Mercure Galant de septembre 1686.
2ème partie. Le ballet Les travaux d'Hercule. Séjour à Berny. Visite du marquis de Dangeau. Visites de dames. Galanteries et bons mots. Entrée à Paris. Indisposition du roi. Audience à Versailles.

Page du Mercure Galant

Il est nécessaire que je vous fasse ici un court détail du ballet (1), afin de vous faire mieux comprendre ce qu'ils dirent de ce divertissement.

Ce ballet avait quatre parties, et chaque partie cinq entrées. On voyait dans la première partie ce que Hercule a fait pour sa propre gloire. Dans la seconde ce qu'il a fait pour le bonheur et pour l'utilité de ses peuples. Dans la troisième, ce qu'il a entrepris pour la conservation de ses amis et de se ses alliés. Dans la quatrième ce qu'il a exécuté pour l'honneur des dieux.

Le Temps faisait l'ouverture du ballet. Il était accompagné des Siècles. Ce dieu, après avoir attendu pendant plusieurs années un héros que le ciel lui avait promis et qui devait effacer la gloire de tous ceux qui avaient paru jusques alors, apprenait enfin de Mercure qu'Hercule était ce héros qui devait étonner toute la terre par le nombre et par la grandeur de ses belles actions.

Les travaux d'Hercule étant rapportés à ceux du roi dans ce ballet, on y voyait ce monarque terrasser la Flandre, apaiser les troubles au-dedans et au dehors de son royaume, dompter la Triple Alliance (2), passer le Rhin, entrer en Hollande, défendre les duels (3), donner la paix, rendre le commerce florissant, joindre les mers, donner des secours à Candie (4), à la Hongrie aussi bien qu'à la Suède, foudroyer Alger et Tripoli, délivrer les captifs, protéger ses alliés, affaiblir l'impiété, soutenir la vraie religion et détruire l'hérésie.

Il y a longtemps qu'on n'a fait de ballet dont le dessein ait été aussi beau, et qui ait mieux rempli l'esprit. Lorsqu'on en expliquait les différentes entrées aux ambassadeurs, ils prévenaient, sans avoir su l'allégorie que l'on avait voulu faire, tous ceux qui leur parlaient d'Hercule, et disaient que cet Hercule devait représenter le roi, puisqu'il triomphait de tous ses ennemis et portait la victoire partout où il passait.

Ils louèrent fort la collation qu'on leur présenta et la trouvèrent d'une beauté surprenante et d'une magnificence extraordinaire. Plusieurs personnes de la première qualité, comme princes, ducs, ambassadeurs et autres, les vinrent voir pendant cette tragédie. Ils les reçurent fort obligeamment et répondirent à chacun selon son emploi, son rang et sa qualité.

M. l'abbé de Dangeau qui connaissait parfaitement leur mérite et leur esprit, parce qu'il était intime ami de M. l'abbé de Choisy et que cet abbé lui a même adressé une fort belle relation de son voyage de Siam, qui n'a point été imprimée (5), plein de la réputation de ces ambassadeurs et d'estime pour leurs belles qualités, les alla voir à Berny, où ils le retinrent à souper (6). Ils se dirent beaucoup de choses spirituelles et enfin M. l'abbé de Dangeau dit au premier ambassadeur que dans le désir qu'il avait de converser avec un homme d'esprit comme lui, il allait apprendre la langue siamoise. L'ambassadeur lui répondit que bien que ce fût une langue aisée, il lui épargnerait la moitié de la peine en tâchant lui-même d'apprendre le français.

