé les dures fatigues où une longue campagne engage, ne reviennent presque aussi basanés que ces peuples, et nous avons vu notre auguste Prince, après s'être exposé pendant des étés entiers à la tête de ses armées, revenir à demi teint d'une couleur qui ne lui pouvait être que glorieuse, puisqu'elle marquait son assiduité a donner partout les ordres pour faire mouvoir le grand corps qu'il commandait.

Quand les peuples d'Orient n'auraient pas autant de sagesse et d'avantages qu'ils en ont par-dessus quantité d'autres, nous devons considérer dans les ambassadeurs de Siam un puissant monarque, qui par les honneurs qu'il a rendus à celui du roi, l'a non seulement distingué de tous les souverains de la terre, mais qui a voulu que les trente-deux nations différentes qui trafiquent dans ses États (2) fussent témoins de cette distinction et qui a même ordonné qu'elle leur fût expliquée. Quant à ce qui regarde les ambassadeurs en leur personne, je puis vous assurer, comme sachant par moi-même une partie des choses que vous trouverez dans cette relation, qu'on ne peut avoir plus d'esprit, plus de prudence plus d'honnêteté et plus de sang-froid qu'on leur en voit tous les jours, qu'ils sont galants, que leur réparties sont justes, et qu'enfin ils se sont acquis l'estime de tous les honnêtes gens ; aussi sont-ils beaucoup plus considérés ici que plusieurs ambassadeur de nations éloignées que nous avons vus en France. Mais s'il n'est pas juste que vous m'en croyiez sur ma parole, je vais me taire pour laisser parler des faits constants. Ce qu'ils ont dit et ce qu'ils ont fait depuis qu'ils sont arrivés en France n'a point besoin d'embellissement, et pour vous en faire avoir une haute idée, il ne faut que me servir des mêmes termes qu'ils ont employés en plusieurs occasions.

Ces ambassadeurs étant arrivés à Brest le 18 juin à quatre heures après-midi, M. le chevalier de Chaumont les fit aussitôt saluer de tout le canon des vaisseaux qui les avaient amenés. Il dit ensuite à M. l'Intendant et à M. de Ville (3) que pour répondre aux honneurs que lui avait fait rendre le roi de Siam dans toutes les villes de ses États par lesquelles il avait passé, et surtout dans sa ville capitale et dans sa cour, et dont il l'avait lui-même comblé, on devait non seulement les recevoir au bruit du canon et leur faire tous les présents qu'on fait ordinairement aux ambassadeurs des plus grands monarques, mais encore leur marquer par des démonstrations de joie particulières la satisfaction que l'on avait de les voir, que c'était des personnes d'une grande considération par leur naissance, par leur esprit et par leurs emplois, que le premier ambassadeur était frère du défunt barcalon (vous savez qu'on appelle ainsi le premier ministre du roi de Siam) que le second avait été ambassadeur auprès de l'empereur de la Chine, et qu'il s'était acquitté de cette ambassade avec beaucoup de distinction et de conduite, et que le troisième était fils de l'ambassadeur de Siam en Portugal (4). Il ajouta que bien que le roi n'eût pas encore donné les ordres pour leur réception, parce que Sa Majesté n'avait pas prévu qu'ils dussent arriver si tôt, on pouvait sur sa parole leur accorder les honneurs dont il venait de parler, qu'il répondait de l'affaire et qu'il se chargeait d'en rendre compte à la cour, où il était prêt d'aller en poste, afin d'être le premier à porter au roi la nouvelle de leur arrivée. M. le chevalier de Chaumont trouva que tous ceux qui avaient de l'autorité à Brest et qui pouvaient contribuer en quelque chose à la réception des ambassadeurs, étaient disposés à bien faire là-dessus tout ce qui était de leur devoir, et à montrer que pour être fort éloignés de la présence de Sa Majesté, ils n'en avaient pas moins d'ardeur ni moins de zèle pour toutes les choses qui regardaient son service. La manière dont, pendant toute la route, M. le chevalier de Chaumont avait traité les ambassadeurs, leur faisait attendre tout de l'honnêteté et de l'humeur obligeante des Français. Non seulement ils avaient été très satisfaits du bon traitement qu'ils avaient reçu dans le vaisseau, mais encore de la manière toute régulière dont on y avait vécu, des exercices de piété qu'on y avait faits, et qui étaient de si bon exemple que, de quelque religion que l'on fût, il était impossible de n'en être pas édifié. Des commencements si favorables eurent une suite qui leur donna lieu d'être contents et on leur rendit à Brest tous les honneurs qu'ils avaient pu espérer.

Brest est une ville située sur le penchant d'une colline du côté du port. Un fort bon château élevé sur un roc défend l'entrée de ce port, qui est dans un golfe où la mer entre par quatre endroits différents. On l'estime le meilleur de tous les ports de l'Europe. Les navires y sont toujours à flot, et c'est le magasin de l'Amirauté de France pour tous ceux qui vont sur l'océan. On ne doit pas s'étonner après cela si je dis que les ambassadeurs furent salués à Brest de six cents coups de canon. On ne peut rien ajouter à la galanterie et à la magnificence que M. Desclouzeaux, intendant de la marine (5), fit paraître en cette occasion pour répondre aux intentions du roi, je crois pouvoir dire aux intentions de Sa Majesté, puisque l'approbation qu'elle a donnée à cette réception a fait connaître qu'elle en aurait envoyé les ordres s'il y eût eu lieu de croire qu'ils fussent venus en si peu de temps. Cependant M. Desclouzeaux manquait non seulement d'ordres, mais il n'avait pas même l'exemple d'aucune ville qui eût reçu avant lui ces ambassadeurs, puisqu'ils avaient abordé à Brest et qu'ils étaient encore dans les vaisseaux où ils s'étaient embarqués pour venir en France. Mais il se fonda sur la grandeur d'âme du roi, qui ne surpasse pas moins en honnêteté et en reconnaissance tout ce qu'il y a jamais eu de souverains qu'il les surpasse en prudence et en valeur. Ainsi il crut avec beaucoup de raisons que c'était répondre aux intentions de ce grand monarque que de faire rendre de fort grands honneurs aux ambassadeurs d'un puissant roi, qui avait reçu ceux de Sa Majesté d'une manière toute extraordinaire, et les avait distingués de tous les ambassadeurs d'Europe et d'Asie. Cet intendant, aussi galant que magnifique, impatient de faire éclater son zèle en s'acquittant de toutes les choses qu'il croyait devoir être agréables à Sa Majesté, convia les ambassadeurs de venir incognito souper dans la ville, et les traita avec quantité de personnes considérables de l'un et de l'autre sexe. Toute l'assemblée fut surprise de leur trouver des manières si aisées. Leur esprit parut dans tout ce qu'ils dirent, et ils firent voir beaucoup d'honnêteté, sans descendre de la grandeur que leur caractère demandait.

