Mercure Galant de novembre 1686.
4ème partie. Versailles. Dîner du roi. La galerie des Glaces. M. Le Brun. Les appartements. Le cabinet des bijoux. Le grand escalier. Audience avec Mme la Dauphine. M. de Seignelay.

Page du Mercure Galant

On les mena le lendemain au dîner du roi, où ils eurent toujours les mains jointes et élevées. Comme il leur fut permis de le voir pendant tout le repas, ce qu'ils tinrent à grande faveur, ils le regardèrent avec une attention curieuse, mais toujours remplie du plus profond respect. Les manières de ce monarque les charmèrent tellement, qu'un des mandarin nommé Racan, se sentant tout rempli de ce grand prince, et tout pénétré d'amour et d'admiration, dit à M. l'abbé de Lionne : Si je savais parler français, je lui parlerais, car sa bonté me paraît si grande que je crois qu'elle le serait encore plus que ma hardiesse.

Le grand nombre des instruments qui jouaient pendant ce repas obligea le roi à leur faire dire que ce bruit était cause qu'il ne leur parlerait qu'après le dîner, ce que Sa Majesté fit aussitôt qu'elle fut sortie de table. L'ambassadeur se servit de cette occasion pour donner au roi une lettre de M. Constance. Il dit que ce ministre avait eu la hardiesse de faire de petits présents à Sa Majesté, mais qu'il espérait que sa bonté serait assez grande pour le lui pardonner.

Le roi reçut ce compliment d'une manière si agréable, et l'air dont il leur parla les charma si fort, qu'aussitôt qu'ils furent hors de la présence de ce prince, l'ambassadeur dit que c'était à présent qu'ils connaissaient qu'ils avaient beaucoup plus de force qu'ils avaient cru, puisqu'ils avaient été capables de soutenir les grandes bontés du roi.

On les mena ensuite voir la galerie et le grand et petit appartement de Sa Majesté. Ce serait ici le lieu de vous faire une ample description de la galerie, mais comme je vous en ai déjà donné en détail dans ma lettre de septembre 1684 (1), je vous dirai seulement qu'elle a 40 toises de long, et 36 pieds de large, que M. le Brun y a peint l'histoire du roi depuis la Paix des Pyrénées jusqu'à celle de Nimègue, et que toutes les actions de ce monarque y sont représentées sous des figures allégoriques. M. le Brun a travaillé pendant quatre années à cet ouvrage, qui est tout de sa main (2). Il y a huit figures antiques dans huit niches de cette galerie, qui sont l'Apollon et la Vénus de Smyrne, la Vénus d'Arles, la Diane d'Ephèse, le Bacchus, le Sommeil, et deux sénateurs. Les trois premières de ces figures ont été restaurées par M. Girardon. Il a aussi accommodé en bustes avec des draperies de bronze doré douze têtes de porphyre qui représentent les douze Césars, et quatre autres de pierre de touche ou pierre noire, qui sont des têtes d'hommes illustres. Toutes ce statues et tous ces bustes ne sont pas le seul ornement de la galerie. On y voit aussi beaucoup de vases, de brancards, de caisses d'orangers, de cuvettes, de bancs de torchères, de guéridons d'argent garnis de girandoles et de chandeliers de même matière, ainsi que plusieurs vases et navicellesBassin de fontaine antique en forme de barque. (Dictionnaire de l'Académie française, 1932). de porphyre de formes différentes, fort délicatement travaillés, et très bien fouillés. Ces vases sont posés dessus et dessous des tables qui sont aussi de pierres précieuses, et que les glaces dont plusieurs grands cintres de ce lieu sont remplis, multiplient encore.

Comme M. le Brun se trouva dans cette galerie, il satisfit les ambassadeurs sur tout ce que leur curiosité les porta à lui demander. Le premier ambassadeur s'attacha à considérer tous les portraits du roi qu'il remarqua. M. le Brun lui expliqua l'endroit de la prise de Gand, et lui dit que le roi voulant assiéger cette place, avait été d'abord sur les frontières d'Allemagne pour empêcher ses ennemis de s'en douter, et qu'ensuite des troupes dispersées en divers endroits, et auxquelles on ne pensait pas, ayant soudain assiégé Gand, le roi qu'on en croyait bien éloigné avait pris la poste et s'était trouvé tout à coup devant cette place (3). L'ambassadeur répondit que l'action étant d'un dieu, il ne s'étonnait pas si dans ce tableau le roi paraissait dans cette posture.

Ce que cet ambassadeur voyait alors et tout ce qu'il avait déjà vu de M. le Brun fut cause qu'il lui dit qu'il était le roi des peintres, ce qu'il a souvent dit depuis. Il trouva que les bancs d'argent que M. de Launay, orfèvre du roi (4), a fait dans cette galerie, étaient très bien travaillés, et en leva un par les deux bouts pour en connaître à peu près la pesanteur, et dit qu'en les faisant si lourds, on avait trouvé une bonne invention pour empêcher les voleurs de les emporter. L'ambassadeur avant que de sortir de cette galerie, examina les ornements qui en accompagnent la peinture, qui consistent en des trophées de relief qui sont sur sa corniche qui est dorée aussi bien que la frise et l'architrave des chapiteaux, et des bases de bronze doré, et des pilastres d'un très beau marbre, ainsi que le reste de l'architecture.

Ils passèrent ensuite dans le salon de la galerie, par lequel on entre dans le grand appartement du roi. On le nomme le Salon de Mars, par rapport aux peintures que M. le Brun achevait alors. Les échafauds qui en couvraient le plafonds y étaient encore. Ce salon ne laissait pas d'être orné de brancards d'argent, portant des chandeliers de deux pieds de haut, et de quantité de vases d'argent entre ces brancards.

Ils entrèrent de là dans le grand appartement, qui contient un longue enfilade de pièces. La première qu'ils virent est celle du trône. La tapisserie était d'une broderie or et argent et d'un si grand relief qu'on remarquait en plusieurs endroits des morceaux d'argent ciselé. Le dais était de même. Au-dessous de ce dais, sur une estrade couverte d'un tapis de perle à fond d'or, était un trône d'argent de huit pieds de haut. Quatre enfants portant des corbeilles de fleurs en soutiennent le siège et le dossier. Sur le haut du siège que forme le dossier, Apollon est en pied, avec une couronne de laurier sur la tête, et tenant sa lyre. La Justice et la Force sont assises sur les deux tournants. Aux deux côtés du trône, deux scabellonsSorte de haut piédestal pour buste, statuette, luminaire (XVIIe s.). (Larousse). d'argent portent des carreaux. Aux deux angles sont des torchères de huit pieds de haut. Quatre girandoles portées par des guéridons d'argent de six pieds de haut parent les quatre coins de la chambre.