Comme les savants sont curieux et que nous en avons peu qui s'attachent plus à apprendre que M. l'abbé de Dangeau, il lui fit beaucoup de questions et fut fort content de ses réponses. Tous ceux qui ont été voir ces ambassadeurs et qui étaient d'un rang à les entretenir en sont revenus tout remplis de leur esprit, et l'on a vu jusqu'à vingt compagnies en un même jour sortir avec une entière satisfaction de leurs réparties, toutes spirituelles et toutes différentes. Leur civilité n'a pas moins brillé que leur esprit, et dès qu'ils ont connu parmi ceux qui les sont venus voir quelque personne qui méritait d'être distinguée, ils n'ont pas manqué à redoubler leurs honnêtetés. M. du Mets, garde du trésor royal (7), étant allé un jour leur rendre visite, ils le prièrent de dîner sitôt qu'il surent qui il était, et comme il répondit qu'il ne pouvait avoir cet honneur, parce que des affaires pressées l'obligeaient de s'en retourner, ils dirent que s'il voulait leur faire cette grâce, ils prieraient qu'on avançât le dîner, ce qu'ils firent, M. de Mets n'ayant pu résister à une civilité si engageante.

Quelques dames étant allées les voir à Berny, ils se souvinrent en les entendant nommer qu'ils avaient vu danser leurs enfants dans la tragédie des jésuites. Ils demandèrent à les voir. On répondit qu'on les leur mènerait dès que le roi leur aurait donné audience, et l'on ajouta que s'ils voulaient, on les enverrait jusqu'à Siam ; à quoi ils répondirent qu'ils y seraient bien reçus, et pourvus des plus hautes dignités. Un autre jour, avant qu'ils partissent de Berny, l'assemblée se trouva très nombreuse, et il y avait un cercle de fort belles dames, ce qui fut cause qu'on leur fit diverses questions pendant cet après-dîner-là. Il y en eut qui leur demandèrent pourquoi ils n'avaient pas amené leurs femmes avec eux, et ils demandèrent à leur tour s'il y en avait parmi elles qui voulussent faire ce voyage en cas que leurs maris se trouvassent obligés d'aller à Siam. Les plus jeunes et les plus belles de la compagnie leurs demandèrent s'ils voulaient bien les prendre pour femmes, ce qu'elles croyaient qui leur serait permis, puisqu'ils pouvaient en avoir plusieurs. Ils répartirent que non seulement ils les voulaient bien, mais qu'ils les traiteraient avec la distinction qu'elles méritaient, et leur donneraient les plus beaux appartements.

Comme on voulut les railler sur ce qu'ils avaient jusqu'à vingt-deux femmes, le premier ambassadeur dit qu'on ne devait point s'en étonner, que c'était l'usage du pays, et que dans les lieux où les modes s'établissaient, on s'y accoutumait insensiblement, de manière qu'avec le temps, elles ne paraissaient plus étranges, et ne par exemple s'il arrivait que ce fût un jour l'usage que les femmes de France eussent vingt-deux maris, ils croyaient qu'il ne leur faudrait pas beaucoup de temps pour s'accoutumer à cette mode, et qu'elles seraient surprises qu'on y trouvât un jour à redire, de même qu'elles trouvaient aujourd'hui étrange qu'il y eût des hommes à Siam y eussent un si grand nombre de femmes. Ainsi, ils raillèrent galamment et avec esprit celles qui avaient cru les embarrasser, ce qu'ils ont fait plusieurs fois.