Il retournèrent coucher dans leurs vaisseaux, et ils firent leur entrée le lendemain, accompagnés de soixante ou quatre-vingts chaloupes et au bruit d'un nombre infini de coups de canon. Enfin on leur fit tous les honneurs qu'ils pouvaient attendre (6). M. de Gintré, lieutenant du Roi, fit ceux de la citadelle lorsqu'ils y allèrent, et on tira le canon. M. Desclouzeaux les traita jusqu'à ce que l'on fût venu les recevoir de la part du Roi. Pendant ce temps-là ils satisfirent leur curiosité sur tout ce qui méritait d'être vu dedans et dehors la ville. On les mena dans les magasins, dont ils furent extrêmement surpris, et encore plus de voir que bien qu'il y eût quarante gros vaisseaux en mer, sans ceux qui étaient dans le port, ces magasins pouvaient fournir de quoi en équiper encore un plus grand nombre. Ils visitèrent le port et entrèrent dans trois vaisseaux qui pour la grandeur, la sculpture et la dorure surpassent tous ceux dont on a jamais entendu parler. Ces vaisseaux sont le Soleil Royal, la Couronne, et la Reine. Ils les visitèrent avec une exactitude qu'on ne saurait exprimer, ils en prirent même les mesures et écrivirent tout ce qui regarde ces trois vaisseaux. Ils en font de même de tout ce qu'ils voient, et s'enferment tous les soirs après le souper avec plusieurs secrétaires. Ils se relisent les uns aux autres tout ce qu'ils ont remarqué, et les un pouvant se souvenir d'une chose que les autres peuvent avoir oubliée, ils font ainsi jour pour jour un journal exact de ce qu'ils ont vu. Il fut même résolu entre eux avant leur départ de Brest qu'ils enverraient à droite et à gauche sur le chemin quelques mandarins et un interprète pour examiner ce qui leur paraîtrait de plus curieux et pour demander, lorsqu'ils verraient des châteaux, quels en étaient les seigneurs et tout ce qu'il y aurait à savoir sur leur qualité et leurs services. On dit qu'ils se sont acquittés si exactement de cette commission, que non seulement ils ont fait une espèce d'inventaire de tout ce qu'ils ont vu, mais qu'ils ont même compté jusqu'aux arbres des lieux qu'ils ont visités.

Ces ambassadeurs étaient accompagnés de huit mandarins et de vingt domestiques, quatre autres mandarins et plusieurs personnes de la suite des ambassadeurs n'ayant pu arriver assez tôt à bord pour s'embarquer lorsque M. le chevalier de Chaumont partit de Siam. Enfin, après qu'ils eurent attendu pendant treize jours, M. Storf, gentilhomme ordinaire de la Maison du Roi (7) arriva de la part de Sa Majesté pour leur faire compliment, les accompagner tant qu'ils seraient en France et leur faire rendre dans tous les lieux où ils passeraient les honneurs dus aux ambassadeurs d'un puissant roi. Sa Majesté, voulant qu'ils eussent à se louer de la réception qui leur serait faite dans toutes les villes où ils passeraient, à cause des honneurs extraordinaires qu'on a rendus à Siam à M. le chevalier de Chaumont, avait choisi M. Storf dont elle connaît l'intelligence en de semblables emplois, par la satisfaction qu'elle en a reçue, ainsi que les ambassadeurs auprès desquels il a déjà été employé. La difficulté des chemins, principalement dans une partie de la Bretagne où l'on se sert beaucoup de litières, avait été cause qu'il n'avait point mené d'équipages, mais il avait des ordres adressés aux gouverneurs et aux intendants qui devaient fournir toutes les voitures nécessaires. Ainsi il n'était accompagné que de ses domestiques, et de M. de Sily qui était chargé du traitement et qui remplit parfaitement bien les fonctions de cette nature.

M. Storf étant arrivé, dit aux ambassadeurs dans le compliment qu'il leur fit, que le roi son maître avait résolu d'abord de l'envoyer avec un gros équipage, mais qu'ayant considéré que non seulement il serait fort fatigué en arrivant à cause de l'éloignement des lieux, mais aussi que les équipages du pays seraient plus commodes jusqu'aux endroits où l'on en enverrait d'autres, Sa Majesté avait résolu qu'on s'en servirait, puisque c'était un moyen certain de les voir plus tôt. Le premier ambassadeur répondit que le désir qu'il avait de voir le roi était si grand qu'il leur avait rendu les vents favorables, et que s'il était persuadé qu'en faisant le voyage à pied il pût voir Sa Majesté un seul quart d'heure plus tôt, il l'entreprendrait avec plaisir. M. Storf lui fit compliment ensuite sur le choix que le roi de Siam avait fait de sa personne pour l'envoyer en France, et l'ambassadeur lui répondit que s'il avait été question d'une ambassade à la Chine ou au Mogol pour quelques négociations importantes, le roi son maître aurait fait choix de quelques sujets plus capables d'y réussir, mais que ne s'agissant que de respect, Sa Majesté siamoise avait cru ne pouvoir choisir une personne qui répondît mieux à son zèle et a ses intentions ; qu'il n'avait point d'autres instructions à suivre que les ordres que lui apporteraient ceux qui le viendraient trouver de la part du Roi, et que comme apparemment c'était M. Storf qui les apportait, il était prêt de faire tout ce qu'il lui dirait, et qu'ainsi qu'il était sûr de se bien acquitter de son ambassade, puisqu'il ne ferait que ce qui lui serait inscrit, et que s'il manquait en quelque chose, la faute viendrait de ceux qui lui donneraient les ordres et non pas de lui. Dans un autre temps il dit à M. Storf, après lui avoir parlé du plaisir que le roi de Siam s'était fait de passer par-dessus toutes les coutumes et les formalités ordinaires pour recevoir l'ambassadeur de France avec plus d'éclat, que le roi son maître avait cherché avec tant ardeur à faire des honneurs extraordinaires à M. le chevalier de Chaumont, que si un homme d'esprit comme lui, qui aurait été à Siam, lui avait donné de nouveaux moyens pour faire encore plus, il l'aurait comblé de bien, quoiqu'il sût qu'il n'en avait pas besoin.

Comme ces ambassadeurs s'étaient chargés d'un grand nombre de ballots (8) et qu'avec ceux de M. le chevalier de Chaumont, de M. l'Abbé de Choisy et de leur suite, il y en avait cent trente-deux, dont plusieurs étaient extrêmement gros, on résolut de les faire venir par mer jusqu'à Rouen, pendant que les ambassadeurs viendraient par terre et prendraient une autre route. M. Desbrosses (9), secrétaire de M. le chevalier de Chaumont, fut chargé de cette conduite avec quelques domestiques des ambassadeurs qui l'accompagnèrent. On débarqua tous ces ballots à Rouen, et ils furent mis dans des bateaux qui les amenèrent à Paris (10).

Les ambassadeurs partirent de Brest le 9 juillet, il dînèrent à Landerneau, et couchèrent à Foux.