Celle qui suit est la chambre de Mercure, toutes ayant leur nom par rapport aux peintures qu'on y voit. Il y avait dedans un lit tout de point d'Espagne, dont le ciel finit en dôme. C'est l'ouvrage le plus beau et le plus grand de cette nature qu'on ait encore fait. On voit ensuite la chambre de Mars, puis celle de Diane, après quoi on trouve la salle de Vénus, et celle de l'Abondance. Je n'entrerai point dans le détail de l'argenterie qui est dans toutes ces chambres. Il y en a pour plusieurs millions, consistant en balustrades d'argent de douze pieds de haut, et des chandeliers dessus de même hauteur. Scabellons, cassolettes, bassins de trois à quatre pieds de diamètre, vases, chenets, foyers, garnitures de cheminées, lustre d'argent, tables, bordures de miroirs, guéridons, groupes de figures d'argent, cuvettes, sceaux, buiresBuire ou Buye : Espèce de broc d'argent ou d'étain pour mettre des liqueurs. (Dictionnaire de Trévoux, 1771)., guéridons, caisses d'orangers, brancards et girandoles. Tous ces ouvrages sont historiés et remplis de figures bien travaillées.

Il serait impossible de vous dire avec combien d'application toutes ces choses furent regardées, mais il est plus aisé de se l'imaginer sachant l'esprit et la curiosité des ambassadeurs, qui ne laissent rien échapper sans l'examiner, et qui demandent des éclaircissements sur tout ce qu'ils ne connaissent pas. Le premier ambassadeur prit beaucoup de plaisir à regarder deux tableaux de Raphaël dont l'un représente la Sainte Famille, et l'autre un saint Michel. Après qu'on lui eut dit qu'ils étaient d'un même maître, et également beaux, on lui demanda lequel il aimait le mieux. Il répondit que puisque le travail était égal, il aimait mieux celui qui était rempli de figures, parce que le beautés y devaient être en plus grand nombre.

On leur fit voir le petit appartement qui était très richement meuble, et la nouvelle galerie que peint M. Mignard (5). L'ambassadeur se ressouvint d'abord qu'il en avait vu le modèle aux Gobelins. Il dit enfin de tous ces appartement qu'il faudrait des années pour les examiner, et qu'on pourrait se trouver fort heureux d'avoir après cette vie un paradis comme Versailles.

Ils virent le cabinet appelé des Curiosités, ou des Bijoux, parce qu'il en est tout rempli. On y entre par la dernière pièce du grand appartement du roi. Il est de figure octogone, avec des niches dans les angles. La voûte est éclairée par le milieu. Le dessin qui est de M. Mansart en plaît beaucoup, aussi bien que celui de la cheminée qui est tout particulier. On ne la peut voir sans y tenir la vue attachée pendant quelque temps, à cause du plaisir qu'on prend à la regarder. Tout l'ouvrage de ce cabinet est de sculpture, parmi laquelle il y a beaucoup de bronze doré. Il est entièrement entouré de glaces, et il y a des gradins dans les niches au-devant des glaces. Le reste du cabinet est rempli des consoles, qui toutes aussi bien que les gradins, sont couvertes de bijoux. On n'y voit que des agates de toutes sortes, et qui forment mille choses différentes, des cristaux de grand prix, pour la manière dont ils sont taillés, des petites figures de bronze antique, des figures d'or couvertes de pierreries, et quantité d'ouvrages curieux et de pièces précieuses de diverses figures. Tout ce qui est dans ce cabinet est d'un si grand prix qu'on n'y a point trouvé de place pour les plus belles porcelaines, dont il n'y a point du tout. On y voit une très belle nef d'or sur la cheminée, et un grand et riche bureau dans le milieu, rempli de quantité de médailles antiques et modernes.

Après que les ambassadeurs eurent vu dans le même lieu une cassette remplie de plusieurs petites figures d'or, on la leva de dessus une table beaucoup moins considérable par sa matière, que pour l'art, et pour l'usage auquel elle est destinée. Elle a trois pieds et demi de long sur deux et demi de large. Le fond est d'un marbre blanc sur lequel on a fait de pièces de marbre de rapport, une carte de la France réduite dans toutes les précisions des dernières observations astronomiques. Chaque province y est distinguée par un morceau de marbre d'une couleur qui lui est particulière, et taillé de la figure irrégulière que chaque province forme par ses enclaves, avec les provinces qui la bornent. Le nom de chaque province est marqué en lettres d'or capitales, et le nom de ses principales villes en italiques. L'on a affecté de mettre proche l'un à l'autre les couleurs de marbre qui coupent davantage, par exemple, l'Ile de France d'un bleu clair, la Champagne d'un rouge de porphyre, l'Orléanais, opale, et la Beauce feuille morte ; mais la délicatesse de l'ouvrage, et l'art de l'ouvrier paraissent particulièrement dans les découpures que la mer et la terre font ensemble, où tous les caps que la terre fait dans la mer, et toutes les baies que la mer forme dans la terre, sont observés avec une justesse inconcevable, et dans les lacs et rivières qui sont de marbre blanc, et réservés du fond même de la table, nonobstant le peu de largeur, qui n'est souvent qu'un filet dans l'origine des rivières, et les différents tours qu'elles prennent dans les terres (6). On ne saurait croire combien ces lignes de lait qui serpentent au travers de ces différents marbres où le brun domine, et ces lettres d'or qui brillent sur le tout sont un objet agréable à la vue. Dans l'espace du marbre blanc qui marque la mer Méditerranée, est une boussole de différent marbre délicatement travaillée, et dans l'autre espace qui est pour la mer Océane, il y a deux cartouches, dans l'un desquels est écrit Carte de la France, avec ces mots tirés de Virgile, et qui sont une espèce de devise dont la France est le corps : Hae tibi regis artes (7), pour marquer que de tous les arts où le roi pouvait exceller, il s'est réservé le plus glorieux et le plus difficile, qui est celui de régner. Dans l'autre cartouche est le nom de celui qui a présenté cette carte au roi. L'Océan du côté du nord-est est borné par les côtes d'Angleterre, qui approchent le plus de la France, ce que l'on a de coutume de mettre dans les cartes de France, du même ouvrage et du même dessin, avec la même exactitude que le reste. La bordure est composée de deux bandes de marbre bleu, dont l'une est chargée de sa moulure, et d'une de marbre noir, sur laquelle sont marqués les degrés de longitude par de petits carrés longs de marbre blanc, qui ont été aussi réservés du fond de la table. M. Couplet, maître de mathématique, la présenta à Sa Majesté le premier jour de l'an 1684. Le roi la reçut avec sa bonté ordinaire, et la fit placer dans le cabinet dont je viens de vous parler.