Ils reçurent un jour une visite d'une compagnie aussi brillante qu'illustre. Il y avait M. et Mme la princesse d'Isinghien, Mme la princesse de Bournonville et Mme la marquise de Lavardin. Les deux princesses étaient à cheval, en justaucorps et en perruque, et vêtues enfin comme les dames l'étaient dans les répétitions du carrousel et comme elles sont ordinairement lorsqu'elles vont à la chasse avec le roi. Elles se mirent en cercle, et la conversation fut aussi galante que spirituelle. Les ambassadeurs furent surpris de leur voir des habits si différents de ceux des autres femmes, et en demandèrent la raison. On les éclaircit là-dessus, et ils louèrent l'adresse des dames qui savaient si bien monter à cheval, et comme on s'aperçut qu'ils auraient bien souhaité voir de ces galantes cavalcades, les deux princesses et M. le prince d'Isinghien s'offrirent à leur donner ce plaisir, ce qu'ils acceptèrent, mais en faisant paraître leur respect et en marquant qu'ils n'auraient osé le demander. Les dames descendirent en même temps et les ambassadeurs se mirent sur les balcons qui regardent la cour. M. le prince d'Isenghien, les deux princesses et quelques gentilshommes de leur suite montèrent aussitôt à cheval, et après avoir fait quelques tours dans la cour, on ouvrit le jardin, afin que cette galante troupe eût plus d'étendue pour faire valoir son adresse. Les ambassadeurs passèrent de l'autre côté, et s'allèrent mettre aux fenêtres qui donnent sur le jardin. Ils eurent pendant un quart d'heure le plaisir de voir l'adresse avec laquelle ces illustres personnes savaient manier leurs chevaux. Après cette cavalcade, ils montèrent tous pour prendre congé des ambassadeurs. Le souper était prêt, et les ambassadeurs les pressèrent de si bonne grâce de leur faire l'honneur de demeurer à souper qu'il leur fut impossible de s'en défendre. Il cédèrent leurs fauteuils aux princesses, les servirent pendant tout le souper, et burent à leur santé. On but aussi à celle du principal ambassadeur et de ses vingt-deux femmes. On parla du nombre et l'on dit agréablement que c'était beaucoup. Il répondit qu'elles étaient satisfaites de lui, et dit en adressant à un homme qui était à table : Je pourrais bien, Monsieur, vous apprendre le secret d'en avoir autant, mais je craindrais que cela ne plût pas à Madame votre femme.

Les diamants qui environnaient un portrait qu'avait au bras une dame qui était de ce souper ayant obligé à le regarder, on lui demanda de qui était ce portrait. Elle répondit que c'était celui de sa mère, et l'ambassadeur dit qu'elle devait mettre le portrait de son mari à l'autre bras. Je passe par-dessus beaucoup de réparties spirituelles qu'ils ont faites à d'autres personnes de qualité qui ont été les voir à Berny, parce que cela me mènerait trop loin, et que j'ai beaucoup de choses curieuses à vous dire.

Le roi ayant arrêté que ces ambassadeurs feraient leur entrée à Paris le 12 du mois passé, ils furent conduits à Rambouillet, qui est une maison fort agréable au bout du faubourg Saint-Antoine (8). C'est en ce lieu-là qu'on va ordinairement recevoir les ambassadeurs du roi et ceux des souverains qui sont traités comme têtes couronnées. Outre les carrosses du roi, de Mme la Dauphine, de Monsieur, de Madame (9) et des princes et princesses du sang, il y en eut beaucoup d'autres qu'envoyèrent plusieurs personnes de marque, qui sont obligées à la couronne de Siam, comme MM. de Chaumont, de Choisy, les jésuites et les missionnaires des Missions Étrangères. Ceux de M. le maréchal duc de la Feuillade et de M. de Bonneuil, introducteur des ambassadeurs, s'y joignirent, et tout cela faisait environ soixante carrosses à six chevaux. Vous pourriez être surprise de n'en point trouver de Monseigneur le Dauphin parmi ce grand nombre, si vous ignoriez que ce prince est servi par les Officiers du roi, et qu'il n'a point d'autre maison. Il y avait dans chaque carrosse de ceux qui en avaient envoyé, un écuyer ou quelque autre gentilhomme de la Maison. À mesure que ces carrosses arrivèrent, tous les écuyers en descendirent, et furent présentés par M. Storf aux ambassadeurs. Ils leur firent tous compliment en peu de paroles de la part de leurs maîtres ou de leurs maîtresses. Le premier ambassadeur répondit à tous, et quoiqu'il n'eût que des remerciements à faire, on remarqua qu'il y avait quelque chose de différent dans tout ce qu'il dit. Tous les compliments finis, M. le duc de la Feuillade arriva avec les carrosses du roi, de Mme la Dauphine, de Monsieur et de Madame. Il était accompagné de plusieurs valets de pied de sa Majesté, et d'un grand nombre des siens, avec une fort belle livrée et toute neuve. Il y avait aussi deux de ses carrosses remplis de gentilshommes. Il fit un compliment fort court aux ambassadeurs sur leur heureux voyage et sur la joie qu'il avait d'avoir été nommé pour les recevoir. À quoi le premier ambassadeur répondit que sa valeur et son mérite avaient passé jusqu'en Asie, et qu'on y savait les victoires qu'il avait remportées contre les Turcs (10).