Le 10 ils dînèrent à Châteaulin, et allèrent coucher à Quimper. La ville les fit recevoir au bruit du canon et n'oublia rien de ce qu'on peut faire dans une pareille occasion. M. l'évêque de Quimper leur fit aussi de très grands honneurs. Tous les ordres de religieux les complimentèrent et les jésuites et leurs écoliers se distinguèrent dans cette réception. Ils ont été complimentés de la même sorte dans toutes les villes où ils ont passé, par tous les corps et par tous les ordres de religieux.

Le 12 il dînèrent à Hennebont, où on leur donna le bal, et couchèrent à Auray, petite ville de Bretagne sur un golfe ou bras de mer qu'on appelle Morbihan.

Le 13 ils furent reçus à Vannes avec tous les honneurs possibles, et il se louèrent beaucoup de M. de Lannion, qui en est gouverneur. Le Parlement de Bretagne qui y réside depuis quelques années leur rendit aussi beaucoup d'honneurs, et ils furent régalés d'un concert d'instruments. Vannes est une ville de Bretagne avec un évêché suffragant de Tours. Elle est à deux lieues de la mer qui y a son flux et son reflux par le canal de Morbihan. On y voit l'ancien château de l'Hermine, qui étaient autrefois le palais des Ducs de Bretagne. Les ambassadeurs en partirent le même jour pour aller coucher à Muzillac.

Le 14, ils dînèrent à la Roche-Bernard et ce fut en ce lieu qu'ils quittèrent les litières. M. de Lavardin, lieutenant de roi de Bretagne (11), avait donné de si bons ordres pour tout ce qui leur était nécessaire que rien ne leur manquât sur la route et il fit même venir en quelques endroits des litières de fort loin. Ils commencèrent ce jour-là à se servir de carrosses, et comme il fallait que la lettre du roi leur maître fût toujours plus élevée qu'eux, ils firent accommoder une planche au-dessus de leur tête pour la placer. Ils faisaient ôter et remettre cette planche lorsqu'ils changeaient de carrosse. Ils allèrent le même jour coucher à Pontchâteau, où M. le duc de Coislin (12) avait donné ordre pour leur réception. Les manières honnêtes et civiles de ce duc sont si connues qu'on n'en attendait pas moins que ce qu'on n'y vit. Tout était en armes et les drapeaux furent déployés.

Ces ambassadeurs partirent le 15 de Pontchâteau, fort satisfaits des honneurs qu'ils y avaient reçus et allèrent dîner à Temple (13), où ils admirèrent Mme la marquise d'Assigny, cousine de Mme de Mansfeld, veuve du dernier duc de Lorraine et femme de M. le comte de Mansfeld, ambassadeur en Espagne pour l'empereur. On ne peut avoir plus d'esprit qu'en a Madame la marquise d'Assigny. Elle parle français, allemand et espagnol, et les ambassadeurs qui furent charmés de ses manières la prièrent à dîner avec M. son mari. Ils allèrent le même jour coucher à Nantes.

Le 16 il séjournèrent dans la même ville. Nantes est sur la Loire et sur l'Erdre, avec titre de comté et un évêché suffragant de Tours. Il y a généralité, chambre des comptes et université. Sa situation est si bien choisie que, pour le commerce et pour tout le pays qui l'environnent, on ne peut la souhaiter plus commode. Le flux de la mer y fait monter les grosses barques et les vaisseaux de médiocre grandeur. Les plus grosses s'arrêtent à quatre lieues au-dessous. La manière dont on les reçut à Nantes et le soin que prirent de leur divertissement tous ceux qui purent y contribuer auraient pu les engager à y passer plus d'un jour, sans l'impatience qu'ils avaient de voir le roi. M. de Molac, lieutenant général et gouverneur de la ville (14), se distingua en cette occasion. Il fit monter à cheval toute la noblesse qui se mit en haie pour les recevoir. Il y avait outre cela beaucoup de carrosses qui en étaient remplis, ainsi que des principales dames de la ville et des personnes les plus considérables des environs. Ils furent reçus au bruit du canon. Le maire les harangua et leur offrit les présents de la ville. On leur donna des gardes et tous les corps séculiers et régulier les complimentèrent. M. de Molac leur prêta ses carrosses et M. le premier président leur donna aussi les siens et leur offrir tout ce qui dépendait de lui. Ils allèrent à la prairie où se fait le cours, et ils y trouvèrent un fort grand nombre de dames. On les mena aux Capucins, d'où l'on voit tous les faubourgs qu'ils prirent pour autant de villes.

Il passèrent encore une partie de la journée du 17 à Nantes, d'où comblés de satisfaction, il partirent pour aller coucher à Ancenis. Ils s'y baignèrent dans la rivière, ce qui leur fit un très grand plaisir parce qu'ils se baignent souvent en leur pays, et ils se lavent même ici tous les jours après le repas.

Le 18 ils dînèrent à Ingrandes où ils se baignèrent encore. Ils passèrent même la rivière en bateau, pour se baigner en repos de l'autre côté. Ce jour-là ils couchèrent à Angers. Le Maire de la ville qui avait eu l'ordre de leur faire trouver plusieurs choses nécessaires pour leur voyage leur envoya aussi des carrosses. Il fit tirer le canon à leur arrivée, les harangua et leur présenta du vin et des confitures sèches qui sont les présents ordinaires de la ville. Il reçurent aussi les compliments des communautés. M. d'Ernepont qui commande l'infanterie qui est dans la ville leur envoya des gardes, et quoiqu'il fût indisposé, il se fit porter le soir chez eux pour les saluer. Ils furent si satisfaits de ses honnêtetés qu'ils le prièrent de souper avec eux et retinrent aussi plusieurs officiers qui l'avaient accompagné. Ils se louèrent extrêmement de cette ville, aussi est-elle fort considérable. C'est la capitale d'Anjou. Elle a présidial, bailliage, université, avec un évêché suffragant de Tours. Elle est sur la rivière de Mayenne qui reçoit la Sarthe et la Loire. Elle est grande, belle, et bien peuplée et a une campagne fertile en bons vins. Ses maisons sont couvertes d'ardoise, ce qui la fait appeler Ville Noire. Elle est ancienne. On y voit le reste d'un amphithéâtre et divers autres ouvrages des Romains. La Mayenne sépare la ville en deux parties, dont la plus grande s'étend sur le planchant d'une agréable colline, au haut de laquelle on voit l'église Saint-Maurice, et le château d'Angers, et c'est ce qu'on appelle la cité.

Le 19, les ambassadeurs dînèrent à Aurosiés (15) et couchèrent à Saumur. C'est une ville en Anjou qui est sur la Loire et a un fort beau château. Elle reçut les ambassadeurs avec les mêmes honneurs qu'on leur avait faits dans les autres villes qui s'étaient le plus fait distinguer. On leur donna des gardes et le Lieutenant et le Major s'empressèrent fort à faire éclater leur zèle.