Le second ambassadeur ayant encore jeté les yeux sur tout ce cabinet, qui ne paraît tapissé que de pierreries, dit qu'il n'avait jusqu'ici reconnu que trois grandeurs, savoir les grandeurs humaines, les grandeurs de Dieu, et les grandeurs du paradis, et que présentement il en reconnaissait une quatrième, qui était celle de Versailles.

Comme ils parlaient du bon ordre de tout ce qu'ils virent ce jour là, on leur dit qu'un seul homme en avait le soin, et on leur nomma M. Bontemps. Ils dirent qu'ils admiraient son intelligence, son exactitude et sa mémoire et que tout ce que faisait le roi était digne d'être remarqué, puisqu'il avait peut-être choisi le seul homme qui fût capable de toutes ces choses ensemble.

Ils virent le même jour le grand escalier de Versailles, qui fait tant de bruit dans le monde, et qui peut être comparé au plus bel appartement qu'il y ait sur la terre, si toutefois il s'en peut trouver un aussi riche. Cet escalier a 11 toises de long sur 5 de large, dans lesquelles largeurs sont compris les degrés d'en-bas, et celles des rampes. On entre par trois arcades de face dans un vestibule de 39 de large sur 13 de profondeur, dont le bas est à compartiment de marbre, et la voûte d'ornement et trophées en bas-relief doré.

On monte par trois degrés, et trois arcades, opposées sur le premier palier, large de 55 pieds, et sur la profondeur large de 28. Il est revêtu tout autour, comme le bas, de compartiments de marbre. En face de ces trois arcades, il y a un escalier à pans de 11 degrés de marbre. Le palier de dessus est de 11 degrés en carré. Dans la face et l'épaisseur du mur est une niche surbaissée, et dedans un bassin de marbre, soutenu de dauphins de bronze. Deux tritons qui sont dessus supportent une double coquille de marbre, ornée d'un masque jetant de l'eau dans un panier rempli de coquilles. Ce panier forme une nappe qui tombe dans le bassin de marbre, et qui se décharge par un autre masque, et par les deux dauphins, le tout en bronze (8).

Les rampes sont de 10 pieds de large, et chacune de 20 degrés de marbre, les apports de même matière, supportés de balustres de bronze ciselés et dorés au feu. Les deux paliers sont aussi à compartiments de marbre, et de 15 pieds de large. On passe dans les appartements par quatre portes, richement ornées de sculpture, qui sont sur chacun de ces paliers. De dessus les mêmes paliers, on a élevé un ordre d'architecture ionique, de colonnes et pilastres de marbre dont les bases et les chapiteaux sont de bronze doré au feu. Je pourrais vous parler ici de quantité d'ornements de pareille matière qui accompagnent un buste du roi, fait de marbre blanc, et de ceux qui font face à un endroit si enrichi.

Les quatre massifs à côté des quatre portes des appartements, sont remplis entre les pilastres de feintes tapisseries à fond d'or, pleines d'ornements et de figures. Dans les quatre milieux il y a plusieurs tableaux qui représentent toutes les conquêtes du roi. Dans les places entre ces massifs et celles des milieux, on a feint deux galeries de chaque côté, du même ordre ionique et sur le même plan, des paliers dans lesquels sont représentées des personnes de plusieurs nations, comme si elles passaient dans ces galeries. Il y a encore des galeries au-dessus de la première corniche, et deux autres dans la longueur des faces, supportées par des termes. De grandes poupes de vaisseaux sont aux angles, et sur l'extrémité ; elles portent 24 trophées d'armes semblables à celles des quatre parties du monde. Ces poupes sont soutenues de consoles en arc-boutant, fortifiées de cornes d'abondance et de coquilles et de bronze. Aux côtés sont des captifs de sculpture, et au-dessous des victoires.

Le plafond est orné de bas-reliefs octogones, remplis de figures qui conviennent au sujet. De grands rideaux, dont des termes tiennent les cordons, tombent le long des attiques. On a encore trouvé place dans cet escalier pour toutes les muses, pour la Peinture et pour la Sculpture, pour des Captifs, pour les quatre parties du monde avec leurs attributs, pour toutes les actions du roi, pour la Poésie, pour Histoire, pour la Renommée, et pour Mercure. Joignez-y les ornements nécessaires pour lier toutes ces choses avec leurs attributs, et vous vous représenterez tout ce que l'art et la nature peuvent produire.

Ce lieu est embelli de cette manière pour représenter un jour de fête, où les divinités du Parnasse sont assemblées pour recevoir le roi à son retour de la guerre. On suppose que tout a été peint par des génies qui paraissent en l'air, ornant encore la voûte de festons, ainsi que tout le reste de ce superbe lieu. Sa Majesté est placée dans le milieu, pour marquer que c'est pour elle que cette fête se fait. Toutes les nations qui passent dans les galeries feintes, habillées diversement et à la manière de leurs pays, regardent toutes ces merveilles selon leur caractère, en allant voir le grand prince dont la réputation les a charmées. Tout ce que je viens de vous décrire est de M. le Brun, et l'escalier est du dessin de M. Mansart. Le surprenant amas de tant de marbres si différents, de tant de divers ornements de bronze doré, de tant de figures peintes et d'ornements de relief, de tant de dorure et de tant d'actions diverses représentées par le pinceau, surprit tellement les ambassadeurs, que l'un d'eux dit qu'il valait beaucoup mieux se taire que de parler, quand le grand nombre de choses qu'on avait à dire empêchait qu'on ne pût exprimer tout ce qu'on pensait. Ils s'attachèrent beaucoup à regarder les figures des différentes nations qui sont peintes dans cette galerie.