On monta ensuite en carrosse. Le premier ambassadeur fut placé dans le fond de celui du roi avec M. de la Feuillade. M. de Bonneuil et M. Storf se mirent vis à vis d'eux. Les deux autres ambassadeurs étaient dans le carrosse de Mme la Dauphine avec M. Girault (11), les mandarins dans ceux de Monsieur et de Madame. Le roi en avait aussi envoyé pour leurs valets, et ces carrosses qui n'avaient pourtant point les armes de Sa Majesté marchèrent à la tête de tout. Ils furent suivis de douze trompettes du roi à cheval, qui précédèrent tous les carrosses dont je viens de vous parler. On passa par le faubourg et la porte Saint-Antoine. On traversa la rue du même nom jusqu'au cimetière Saint-Jean (12) par lequel on se rendit dans la rue de la Verrerie. On vint ensuite par celles de la Ferronnerie, de Saint-Honoré et de l'Arbre-Sec. On passa sur le Pont Neuf et dans la rue Dauphine, et l'on gagna la rue de Tournon où est l'hôtel des ambassadeurs (13). La foule se trouva si grande dans tout le passage, et il y avait une si grande quantité de carrosses que les rues en étaient bordées de chaque côté, de sorte que ceux des ambassadeurs ne pouvant passer, étaient souvent arrêtés pendant des quarts d'heure, et même des demi-heures entières. Ils reconnurent dans leur route les dames qui avaient bien voulu leur donner le plaisir de monter à cheval devant eux à Berny, et ils les saluèrent d'un air qui marquait la joie qu'ils avaient de les revoir. Enfin, après avoir fait cette longue marche, ils arrivèrent à l'Hôtel des Ambassadeurs. M. le duc de la Feuillade les accompagna jusque dans leur chambre, et n'eut qu'une conversation fort courte avec eux, après quoi il les quitta. Ils l'accompagnèrent jusqu'à son carrosse, et se retirèrent sans vouloir voir personne. Quoique l'usage soit de défrayer les ambassadeurs des rois dont les États sont hors de l'Europe et de ne traiter que trois jours ceux des rois nos voisins, on suivit l'un et l'autre usage pour les ambassadeurs de Siam, car bien qu'ils eussent été traités tous les jours par l'ordre et aux dépens de Sa Majesté depuis leur débarquement à Brest, les pourvoyeurs du roi ne laissèrent pas de fournir eux-mêmes tout ce qui était nécessaire pour leur traitement pendant les trois premiers jours qui suivirent leur entrée, et M. de Chanteloup, maître d'hôtel de quartier, et un des contrôleurs de la Maison du roi aussi de quartier, vinrent tous les matins pendant ces trois jours faire là-dessus ce qui était de leur charge.