Les ambassadeurs dînèrent le 20 à la Chapelle Blanche (16), et couchèrent à Langeais, où les bourgeois se mirent sous les armes et firent garde.

Le 21, ils dînèrent à Tours. Vous savez que c'est la capitale de la province de Touraine et qu'il y a un siège archiépiscopal. Cette ville qui est grande, belle et ancienne est située entre la rivière de Cher et de Loire. Elle est marchande, et surtout pour les étoffes de soie qui s'y fabriquent. Tout le monde sait en quelle réputation l'abondance des beaux fruits l'a mise. Il y a présidial, généralité et l'on y bat monnaie. M. de Nointel (17), intendant, y donna des ordres si extraordinaires pour leur réception qu'il est impossible de porter ces choses plus loin qu'on fit en cette ville-là. Les ambassadeurs y furent reçus au bruit du canon. Le prévôt et les archets allèrent à cheval au-devant d'eux, avec leurs hoquetons. Ils furent harangués par MM. de Ville dont ils reçurent les présents. MM. du Présidial et les Trésoriers de France vinrent aussi les complimenter. Enfin la réception qui leur a été faite à Tours les a si fort contentés qu'ils en ont souvent parlé depuis ce temps-là, et ils donnent encore tous les jours mille louanges à M. l'intendant. Il couchèrent le même jour à Amboise. C'est une ville de Touraine aussi sur la Loire, avec un château royal que Charles VIII fit bâtir pour honorer le lieu de sa naissance. Cette ville est ancienne. L'ordre des Chevaliers de Saint-Michel il y a été institué. On fit les mêmes choses pour la réception des ambassadeurs qu'on avait faites dans les autres villes qui s'étaient distinguées, et comme il n'y a point de troupe, les bourgeois firent garde autour du logis qui leur avait été préparé.

Le 22, ils couchèrent à Blois et y séjournèrent le jour suivant. On leur apporta les présents accoutumés. Blois est sur la Loire. C'est la capitale du pays blaisois. Elle a titre de comté, un présidial et une Chambre des Comptes. On la met ordinairement dans la Beauce, parce qu'elle est du diocèse de Chartres et que son Comté s'étend au-delà de la rivière de Loire, vers la Sologne d'un côté et jusqu'à Châteaudun de l'autre. La ville est ancienne, elle est agréable et bien située. L'air y est bon, et la campagne si fertile que c'est avec raison qu'on la nomme la Ville des Rois, non seulement parce qu'on y élevait autrefois les enfants de France, mais parce que plusieurs de nos rois ont témoigné s'y plaire beaucoup.

Les ambassadeurs dînèrent à Chambord le 24. C'est une maison royale dans le Blaisois, à trois ou quatre lieues de Blois, du côté d'Orléans. Le roi François fit commencer ce château un peu avant sa mort, au milieu d'un grand parc sur le bord de la petite rivière de Cosson qui l'environnent presque tout. Le corps du château est composé de quatre grands pavillons, et au milieu est un escalier admirable, fait en coquille, avec deux montées au-dedans l'une de l'autre, où plusieurs personnes peuvent monter sans se voir, bien qu'elles puissent parler ensemble. Il y a une belle faisanderie et une canardière que les ambassadeurs virent avec plaisir, et qu'ils eurent soin de remarquer. Le bâtiment leur paru aussi fort beau, et ils en demandèrent le plan. Ils couchèrent ce soir-là à Saint-Laurent des Eaux (18). J'oubliais à vous dire que leur cocher les ayant versés dans un endroit de la route, M. Storf voulu le traiter comme il l'avait mérité par son peu d'adresse, mais que le premier ambassadeur le pria de n'en rien faire et lui dit que ce cocher souffrait assez du malheur qui lui était arrivé et qu'il suffisait pour lui pardonner que personne n'eût été blessé, et qu'ils ne sentissent aucun mal de cette chute.

Ils couchèrent le 25 à Orléans. C'est la capitale d'un petit pays qui a titre de duché. Elle est sur la Loire, et a un beau pont sur cette rivière, fort sûr et d'une grande commodité pour le négoce. Elle a aussi université et présidial et son évêque est suffragant de Paris. Cette ville, qui est l'une des plus belles et des plus anciennes de France, eut titre de royaume sous nos rois de la première race. Ses évêques ont des privilèges considérables. Ils délivrent des prisonniers le jour de leur entrée, et sont portés à la cathédrale par les barons d'Yeure, de Chastel, de Sully, de Chéry, d'Achères et de Rougemont. Les rues y sont belles, les places grandes, les maisons et les églises magnifiques. Il y a cinquante-neuf chanoines et douze dignités dans sa cathédrale. Il y a aussi à Orléans quarante églises collégiales, vingt-deux paroisses. La ville dont la situation est sur le penchant d'une colline en forme d'arc a une terrasse qui la fortifie, et elle est ceinte d'une forte muraille avec quarante tours. Elle a huit portes et un pont de seize arches, par lequel elle est jointe à un des faubourgs. On voit sur ce pont trois statues de bronze. La première est de la vierge et les deux autres de Charles VII et de la Pucelle qui s'est rendue si fameuse. Les ambassadeurs achevèrent leur voyage dans des carrosses ce que l'on envoya au devant d'eux de Paris à Orléans (19).

Le 26, après avoir dîné à Artenay, on vint coucher à Toury, et le lendemain 27 on dîna à Marville (20) et l'on coucha à Malesherbes.

Le 28, on arriva à Fontainebleau, et l'on y coucha. M. le marquis de Saint-Eran, gouverneur de Fontainebleau, était allé aux eaux, mais il avait donné des ordres au concierge pour faire voir le château et tout ce qui en dépend, de manière que chacun se trouvât dans son poste pour les exécuter. Les ambassadeurs qui avaient déjà remarqué la beauté de la forêt, ne purent se lasser de donner des louanges aux quatre galeries qui sont dans ce superbe château. Il y a celle des Cerfs, celle de la Reine, celle d'Ulysse et celle de Diane, et ces galeries ont été peintes par les plus grands maîtres que l'on pût trouver au temps qu'elles furent faites. Ils virent avec surprise que ces quatre galeries n'empêchaient pas qu'il n'y eût grand nombre d'appartements, et cette surprise augmenta lorsqu'ils aperçurent quatre grandes cours, dans lesquelles paraissent comme autant de châteaux de différente architecture, avec divers escaliers dont pas un ne se ressemble. Il en est des jardins ainsi que du bâtiment. Outre le grand parc où est le canal et dans lequel sont de si belles eaux, il y a plusieurs petits jardins enfermés dans les bâtiments, que l'on découvre lorsqu'on y pense le moins en mettant la tête aux fenêtres. Enfin ce château est si grand qu'il pourrait passer pour une petite ville. Il est en Gâtinais, dans le diocèse de Sens et dans le gouvernement de l'Île de France. François Ier commença à embellir ce lieu par une bibliothèque qui a été transportée à Paris. Tous les rois ses successeurs y ont depuis augmenté quelque chose. Les ambassadeurs y furent complimentés par M. Brisacier (21), chef des Missions Étrangères. Son discours dura un quart d'heure. L'interprète eut la mémoire assez heureuse pour le retenir presque entier, et ce qui est encore plus surprenant, c'est que le premier ambassadeur reprit de suite tous les points du compliment et répondit à chacun.