Pendant qu'ils ont été à Versailles, ils ont eu une audience particulière du roi. Elle fut assez longue, et c'est tout ce qu'on peut et que l'on doit dire sur cet article.

Mme la Dauphine étant en couche lorsqu'ils eurent leur première audience du roi, celle qu'elle devait leur donner fut remise jusqu'au temps qu'ils reviendraient à Versailles (9). Le jour qu'ils eurent l'honneur d'aller chez cette princesse, ils la trouvèrent dans son lit avec un déshabillé magnifique. Ce lit était presque tout couvert d'un très beau point de France, sur lequel on avait mis de riches carreaux. Plusieurs princesses et duchesses, avec un grand nombre des principales dames de la cour, toutes magnifiquement parées et avec des habits garnis de pierreries, faisaient un cercle autour de ce lit. Les ambassadeurs et leur suite s'étant approchés de Mme la Dauphine, de la même manière et avec le même respect qu'ils s'étaient approchés du roi le jour qu'ils eurent leur première audience de Sa Majesté, le premier ambassadeur commença son compliment, dont voici le sujet. Il dit que la princesse reine de Siam s'étant fait informer de tout ce qui regardait la Maison royale et de tous les princes et princesses de cette auguste Maison, avait su que Madame la Dauphine goûtait une joie parfaite avec le fils unique du roi ; qu'on lui avait appris le grand mérite qui la faisait distinguer par elle-même, autant qu'elle était déjà distinguée par sa naissance, qu'elle avait un royal plaisir d'apprendre que le ciel lui avait donné des princes qui faisaient l'espérance de la France, et qu'elle la priait de les faire élever dans le désir d'entretenir toujours une parfaite correspondance entre les deux royaumes, afin que cette royale amitié fût éternelle. Il ajouta que les présents qu'il avait apportés de la part de la princesse reine n'étaient que des échantillons (10), et qu'il avait déjà prié M. Storf de le dire à Madame la Dauphine, afin que cette princesse ayant marqué ceux qui lui plairaient le plus, la princesse reine eût lieu de lui envoyer des choses qui lui seraient agréables.

Mme la Dauphine répondit d'un air et d'une manière qui charma les ambassadeurs. Elle fit d'abord un éloge de la princesse reine et dit après qu'elle la remerciait de ses présents, qu'elle les avait vus, et qu'elle les trouvait fort beaux, qu'elle ne manquerait pas d'instruire les princes ses enfants suivant les intentions de cette princesse ; et ayant ensuite regardé Mgr le duc de Bourgogne, elle dit qu'il y en avait un qui était déjà en âge de répondre par lui-même. Ce prince fit alors un signe de tête, et confirma par là ce que Mme la Dauphine venait de dire. Cette princesse continua, et dit que pour les deux autres, il fallait que la princesse reine les reçût elle-même pour caution. Mme la Dauphine, après avoir répondu au compliment qu'on lui venait de faire de la part de la princesse reine, fit des honnêtetés aux ambassadeurs, et leur dit des choses fort obligeantes.

Ils eurent ensuite audience de Mme la Duchesse (11) et de Mme la Duchesse de Bourbon, auxquelles ils marquèrent que le roi de Siam leur avait ordonné de les voir, et leur compliment roula sur cet ordre, sur leur naissance et sur les louanges qui étaient dues à leurs personnes. Mme la Duchesse de Bourbon se trouva chez la Duchesse, et demeura assise sur le pied de son lit pendant l'audience. Cependant, Mme la Dauphine ayant visité tous ces présents qu'elle venait de recevoir, en voulut faire à son tour, ou pour mieux dire, elle partagea libéralement la plupart des choses qui lui avaient été apportées. Elle n'envoya à Monsieur, à Madame, à Mademoiselle, à Mademoiselle d'Orléans, à plusieurs princes et princesses, aux dames de sa Maison, à ses filles d'honneur, à plusieurs de ses officiers, et tous ces présents furent faits de si bonne grâce que, bien qu'ils fussent fort beaux, ceux qui les reçurent furent encore plus satisfaits de la manière dont ils leur avaient été donnés, que des présents mêmes.

M. le Dauphin ayant marqué son bon goût pour tout ce qui est curieux dans un temps où ceux de l'âge que ce prince avait alors savent à peine le nom d'aucune des choses antiques et modernes qui composent les cabinets des savants curieux, a pris plaisir à en faire un digne de lui. Lorsque les ambassadeurs allèrent voir ce cabinet, M. de Joyeux (12), premier valet de chambre de Monseigneur, et dont l'activité est extraordinaire pour le service de ce prince, leur montra non seulement tout ce qu'il contient, mais comme il sait parfaitement l'histoire de chaque pièce antique (si l'on peut parler ainsi), il satisfit pleinement à toutes les demandes des ambassadeurs, et c'est beaucoup dire. Il leur dit même le prix de beaucoup de choses, dont ils désirèrent d'apprendre la valeur, et ils ne laissèrent rien à examiner dans ce cabinet, quoiqu'il consiste en trois pièces qui pourraient séparément être appelées cabinets, et qui toutes ensemble referment ce qu'on nomme Cabinet de Monseigneur. L'ambassadeur en trouva le parquet de marqueterie admirable, et voulut savoir combien en revenait la toise. Il monta sur un échafaud qui est dans le même lieu, pour voir un plafond auquel M. Mignard travaillait. Il dit en sortant qu'il ne s'étonnait pas de voir de grandes choses et de grandes richesses en France, ni que Monseigneur eût même des trésors, mais qu'il y avait à s'étonner de ce que les Indes étaient plus dans son cabinet que dans les Indes mêmes, puisqu'on y voyait l'élite de tout ce qu'elles pouvaient avoir jamais eu de plus beau.

Le jour qu'ils allèrent à la messe du roi, on les plaça pour voir passer Sa Majesté dans la première pièce de l'appartement de marbre. Toutes les portes qui forment une longue enfilade étaient ouvertes. Ils examinèrent la longueur de ce vaste et riche appartement, dont tous les ornements sont de marbre précieux, et qui est embelli de plusieurs colonnes de même matière. Il y a au bout de cet appartement un Cabinet des Bains, où l'on ne voit que de l'or, du marbre, et de très belles peintures, avec tous les ornements et les commodités qui conviennent à ce lieu. Il est au-dessus du grand appartement de Sa Majesté et en occupe toute l'étendue. Après que les ambassadeurs eurent vu passer ce prince, qui était accompagné d'une fort nombreuse cour, entre deux rangs formés par les Cent-Suisses de la Garde dont les tambours et les fifres se faisaient entendre, ils furent conduits à la tribune, et lorsqu'il eurent commencé à examiner la chapelle, on leur dit qu'elle ne servait à Sa Majesté qu'en attendant qu'on eût achevé d'en bâtir une plus belle, à laquelle elle faisait travailler.

L'ambassadeur répondit qu'il ne doutait point qu'un roi aussi pieux que l'est ce monarque ne logea mieux son dieu que lui-même. Comme il était ce jour-là dimanche, ils virent présenter le pain bénit au roi, et demandèrent qu'on leur expliquât ce que c'était cette cérémonie, et pourquoi on présentait ce pain. Ils écoutèrent la musique avec attention, et parurent y prendre beaucoup de plaisir. Après avoir demeuré à genoux pendant toute la messe, ils sortirent fort satisfaits, tant de nos cérémonies, que d'avoir vu là toute la cour fort commodément.

Comme la plus grande galerie et les appartements de Versailles sont remplis de richesses et de beautés qu'on ne peut toutes remarquer la première fois qu'on se trouve au milieu d'un si grand amas de choses, qui toutes séparément demandent l'attention et les regards de ceux qui les voient, les ambassadeurs témoignèrent qu'ils souhaitaient avoir ce plaisir encore une fois, et ils y furent conduits. Mille choses leur parurent nouvelles, soit que le nombre les leur eût fait oublier, ou qu'il les eût empêchés de les bien considérer, et ils trouvèrent de nouvelles beautés dans celles qu'ils avaient déjà remarquées. Comme l'ambassadeur marchait la tête extrêmement levée, pour examiner attentivement toutes les peintures au plafond de la galerie, on lui dit que cette attitude longtemps forcée pourrait l'incommoder, et il répondit qu'il goûtait un plaisir si grand partout où il voyait le roi, qu'il était impossible non seulement qu'il souffrît aucun mal, mais que quand même il y en aurait à souffrir pour lui, il ne le sentirait pas.

L'application avec laquelle ils s'attachèrent à considérer tout ce qui regarde les arts, engagea Mme de Montespan à faire dresser à Clagny un lit qu'elle a fait faire, et bien qu'il soit d'une broderie fort relevée, est encore plus beau par un certain bon goût qui marque celui de la personne qui l'a fait faire que par la richesse de l'ouvrage et la délicatesse du travail. Ils ont été si charmés de ce lit qu'ils n'ont presque laissé passer aucun jour sans l'aller voir, pendant tout le temps qu'ils ont demeuré en ce lieu là. Cet ouvrage et ceux qu'ils ont vus à Paris et à Versailles leur ont fait dire que le séjour des Beaux-arts était en France, et qu'ils y étaient dans leur perfection plus qu'en aucun lieu de la terre ; que la Chine, le moghol, le Japon et toutes les Indes s'y trouvaient rassemblés, et que non seulement la France les surpassait par ses manufactures, mais qu'outre cela elle avait chez elle tout ce qu'il y avait de plus beau chez toutes les nations.

Pendant le séjour qu'ils ont fait à Versailles, ils ont été plusieurs fois chez M. le marquis de Seignelay qui les a été voir à Clagny. Il y a eu des audiences de cérémonie, et des entrevues pour parler d'affaires. Comme pendant tout ce temps il s'est à peine passé une heure dans chaque journée sans qu'on leur ait fait voir quelque chose de nouveau, il se trouva que le jour destiné pour la première audience que ce marquis leur donna l'était aussi pour quelque promenade qu'ils devaient faire avant que d'y être conduits. Ainsi, ils en firent d'abord quelque difficulté, ayant de la peine à se résoudre à rien faire avant cette visite qui pût leur donner quelque plaisir. Ils firent même témoigner à M. de Seignelay les sentiments où ils étaient là-dessus. Lorsqu'ils en eurent audience, ils lui dirent qu'il y avait longtemps qu'ils souhaitaient de voir arriver le jour dans lequel ils pussent le remercier de tous les bons offices qu'il leur avait rendus, et de tous les ordres qu'il avait donnés en leur faveur, et qu'ils avaient le cœur plein de reconnaissance de toutes les bontés qu'il avait eues pour eux. M. de Seignelay répliqua que bien qu'il ne leur eût pas encore vus, il pouvait les assurer qu'il avait pris toute la part possible à tout ce qui les regardait, et qu'il était ravi d'apprendre qu'ils eussent été contents des soins qu'il avait pris pour les faire recevoir ; que toutes les raisons du monde l'obligeaient à les satisfaire en toutes choses ; que le roi lui avait commandé plus d'une fois qu'on n'oubliât rien de ce qui pourrait leur être agréable, et qu'il souhaitait que tout eût été exécuté selon les ordres de Sa Majesté, et ses propres inclinations.

Ils répondirent qu'il ne devait avoir aucune inquiétude là-dessus ; qu'ils avaient sujet d'être contents de tous ceux qui avaient exécuté ses ordres, mais qu'ils l'étaient extrêmement de M. Desclouzeaux, intendant à Brest, et de M. Storf. Ils se louèrent fort de ce dernier, et même à différentes reprises, et s'adressant à M. de Seignelay, ils lui dirent que le roi ne se trompant jamais dans son choix pour l'exécution de ses ordres, ils s'estimaient fort heureux d'avoir à traiter avec un ministre d'une si grande prudence, et qui paraissait disposé à les écouter favorablement, et qu'ils ne doutaient point que cela ne servît beaucoup à entretenir et à augmenter la bonne amitié des deux rois. M. de Seignelay leur répartit qu'il ne doutait point que cette amitié ne s'augmentât, parce qu'il savait que le roi son maître se plairait toujours à faire tout ce qui serait agréable au roi de Siam, et qu'il était persuadé que ce monarque se ferait de son côté un plaisir de ce que Sa Majesté pouvait désirer de lui sur la religion chrétienne et sur le commerce de ses sujets. Il leur dit ensuite qu'il avait commencé à s'intéresser pour eux, afin de suivre les ordres du roi, et à la considération du roi leur maître, mais que bien que tant de raisons et son devoir l'y engageassent, il s'y sentait encore plus porté depuis qu'il avait ouï dire tant de biens d'eux par le mérite de leurs propres personnes.