Le 29, il allèrent dîner à Melun, où ils furent reçus avec tous les honneurs qu'ils pouvaient attendre du Corps de ville, du Présidial et des ordres religieux. Melun est sur la rivière de Seine, dans le gouvernement de l'Île de France. Il y a ville, cité, et université, et la ville qui est très ancienne a le titre de vicomté. La rivière qu'on y passe sur deux beaux ponts la divise en deux parties dont l'une est dans la Brie et l'autre dans le Gâtinais. On alla le soir coucher à Vincennes. Les ambassadeurs auraient couché dans le château voisin s'il n'eut point été rempli d'ouvriers qui y travaillaient à quelques raccommodements. On les logea dans la maison du lieu qu'on trouva la plus commode. On avait marqué une chambre pour le troisième ambassadeurs au-dessus de celle du premier. M. Storf le mena voir cette chambre qui lui plût beaucoup à cause de la vue. Après qu'il l'eut bien considérée et qu'il eut aussi regardé Paris et l'arc de triomphe qui est hors la porte de Saint-Antoine, il s'avisa de demander qui était celui qui devait coucher au-dessous de cette chambre. On lui répondit que c'était le premier ambassadeur, et aussitôt, changeant de visage et ne pouvant déguiser le trouble qui l'agitait, il sortit avec précipitation comme s'il lui fut arrivé quelque malheur extraordinaire. On lui en demanda la cause et il dit que la lettre du roi de Siam devait être dans la chambre qui était au-dessous de celle que l'on voulait lui donner, et que devant être toujours plus bas que la lettre, il n'avait garde de coucher au-dessus d'un lieu où il savait bien qu'on la mettrait. Quoiqu'il ne fût pas aisé de trouver une autre chambre dans tout ce logis qui convînt à la dignité d'ambassadeur, il aima mieux être incommodé et mal logé que de ne pas satisfaire à un respect qu'il regardait comme un devoir indispensable et auquel il ne pouvait manquer sans commettre un crime capital (22).

Le lendemain ils allèrent voir les animaux qui sont gardés dans le parc. Ils virent aussi le château, et ayant remarqué d'abord que les appartements en étaient doubles, ils dirent que de pareils logements étaient fort commodes. Ils visitèrent les tours et firent plusieurs questions sur tout ce qui leur parut digne d'être examiné. Sitôt qu'on eut su ici leur arrivée à Vincennes et que le bruit se fut répandu qu'ils y devraient passer quelque temps, les plus curieux s'y rendirent pour les voir, croyant qu'il y aurait moins de foule qu'on en trouverait quand ils seraient à Paris. Cependant le nombre de ceux dont la curiosité ne put souffrir de retardement se trouva fort grand. Le père de La Chaize, plein de reconnaissance de l'estime particulière que le roi de Siam fait de tous ceux de son ordre, des marques qu'il n'en a données aux jésuites qui passaient par ses États pour se rendre à la Chine, et de l'honneur qu'il a fait à leur Société en demandant plusieurs de leurs pères pour demeurer dans son royaume, avec offre de leur faire bâtir des églises et des maisons, alla leur faire compliment à Vincennes. Lorsqu'ils eurent su le rang que ce père tient en France, et son mérite personnel, ils se tinrent extrêmement honorés de sa visite et lui firent tous les honneurs qu'ils purent s'imaginer.

Comme les ballots qui renfermaient leurs présents ne pouvaient sitôt arriver ici, parce qu'après avoir été débarqués il avait fallu les mettre à Rouen dans des bateaux qui sont obligés de remonter la rivière de Seine pour venir à Paris, ce qui demande beaucoup de temps, les ambassadeurs, voyant qu'ils ne pourraient avoir si promptement audience de sa Majesté, à cause que ces présent devaient être conduits à Versailles et exposés dans le lieu de l'audience suivant l'usage de leur pays, furent bien aises de différer leur entrée publique à Paris. Ainsi on chosit Berny pour leur demeure jusqu'au jour de cette entrée. Berny est une maison très agréable, bâtie par le plus fameux architectes que la France ait eu depuis longtemps. C'est M. Mansart, oncle de M. Mansart, aujourd'hui premier architecte du Roi et Intendant des bâtiments de Sa Majesté qui a fait tant de beaux ouvrages à Versailles, et surtout la Grande et la Petite Écurie et l'église paroissiale qu'on vient d'achever et que le Roi a fait faire à ses dépens. Ce château était autrefois à la maison des Puisieux, qui l'a fait bâtir. Il a depuis été à M. de Lionne, secrétaire d'État, et il appartient présentement à M. l'abbé de Sainte-Geneviève (23). On meubla toute cette maison des meubles du roi, et les portes du château et celles des antichambres des ambassadeur y ont toujours été gardées par les Suisses de sa Majesté. Ils ont reçu beaucoup de visites en ce lieu-là, et les personnes de la première qualité s'y sont rendus pour les voir. Comme Berny n'est qu'à deux lieues de Paris, on les a vu sans incommodité, parce que la foule du peuple a été moins grande que celle des honnêtes gens. Le séjour que ces ambassadeurs ont fait dans ce château leur a donné lieu d'en examiner toutes les parties, et ils en font tous les soirs des mémoires de ce qu'ils ont vu pendant la journée, mais il y a même un Mandarin avec eux qui écrit leur voyage en vers siamois.

M. de Bonneuil, Introducteur des ambassadeurs, les alla complimenter à Berny de la part du roi, et M. de Seignelay leur envoya dire par un gentilhomme qu'il avait beaucoup d'impatience de les voir, mais que son emploi le retenait auprès de Sa Majesté. Il envoya depuis savoir fort souvent de leurs nouvelles, à quoi ils ont toujours répondu avec des marques de la plus forte reconnaissance.