Ils marquèrent une extrême reconnaissance par des paroles si obligeantes, et remercièrent ensuite M. de Seignelay de la bonne réception qu'il avait faite aux deux mandarins qui étaient ici il y a deux ans, et des soins qu'il en avait pris, et lui dirent qu'ils avaient été très agréables au roi de Siam. Après cela, on servit un collation fort magnifique. Mme la princesse d'Estenoy, MMmes les duchesses de Chevreuse, de Beauviliers et de Mortemar, avec MMmes de Seignelay et Grignan, se mirent à table avec eux, et l'honneur que ces dames leur firent, leur donna beaucoup de joie. Quoique l'ambassadeur n'eût vu Mme de Seignelay que dans la foule, et sans qu'elle voulût être connue, il ne laissa pas de marquer qu'il la reconnaissait, et lui fit là-dessus un compliment fort galant, et dans lequel il parla fort à propos de son mérite.

Le jour que M. de Seignelay leur rendit visite chez eux, après les premiers compliments de part et d'autres qui furent faits en peu de paroles, il leur dit qu'il était persuadé qu'il aurait beaucoup de plaisir à lier avec eux une longue conversation, mais qu'il croyait qu'ils voudraient bien employer ce temps à parler d'affaires, ce qu'ils feraient s'ils étaient seuls. Les ambassadeurs ayant témoigné beaucoup de joie de cette proposition, chacun ordonna à ses gens de se retirer, et ceux que la curiosité avait fait venir à cette audience se retirèrent aussi.

Les ambassadeurs étant allés chez M. de Seignelay quelques jours après, ils ne le trouvèrent point, de sorte qu'ils furent obligés de l'attendre. Il revint et leur dit qu'il ne serait pas sorti si le roi ne l'eût envoyé quérir. On s'entretint de la magnificence de Versailles. L'ambassadeur dit qu'il y avait dans l'Orient quelques beautés dispersées, mais qu'on ne pouvait voir qu'à Versailles toutes celles qu'ils admiraient, et qu'il semblait que Dieu n'eût pas seulement donné au roi une grande puissance et un génie extraordinaire, mais encore qu'il eût pris plaisir à faire naître sous son règne, dans toutes sortes de professions, des personnes capables d'exécuter tout ce qu'il voudrait entreprendre de magnifique et de surprenant. M. de Seignelay leur dit que Versailles était véritablement la plus belle chose qu'il y eût en Europe, mais qu'avant le règne du roi, aucun de ses prédécesseurs n'avait porté la magnificence au point où ils la voyaient, et que ce qu'il y avait de plus admirable et de plus incompréhensible, était que le roi avait fait bâtir Versailles dans le même temps qu'il était occupé à faire fortifier un très grand nombre de places, de sorte que c'était un des moindres ouvrages de Sa Majesté, qui soutenait aussi pendant le cours de toutes ses grandes dépenses, une glorieuse guerre contre la plupart des puissances de l'Europe liguées contre lui, qu'il avait obligées à recevoir la paix.

Il parla ensuite du voyage qu'ils avaient souhaité de faire pour voir les conquêtes du roi, et leur dit que Sa Majesté l'avait diminué et ne les faisait aller qu'en Flandres, de peur que les fatigues de ce voyage dans une saison fâcheuse ne les incommodassent. L'ambassadeur répondit qu'il aurait eu une consolation particulière de pouvoir voir toutes les conquêtes du roi, qu'à la vérité ils ne fussent pas accoutumés aux grands froids, mais qu'ayant vu les places de Flandres, ils pourraient en voir davantage, si le froid n'était pas trop violent et la saison trop incommode.

Ensuite, M. de Seignelay leur dit qu'il leur conseillait de prendre toutes les précautions possibles contre le froid. Pour moi, quoique j'en ai pris de très grandes pour porter l'histoire de cette ambassade plus loin dans cette lettre, il m'a été impossible d'y faire entrer tout ce qui regarde le voyage des ambassadeurs à Versailles. Il me reste des choses très particulières à vous dire du chenil et de la Grande et Petite Écurie, et vous trouverez dans ces articles un détail dont personne n'a point encore parlé, et qui vous marquera la grandeur du roi. J'y joindrai tout ce que les ambassadeurs ont vu, fait et dit à Paris, depuis leur retour de Versailles jusqu'à leur départ pour Flandres, et dans la même lettre je vous parlerai de tout ce qui s'est passé pendant ce voyage, et des réceptions qui leur ont été faites dans tous les lieux où ils ont passé.

Vous y verrez des choses nouvelles et très curieuses, avec des descriptions de fêtes galantes. Cependant, comme je suis exact à vous tenir ma parole, et que dans ma première relation (dont celle-ci n'est que la suite), je ne vous ai point envoyé le discours que les ambassadeurs firent au roi le jour qu'ils eurent audience de Sa Majesté pour la première fois, voici de quoi contenter votre curiosité là-dessus.

Le compliment fut précédé d'un prélude fort court, dans lequel le premier ambassadeur (suivant l'usage de son pays), demanda au roi la permission de parler. Il commença ensuite son discours et dit qu'ils se présentaient avec d'autant plus de joie devant Sa Majesté, qu'elle en était elle-même comblée par la naissance de Monsieur le duc de Berry. Après cela, son discours roula sur ce que le roi de Siam était pleinement informé de la grandeur du roi, dont il fit une vive peinture. Il parla des places conquises par Sa Majesté, de ses grands travaux dont elle tirait une gloire si solide et si universellement reconnue, et s'étendit sur ces articles, aussi bien que sur le nombre et la beauté des troupes de ce monarque, dont il loua le gouvernement, en faisait connaître qu'une si grande sagesse ne se rencontrait pas toujours avec un si grand pouvoir. Il parla ensuite des grandes qualités de l'âme du roi, du mérite des seigneurs de sa cour, de l'intelligence et de l'esprit de ses ministres, qu'il avait rendus capables d'exécuter ses ordres, et à qui rien de ce qu'il leur commandait n'était impossible. Enfin, après avoir fait voir que le roi s'est acquis le nom de grand par son propre mérite, par la possession d'un royaume florissant, par le nombre de ses victoires et de ses conquêtes, par celui des seigneurs qui composent sa cour, et dont la valeur est si connue, par des troupes toujours victorieuses et toujours prêtes à vaincre, et par des ministres vigilants, zélés et habiles, il conclut de toutes ces choses, que le roi de Siam avait une sensible joie d'apprendre la sincère amitié qu'avait pour lui un monarque si véritablement grand, et par lui-même, et par tout ce qui peut marquer la grandeur humaine. Il ajouta que pour ce qui regardait leurs personnes et celles des mandarins qui les accompagnaient, ils avouaient à Sa Majesté qu'ils avaient d'abord ressenti quelque tristesse de quitter leur patrie pour entreprendre un si long voyage, parce qu'ils ne sont pas accoutumés à ces sortes de navigations, mais qu'ayant l'avantage de voir de leurs propres yeux l'éclat qui environnait Sa Majesté, et de reconnaître eux-mêmes que tout ce que la renommée publiait de ses grandeurs et de ses qualités héroïques était encore au-dessous de la vérité, ce bonheur dissipait toute leur tristesse, et qu'ils goûtaient une paix et une joie aussi entière que s'ils étaient auprès du roi leur maître à recevoir les témoignages les plus touchants de sa bonté.

Ils remarquèrent ensuite que le roi de Siam avait moins cherché à faire de riches présents au roi, qu'à lui en faire d'agréables, et qu'il avait seulement envoyé des choses qui se trouvaient dans les Indes. Après quoi, il finirent en suppliant très humblement Sa Majesté de les prendre sous sa royale protection tout le temps qu'ils auraient l'honneur de demeurer dans son royaume.

Je n'ai pas cru vous devoir dire ce que contient la lettre de M. Constance, lorsque je vous ai marqué que le premier ambassadeur l'avait rendue au roi, parce que j'aurais interrompu cette relation dans un endroit qui devait être suivi. Voici le sujet de cette lettre, avec une partie des propres termes qu'elle contient. M. Constance marque au roi qu'il y a déjà plusieurs années qu'il admire la gloire immortelle que Sa Majesté s'est acquise par la grandeur de ses vertus, et par la force de ses armes. Il dit que cela lui a causé longtemps une extrême impatience de trouver occasion de montrer à ce monarque et à tout l'univers l'estime qu'il fait de la nation française, et son attachement inviolable pour Sa Majesté ; et après avoir parlé fort modestement de lui-même, il emploie les termes qui suivent : J'ai cru que je devais me contenter d'entretenir dans toutes les occasions le roi mon maître des belles actions de Votre Majesté, et de ses grandes qualités dont l'éclat s'est répandu, et dont la réputation s'est faite connaître parmi tous les peuples les plus reculés des Indes. Comme le roi mon maître était déjà assez porté de lui-même à rechercher l'amitié royale de Votre Majesté, je ne pouvais lui donner plus de plaisir qu'en lui parlant souvent de toutes ce choses, et je puis assurer Votre Majesté que cela a été un des moyens les plus efficaces pour me mettre bien dans son esprit, et m'introduire dans ses bonne grâces, de la manière dont on sait que Sa Majesté m'honore.

Il conclut de là qu'il est obligé au roi, et regarde comme des bienfaits de Sa Majesté ce que le récit qu'il a fait de ses grandes actions lui a procuré d'estime du roi son maître. Il dit ensuite en continuant l'éloge du roi, que Sa Majesté n'entreprend rien dont elle ne vient à bout, surtout quand il est question de faire du bien et de se faire aimer, et qu'elle a bien voulu le lui faire sentir par les bonheurs qu'il a reçus de la part de M. le chevalier de Chaumont, quoiqu'il s'en reconnaisse indigne.

Après avoir encore exprimé sa reconnaissance par quelques lignes, il finit par ces paroles : et je conjure Votre Majesté, avec toute sorte de soumission, d'en vouloir être bien persuadée, et qu'il n'y a personne au monde qui souhaite avec plus de passion de contribuer à la gloire de Votre Majesté, que celui qui sera toute sa vie, avec un très profond respect, Sire, de Votre Majesté le très humble et très obéissant serviteur. Constance de Phaulkon – Louvo – Le 14 décembre 1685.

L'esprit de ce ministre, sa prudence, sa conduite, et la grande intelligence qu'il a pour toutes sortes d'affaires ayant causé de l'étonnement à tous ceux qui en ont entendu parler, ont été cause que quelques-uns ont marqué dans leurs relations manuscrites (ce qui a été suivi dans les imprimées), que ses premiers jours ont été fort bas, croyant faire par-là plus d'honneur à son esprit. Cependant, comme il faut toujours rendre justice à la vérité, je dois dire ici que je sais d'une personne digne de foi, et qui le connaît parfaitement, que quoique son mérite et son esprit l'aient mis dans la haute fortune où il est élevé, il n'a jamais eu dans aucun vaisseau les emplois dont on a parlé (13). Au reste on peut juger par le discernement du roi de Siam, combien il faut que ce ministre ait d'excellentes qualités, pour avoir tant de part qu'il en a à la faveur de ce monarque, et à toutes les affaires de son État.

Je suis, etc.

À Paris, ce 30 novembre 1686.

Le voyage des ambassadeurs. Mercure Galant de décembre 1686. Épître.

NOTES :

1 - Cette longue et détaillée description des ornements de la galerie des Glaces de Versailles se trouve en réalité dans le numéro du Mercure galant de décembre 1686, pages 3 à 86. 

2 - Piganiol de la Force (Nouvelle description des châteaux et parcs de Versailles et de Marly, 1701, pp. 62 et suiv.) énumère et décrit neuf grands tableaux et dix-huit petits.

Les neufs grands tableaux :

Image Résolution prise de châtier les Hollandais. Grand tableau de la galerie des Glaces.