Il y avait déjà quelque temps qu'ils étaient à Berny lorsque parmi les diverses compagnies qui y venaient chaque jour ils remarquèrent Mme de Seignelay comme une personne qui méritait de la distinction, et le principal ambassadeurs l'ayant saluée lui présenta un bassin de fruits et de confitures. Comme elle voulait être inconnue, on dit à cet ambassadeur que c'était une dame de Bretagne. Il répondit qu'il avait traversé toute la Bretagne et qu'il n'y avait point vu de dame dont la beauté approchât de la sienne. On lui demanda ensuite s'il la trouvait bien mise, et si la manière dont les femmes s'habillaient en France lui plaisait. Il répondit qu'elles seraient encore mieux si elles étaient vêtues comme celles de son pays. On lui demanda quelle était la manière de leur habillement, et il répartit qu'elles étaient à demi nues. Lorsque que des personnes de qualité les venaient voir à l'heure du dîner ou du souper, ils les obligeaient à demeurer et les en priaient de la manière du monde la plus engageante et la plus honnête ; ils cédaient même leurs fauteuils, selon la qualité des personnes. Ils servaient à table, buvaient à la santé de ceux qu'ils avaient conviés, et l'on voyait qu'ils entraient naturellement dans les manières françaises. Ils savent déjà quelques mots français, et ce qu'il y a plus surprenant, c'est qu'ils les prononcent sans aucun accent étranger, ce que font pas les Allemands, les Italiens et presque tous ceux qui veulent parler la langue d'une autre nation que la leur, ce qui fait croire que la langue siamoise n'a point d'accent. Rien n'égale l'adresse et la propreté avec laquelle ils pèlent du fruit. Leur manière est à rebours de la nôtre. Nous le pelons en dedans et eux en dehors ; ils font de même de tout ce qu'ils coupent. Ils disent qu'en coupant ainsi on n'est point au hasard de se blesser, et ils ont raison.

Comme la maison de Sceaux qui est à M. de Seignelay est toute proche de Berny, on les y mena. Ils y virent jouer toutes les eaux, dont la beauté surprend et étonne tous ceux qui n'ont pas encore eu le plaisir de les voir. Ils les regardèrent avec beaucoup d'attention, et comme on leur demanda s'ils n'en étaient point surpris, ils répondirent que non. Ce non étonna, et fut cause qu'on leur dit qu'elles passaient pour belles. Le principal ambassadeur répondit qu'il les trouvait encore plus belles qu'on ne croyait, aussi bien que le château et les meubles, mais que rien de ce qui appartenaient au ministre de la mer du plus grand roi de l'Europe ne les surprenait, et qu'ils étaient persuadés qu'il lui était facile d'avoir tout ce qu'on pouvait s'imaginer de beau. Il dit ensuite que s'ils ne louaient pas toutes ces choses comme elles le méritaient, c'était parce qu'ils gardaient toutes leurs louanges pour les beautés de Versailles. Ils furent régalés avant que de partir d'une superbe collation servie en ambiguë, et ils sortirent fort content de ce qu'ils avaient vu, et du repas qu'on leur avait fait. Ils ont toujours été si satisfaits de M. de Seignelay qu'il s'est passé peu de jours qu'ils ne se soient loués de ses manières honnêtes.

Ils étaient encore à Berny lorsqu'ils furent priés par le père de La Chaize de venir à la tragédie du Collège de Louis le Grand, intitulée Clovis. Ils lui répondirent qu'ils ne croyaient pas qu'ils dussent voir personne, ni aller en quelque maison que ce fût avant que d'avoir rendu leurs respects au roi, mais que puisqu'une personne aussi sage les assurait que cela se pouvait, ils y assisteraient avec plaisir, ne doutant point qu'allant au Collège, ils ne nous fissent une chose agréable aux deux grands rois. Le jour que la tragédie se devait représenter, ils partirent de Berny dès six heures du matin dans des carrosses dont les rideaux étaient tirés, et vinrent incognito se reposer à l'hôtel des ambassadeurs, qui était tout meublé pour les recevoir le jour de leur entrée. L'heure de la tragédie approchant, les jésuites du Collège leur envoyèrent quatre carrosses, avec les livrées de quelques princes étrangers qui y sont en pension, parmi lesquels étaient ceux du fils naturel du Roi d'Angleterre, des enfants de M. le grand général de Pologne et du fils de M. le grand général de Lituanie. Étant arrivés au lieu qui leur était destiné, ils furent surpris de la grandeur et de la beauté du théâtre où l'action se devait représenter, et ils ne furent pas moins étonnés de la grande multitude de personnes de la première qualité et d'une infinité de peuple qui s'y trouva, sans qu'il y eût la moindre confusion. Ils admirèrent l'air dégagé des acteurs, et ils prirent un très grand plaisir à voir danser les enfants de M. le duc de Villeroy et de M. de Coëtquin, de Sourches et de la Marelière, aussi bien que M. le Chevalier d'Avaux, tous pensionnaires et qui charmèrent toute l'assemblée (24).

Le voyage des ambassadeurs. Mercure Galant de septembre 1686. 2ème partie.

NOTES :

1 - L'ambassade du chevalier de Chaumont avait été largement détaillée et commentée dans les deux numéros du Mercure Galant de juillet 1685. 

2 - Chinois, Malais, Pégouans, Portugais, Japonais, Hollandais, Français, etc. plus de 40 nationalités étaient représentées à Ayutthaya. Dans son livre Peregrinação (1614), Fernão Mendes Pinto estimait la population d'Ayutthaya à 400 000 foyers, dont 100 000 étrangers venant de toutes les parties du monde. Chaque communauté avait un quartier réservé dans la ville, pouvait exercer librement son culte et élisait un chef qui la représentait auprès des autorités siamoises. Une conception très communautariste du vivre ensemble...

3 - Le maire de Brest en 1686 était Duchesne Monod. 

4 - Ces trois ambassadeurs étaient Okphra Visut Sunthon (ออกพระวิสุทธิสุนทร) dit Kosapan (โกษาปาน), Okluang Kanlaya Ratchamaïtri (ออกหลวงกัลยาราชไมตรี) et Okkhun Siwisan Wacha (ออกขุนศรีวิสารวาจา). Leurs portraits et leurs descriptions furent à l'époque largement diffusés en France par les gazettes, les gravures, les almanachs ou les médailles. La mode siamoise faisait fureur, les femmes portaient des déshabillés en étoffe siamoise et l'on trouvait des bonnets et des éventails siamois à la foire Saint-Germain.

ImageOkphra Visut Sunthorn, dit Kosapan, et connu en France sous le nom de Ratchatut (ราชทูต : premier ambassadeur).

Ooc, Pravisoutsonthoon Raachtchathoud. Ambassadeur du Roy de Siam, envoyé au Roy, il étoit frère du défunt barcalon ou premier Ministre du Roy de Siam, homme d'Esprit, qui a toujours été auprès de son frère dans toutes les affaires. Il reçut Mr. le Chevalier de Chaumont Ambassadeur du Roy à l'entrée de la rivière de Siam, et l'accompagna par tout. Ils firent leur entrée solennelle dans Paris par la porte St Antoine le lundy XII aoust 1686. dans un Carosse de sa Majesté, ils furent reçu par Mr. Le Maréchal Duc de la Feuïllade. Dessiné sur le naturel. A Paris, Chez Nolin, rue St. Jacques, à l'Enseigne de la Place des Victoires. Avec Privilège du Roy.

ImageOkluang Kanlaya Rachamaïtri, connu en France sous le nom de Uppathut (อุปทูต : second ambassadeur).

Ooc, Loüang Calayanaraa Tchamaïtrioupathoud. Premier adjoint de l'Ambassadeur de Siam envoyé au Roy, homme âgé et qui a beaucoup d'Esprit. Il a été Ambassadeur du Roy de Siam avec l'Empereur de la Chine, et s'acquita fort bien de cette Ambassade. Ces Ambassadeurs partirent de Siam le 22 décembre 1685.Sur les trois heures du matin dans le Vaisseau du Roy nommé l'Oiseau,commandé par Mr. De Vaudricourt. Dessiné sur le naturel. A Paris, Chez Nolin, rue St. Jacques, à l'Enseigne de la Place des Victoires. Avec Privilège du Roy.

ImageOkkhun Siwisan Wacha, connu sous le nom de Trithut (ตรีทูด : troisième ambassadeur).

Ooc Counsrivisâravâkiaa, Trithoud. Second Ambassadeur de l'Ambassade de Siam. Son père est Ambassadeur en Portugal. Ces trois Ambassadeurs arrivèrent à Brest le 18 juin 1686. et firent leur entrée à Versailles le premier septembre, où ils furent introduits à l'Audience publique de sa Majesté avec la lettre et les présens du Roy de Siam. Dessiné sur le naturel. A Paris, Chez Nolin, rue St. Jacques, à l'Enseigne de la Place des Victoires. Avec Privilège du Roy.

ImageLes trois ambassadeurs siamois. 

5 - Desclouzeaux fut intendant de Brest entre 1683 et 1701. Il a donné son nom à une rue de Brest. 

6 - Peut-être un collectionneur a-t-il encore la peinture qui fut vendue aux enchères à Drouot le 8 février 1893, salle 7, sous le No 161 : Peinture du XVIIe siècle exécutée sur éventail et transportée sur bois. Dans un cadre ancien en bois doré. Débarquement d'une ambassade siamoise dans le port de Brest.

Curieuse et intéressante peinture historique.

C'est la seconde ambassade envoyée à Louis XIV par le roi de Siam Phra Naraï, à l'instigation du Grec Constance (Constantin Phaulkon), dont il avait fait son favori. Les ambassadeurs furent installés sur le vaisseau français l'Oiseau et sur la frégate La Maligne, commandée par Vaudricourt et Joyeux, qui avaient amené à Siam une ambassade française dirigée par le chevalier de Chaumont. C'est le 18 juin 1686 que l'Oiseau et La Maligne rentrèrent dans la rade de Brest. Notre peinture nous montre le débarquement. Les deux vaisseaux sont amarrés dans le port. Les fanfares éclatent joyeuses, on amène à terre les bagages et les présents. Les vingt mandarins forment deux groupes ; les uns suivent M. de Chaumont, les autres conduits par l'abbé de Choisy, interprète de la Mission, sont reçus par le Gouverneur et son escorte. Des troupes forment la haie. On peut lire l'histoire de cette ambassade dans l'Étude historique sur les Relations de la France et du Royaume de Siam par Lucien Lanier. (Catalogue de peintures et d'estampes japonaises, de peintures chinoises et de manuscrits persans, arabes et turcs, à miniatures et enluminures, provenant de trois collections parisiennes, qui seront vendus Hôtel des Commissaires-Priseurs, rue Drouot, 9, Salle N° 7, le Mercredi 8 février 1893 à deux heures précises, par le ministrère de M° Maurice Delestre, Commissaire-priseur, rue Drouot, 27.) 

7 - Storf ou Torf - Dangeau évoque ce gentilhomme ordianaire de la Maison du roi dans son Journal du 11 décembre 1690 (vol. III, p.259) : Torf est mort ; il était ordinaire du roi, et Sa Majesté l'employait souvent pour les affaires des pays étrangers ; il était allemand. Dans une annotation de leur édition de la correspondance de Bossuet, Urbain et Levesque fournissent quelques précisions sur ce personnage : L'examen des registres paroissiaux de Rebais, où une personne désignée sous le nom de Henriette Stof signe : Torf, nous induit à penser que M. Stof doit être identifié avec l'un des Potenstorf ou Botentorf qui figurent aussi dans ces registres. L'un d'eux était Jonas de Botentorf (al. Torf), originaire de Valachie, gentilhomme de la Chambre du roi et confirmé dans sa noblesse par lettres patentes de janvier 1675 (Archives Nationales, X1 B 8872), dont la veuve, Anne Le Clerc, est marraine, le 14 novembre 1697, de François Armand, fils de Pierre de Potenstorf (al. Torf), capitaine au Régiment du roi, et d'Élisabeth-Marie de Sarcus. (Bossuet, Correspondance, vol. 14, 1923, note, pp. 285-286). 

8 - Le document B4 11 folio 503 des Archives de la marine, cité par le Dictionnaire critique de biographie et d'histoire : errata et supplément (Auguste Jal, Plon, 1872 pp. 671-672), contient un extrait du Registre des ordres du roi pour l'année 1685, signé à Versailles le 23 janvier, et qui donne passeport aux effets du chevalier de Chaumont qui allaient de Paris à Brest, port où il devait s'embarquer sur l'Oiseau. La liste des effets listés dans ce registre montre ce que les gens de qualité emportaient pour voyager à cette époque, et explique le nombre de ballots qu'il fallut décharger au retour de l'ambassade, encore accrus par les présents du roi de Siam.

Mémoire des hardes et meubles appartenant au sieur chevalier de Chaumont, ambassadeur pour le roi au royaume de Siam. :

9 - Dans sa relation, Chaumont indique que son secrétaire était le sieur de la Brosse-Bonneau, qui est très honnête homme. (Relation du voyage de Siam, 1686, pp. 218-219). 

10 - Donneau de Visé ne dit pas un mot de l'incident survenu au mondop, le coffre pyramidal qui contenait la lettre du roi de Siam. Il est relaté dans L'histoire de la ville et du port de Brest de Prosper-Jean Levot (II, 1865, pp. 3-4), qui appelle ce reliquaire sacré une machine : … on commença à transborder de la Maligne sur l'Oiseau les ballots contenant les présents destinés au roi. Mais la machine qui renfermait la lettre du roi de Siam pour Louis XIV ayant été endommagée dans ce transbordement, les ambassadeurs ne voulurent descendre que quand elle aurait été réparée, ce qui obligea M. l'intendant Desclouzeaux, successeur de M. de Seuil, à leur envoyer des menuisiers, des peintres, des sculpteurs et des doreurs. La réparation terminée, ils descendirent chez l'intendant qui traita avec des aubergistes pour le logement et la nourriture de leur suite. Mais le roi, qui voulait en les faisant venir à Paris par terre, rendre plus expressive et plus éclatante la mission dont ils étaient chargés, avait envoyé pour les accompagner deux gentilshommes de sa chambre, MM. Storf et de Silly. Les ambassadeurs durent donc se séparer de la machine dont le transport par terre eût été difficile et incommode. Pour les y faire consentir, M. Desclouzeaux leur avait représenté, de la part de Seignelay, que ce mode d'envoi n'était pas séant, et qu'il convenait beaucoup mieux qu'ils envoyassent la machine avec les présents et leurs bagages par la voie du Havre ; que, quant à la lettre, ils pouvaient la porter eux-mêmes, et qu'à leur arrivée à Paris, où la machine serait avant eux, ils la replaceraient pour la présenter au roi.