Les 18 petits tableaux :

Image Ambassades envoyées des extrémités de la terre. Petit tableau de la galerie des Glaces. 

3 - Cette ruse stratégique a inspiré à La Fontaine la fable L'écrevisse et sa fille (Livre XII, fable n° 10) :

Les Sages quelquefois, ainsi que l'Écrevisse,
Marchent à reculons, tournent le dos au port.
C'est l'art des matelots. C'est aussi l'artifice
De ceux qui, pour couvrir quelque puissant effort,
Envisagent un point directement contraire,
Et font vers ce lieu-là courir leur adversaire.
Mon sujet est petit, cet accessoire est grand.
Je pourrais l'appliquer à certain Conquérant
Qui tout seul déconcerte une Ligue à cent têtes.
Ce qu'il n'entreprend pas, et ce qu'il entreprend,
N'est d'abord qu'un secret, puis devient des conquêtes.
En vain l'on a les yeux sur ce qu'il veut cacher ;
Ce sont arrêts du sort qu'on ne peut empêcher,
Le torrent à la fin, devient insurmontable.
Cent dieux sont impuissants contre un seul Jupiter.
Louis et le Destin me semblent de concert
Entraîner l'Univers. Venons à notre fable. 

4 - Nicolas Delaunay, ou de Launay (1646-1727). Reçu maître orfèvre en 1672, il fut l’un des principaux fournisseurs de la couronne. Il participa notamment à la fabrication de la vaisselle d’or et du mobilier d’argent, commandés par Louis XIV. Nommé le 22 novembre 1696, directeur de la Monnaie et des Médailles, il ajouta à cette fonction une charge anoblissante de secrétaire du roi. Louis XIV lui confiera, dès 1714, le soin de réaliser sa vaisselle d’or. (Wikipédia). 

5 - Pierre Mignard (1612-1695). 

6 - Cette table fut présentée à Louis XIV par le mathématicien Claude Couplet. D'abord placés dans le cabinet des Médailles du roi, le plateau et son piètement, à l'origine de bois doré, figurèrent ensuite au Grand Trianon pendant tout le XVIIIe siècle. Source : Les Carnets de Versailles.

Image Carte de France et d'Europe en marbre et pierre dure. 

7 - Le texte exact, tiré de L'Énéide de Virgile (VI, 851) est : Hae tibi erunt artes : Ce seront tes arts à toi

8 - Nous extrayons les illustrations suivante de l'ouvrage anonyme (texte de L. C. Le Fèvre) Grand escalier du château de Versailles, dit Escalier des ambassadeurs [...], publié à Paris par L. Surugue, s.d. (1721).

Image Vue extérieure de l'entrée du grand escalier.
Image Vestibule du grand escalier de Versailles.
Image Vue intérieure du grand escalier de Versailles.
Image Fontaine dans le grand escalier de Versailles. 

9 - L'audience était initialement prévue le 1er septembre 1686, mais la dauphine Marie-Anne de Bavière avait accouché la veille de Charles de France, duc de Berry, troisième petit-fils de Louis XIV. Dangeau note dans son journal du 2 octobre 1686 : Ils ont aujourd'hui leur audience de Mme la Dauphine, qui les a reçus dans son lit. (1854, I, p. 396). Un médaillon inséré dans un almanach de 1687 intitulé La solennelle ambassade du roi de Siam au roi pour l'établissement du commerce avec ces peuples d'Orient, les cérémonies de la lettre et des audience montre L'audience de Madame la Dauphine.

ImageAudience de Mme la Dauphine, détail d'un almanach de 1687. 

10 - On pourra consulter la liste de ces présents dans le Mémoire des présents annexé à la relation du chevalier de Chaumont.

ImageLes Siamois apportent les présents à Mme la Dauphine, détail d'un almanach de 1687.

Princesse que l'esprit et les grâces du corps
Ont mise dignement dans le rang où vous êtes,
On doit du monde entier vous offrir des trésors
Pour les présents que vous nous faites.

ImageLes enfants de France vont voir les présents du roi de Siam, détail d'un almanach de 1687.

Parmi ces raretés de mille endroits du monde,
Il n'est rien de si beau, rien de si précieux,
Prince, que ces présents qui vous viennent des cieux,
Votre épouse est pour vous en merveilles fécondes. 

11 - Anne Henriette Julie de Bavière, la princesse Palatine, princesse d'Arches (1648-1723), épouse du duc d'Enghien, Monsieur le Duc, Henri Jules de Bourbon (1643-1709). 

12 - Michel Thomassin, sieur de Beaupré, dit Joyeux (1616-1706), premier valet de chambre d’Anne d'Autriche (1647-1666), puis de Monseigneur le Dauphin, gouverneur de Meudon. (Source : Cercle généalogique de Versailles et des Yvelines. La Cour de Louis XIV 

13 - C'est très clairement ici le Journal du voyage de Siam de l'abbé de Choisy qui est visé. En effet, on peut y lire dans la note du 6 novembre 1685 : Cet homme [Phaulkon] a l’âme grande : aussi faut-il avoir bien du mérite pour s’être élevé au poste qu’il tient ici. Il est de Céphalonie, de parents nobles et pauvres. À dix ans il prit parti sur un vaisseau anglais et a passé par tous les degrés de la marine. Enfin, après avoir fait commerce à la Chine et au Japon, après avoir fait naufrage deux ou trois fois, il s’attacha au barcalon de Siam qui, lui trouvant de l’esprit et de la capacité pour les affaires, l’employa et le fit connaître au roi ; et depuis la mort du barcalon, sans avoir aucunes charges, il les fait toutes. Le père Tachard et les jésuites avaient imposé une biographie de Phaulkon des plus flatteuses, et qui semblait alors généralement admise : Il est grec de nation, né à Céphalonie d'un noble Vénitien, fils du gouverneur de cette île, et d'une fille des plus anciennes familles du pays. (Voyage de Siam des pères jésuites, 1686, p. 187). Dans ses mémoires publiées en 1730, le chevalier de Forbin contestera la noblesse de Phaulkon et donnera une version moins glorieuse, mais beaucoup plus proche de la réalité : Phaulkon était tout simplement fils d'un cabaretier d'un petit village appelé la Custode dans l'île de Céphalonie. (Mémoires du comte de Forbin, 1730, I, p. 117). 

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