Le mondop abritant la lettre du roi de Siam. Mercure Galant. Dessin de d'Olivar. 

11 - Henri-Charles de Beaumanoir, marquis de Lavardin (1644-1701). Léon Leroy de la Brière l'évoque dans son ouvrage : Mme de Sévigné en Bretagne (1882, p. 239) : Le plus considérable personnage de la province, après le gouverneur, est le marquis de Lavardin, lieutenant général aux huit évêchés de Bretagne, et chargé, sous l'autorité du gouverneur, de l'administration générale. Il était fils de « La Gazette », fidèle amie de Mme de Sévigné, chez laquelle on va dîner « en bavardinage », et dont le château, situé à Malicorne, sur la route de Bretagne, offre à la voyageuse une hospitalière étape. « Jamais je n'ai vu une meilleure chère, ni une plus agréable maison. » Le marquis de Lavardin commanda d'abord le régime de Navarre : « Il a été à la tête d'un vieux régiment. » Puis il acheta pour « 400 francs » la charge de lieutenant général en Bretagne. 

12 - Pierre du Cambout, duc de Coislin, baron de Pontchâteau (1664-1710). 

13 - Autrefois Maupertuis, et depuis 1888 Temple de Bretagne, à 25 km de Nantes. 

14 - Sébastien de Rosmadec, marquis de Molac de Rosmadec (1658-1700), lieutenant général de Bretagne, gouverneur de Nantes. 

15 - Autrefois Les Rosiers, et depuis 1993 Les Rosiers-sur-Loire, à 70 km de Tours. 

16 - Aujourd'hui La Chapelle-sur-Loire. 

17 - Louis Béchameil de Nointel (1630-1703), intendant de Bretagne, est passé à la postérité pour avoir créé une sauce à laquelle son nom reste associé : la sauce béchamel. 

18 - Aujourd'hui Saint-Laurent-Nouan. 

19 - Donneau de Visé ne donne pas de détails sur la réception peu chaleureuse des ambassadeurs à Orléans. Dangeau écrit dans son Journal, à la date du mercredi 2 octobre 1686 : Ils [les ambassadeurs] sont charmés des bontés de Sa Majesté. Ils n'étaient pas si contents quand ils arrivèrent à Paris, parce que sur leur route il y avait des lieux où ils n'avaient pas été trop bien traités, surtout à Orléans. (1854, I, pp. 395-396). Le baron de Breteuil confirme cet accueil pour le moins froid : Il n'y eut qu'à Orléans que l'intendant n'alla point au-devant des ambassadeurs, et qu'on ne tira pas le canon. On pouvait cependant suivre l'exemple des autres villes. (in: Variétés historiques et littéraires, X, 1863, p. 102). 

20 - Aujourd'hui Morville-en-Beauce. 

21 - Jacques de Brisacier (1642-1736). Voir la notice biographique de ce missionnaire sur le site des Missions Étrangères de Paris : Jacques de Brisacier

22 - La Loubère évoque également cet incident dans sa relation (Du royaume de Siam, 1691, I, p. 213-214) : Le lieux le plus haut est tellement le plus honorable, selon eux, qu'ils n'osaient monter au premier étage, même pour le service de la maison, quand les envoyés du roi étaient dans la basse salle. Dans les maisons que les étrangers bâtissent de briques à plus d'un étage, ils observent que le dessous de l'escalier ne serve jamais de passage de peur que quelqu'un ne passe sous les pieds d'un autre qui montera ; mais les Siamois ne bâtissent qu'à un étage, parce que le bas leur serait inutile, personne parmi eux ne voulant ni passer ni loger sous les pieds d'un autre. Par cette raison, quoique les maisons siamoises soient élevées sur des piliers, ils ne se servent jamais du dessous, non pas même chez le roi, dont le palais étant sans plain-pied a des pièces plus élevées les unes que les autres, dont le dessous pourrait être habité. Il me souvient que quand les ambassadeurs de Siam arrivèrent à une hôtellerie de la Piçote, près de Vincennes, comme on avait logé le premier au premier étage, et les autres au second, le second ambassadeur s'étant aperçu qu'il était au-dessus de la lettre du roi son maître, que le premier ambassadeur avait près de lui, sortit bien vite de sa chambre, se lamentant de sa faute, et s'arrachant les cheveux de désespoir. 

23 - Ce château est aujourd'hui détruit. On en trouve un court historique dans l'Histoire physique, civile et morale des environs de Paris de Jacques-Antoine Dulaure (1838, VI, pp. 83-84) : Berny est un hameau situé à trois lieues de Paris, sur la grande route d'Orléans. Ce hameau a dû sa formation à un des plus notables châteaux des environs de Paris, bâti pour la maison de Puisieux ; il était une des plus belles productions de l'architecte François Mansart. L'architecture et la distribution en étaient admirables ; des canaux remplis d'eau vive, des jardins magnifiques et des vergers bien plantés ajoutaient un charme particulier à cette belle habitation détruite dans le cours de la Révolution. Le château de Berny passa de la maison de Puisieux au chancelier de Bellièvre, qui se plut à l'embellir. Hugues de Lionne le posséda en 1665 ; enfin, l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés de Paris l'acheta, ainsi que sa seigneurie de Fresnes, en 1686, et ce fut en sa qualité d'abbé de Saint-Germain que le prince de Clermont l'occupa trente-six ans. Les ambassadeurs de Siam y furent logés par ordre de Louis XIV, en 1676 [sic] et y demeurèrent jusqu'à leur entrée publique à Paris.

Vue du château de Berny du côté de l'entrée. 

24 - Cette tragédie, qui fut donnée le 7 août 1686, était accompagnée d'un ballet intitulé Les Travaux d'Hercule. Le programme édité chez Gabriel Martin, donne la liste des tableaux du ballet et des élèves du collège qui dansèrent pour la représentation :

Sur le théâtre du collège de Clermont, devenu collège de Louis-le-Grand en 1682, on se reportera à l'ouvrage d'Ernest Boysse, Le théâtre des jésuites (Henri Vaton, 1880), dont nous extrayons ce paragraphe (p. 69) : Il y avait trois groupes d'acteurs au collège Louis-le-Grand, celle des rhétoriciens, jouant la grande tragédie et dansant le ballet à la représentation d'août, celle des élèves de seconde, jouant la petite tragédie de carnaval, ou les drames comiques ; celle enfin des petits pensionnaires pour lesquels le père Du Cerceau écrivit ses pièces françaises. C'était évidemment aux meilleurs élèves qu'incombait la tâche et l'honneur de paraître sur le théâtre. 

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