Comme les ambassadeurs n'avaient encore eu audience, ils crurent ne devoir point paraître en public avant que d'avoir salué Sa Majesté, et ainsi ils demandèrent qu'on ne laissât entrer personne pour les voir manger. L'ordre en fut donné, et la connaissance qu'on en eut empêcha les curieux de se présenter à la porte de leur hôtel. Mais quoiqu'ils eussent résolu de n'en point sortir jusqu'au jour de l'audience, on jugea néanmoins à propos de leur faire voir la procession qu'on fait tous les ans à Notre-Dame le jour de l'Assomption, parce qu'elle édifie beaucoup, et que ne se faisant qu'une fois l'année, ils s'en retourneraient sans la voir s'ils ne prenaient pas cette occasion. On laissa à M. l'abbé de la Mothe, archidiacre, le soin de faire les honneurs du Chapitre (14). Il résolut qu'avant que de faire entrer les ambassadeurs dans l'église, ils viendraient se reposer chez lui et qu'ils y feraient collation en attendant que l'office fût prêt à commencer. Il fit tout préparer pour cela, mais inutilement, car la foule se trouva si grande dans le cloître qu'il fut impossible d'approcher de son logis, de sorte qu'il fallut aller droit à l'église. On les conduisit d'abord dans le grand autel, où voyant que M. l'abbé de la Mothe et M. Storf s'agenouillaient, ils se mirent aussi à genoux. On monta ensuite au jubé que M. l'abbé de la Mothe avait fait préparer pour eux et où l'on n'avait laissé entrer personne. Ils considèrent toute l'église avec une application que je ne puis vous représenter. Ils en demandèrent la hauteur et la largeur, et témoignèrent même qu'on leur ferait un fort grand plaisir si on leur en donnait le plan. La musique leur parut très belle et ils firent par leur interprète plusieurs question à M. l'abbé de la Mothe, qui est éclairci de ce qu'ils souhaitaient savoir là-dessus. Ils demandèrent aussi qu'on leur expliquât quelques cérémonies qui regardaient l'office, et l'on satisfit leur curiosité, aussi bien que celle qu'ils eurent de vouloir apprendre ce que c'est que l'orgue qu'ils écoutèrent avec une grande attention et sur laquelle ils firent des demandes pleines d'esprit. Ils firent mille remerciements à M. l'abbé de la Mothe de la peine qu'il se donnait de leur expliquer toutes ces choses, et le premier ambassadeur lui offrit du bétel. Je vous en ai déjà parlé dans ma Relation de Siam. Ils en mâchent aussi souvent que prennent ici du tabac en poudre ceux qui l'aiment davantage, et qui ont toujours la tabatière à la main. Le bétel fortifie l'estomac et rend l'haleine plus douce.

L'office étant fini, on fit la procession où se trouvent les chanoines de six chapitres de Paris, sans compter ceux de Notre-Dame, avec le Parlement et la Ville en corps. Comme cette procession est fort célèbre et fort auguste, M. l'archevêque de Paris y assiste. Jamais on n'a regardé plus attentivement aucune cérémonie que les ambassadeurs virent cette procession, et jamais on n'a fait de questions plus spirituelles que celles qu'ils firent, surtout pour savoir ce que signifiait la différence des habits des Présidents et des Conseillers, et de ceux du Parlement et de Messieurs de Ville. Ils n'en demeurèrent pas là, car comme on leur parla des différentes chambres du Parlement, comme de la grand-chambre, des Enquêtes, des Requêtes, ainsi que de la Chambre des Comptes et de la Cour des Aides, ils s'informèrent de la fonction de tous ces corps, ce qui ne leur pût être expliqué qu'on peu de paroles, à cause du peu de temps que l'on avait pour cela. M. le Doyen et plusieurs chanoines les vinrent saluer au jubé, et ils les reçurent avec des honnêtetés qu'il serait difficile d'exprimer. En sortant ils se mirent à genoux devant l'autel de la Vierge, et dirent qu'ils avaient été tellement édifiés de ce qu'ils avaient vu, et surtout de l'air dont M. l'archevêque avait fait l'office, que non seulement ils étaient prêts de demeurer pour l'entendre encore, s'il voulait recommencer, mais que s'il officiait quatre fois par jour, et qu'ils pussent y assister autant de fois, ils le feraient avec beaucoup de plaisir. Ils s'en retournèrent si satisfaits et si remplis de toutes les choses qu'ils avaient vues, qu'ils employèrent quatre secrétaires tout le soir, pour écrire leurs remarques.

Je vous ai déjà appris que le second ambassadeur a été en ambassade à la Chine de la part de roi du Siam. Comme c'est un homme de bon esprit, sage et fort sincère, on a voulu savoir de lui la différence qu'il faisait entre ces deux États. Il a dit qu'il y avait beaucoup de monde en la Chine, que les bords des rivières y étaient beaucoup plus peuplés que le reste du pays, et que si la France était à proportion aussi peuplée dans toutes ses campagnes qu'elle l'était le long des bords de la Loire qu'il avait vus, il y avait autant de monde en France qu'en la Chine, à proportion de l'étendue de l'un et de l'autre État, que suivant même ce qu'il venait de dire, on devait croire qu'il y en a davantage en France, mais que ce qui les égalait, au moins selon ce qu'il avait vu, était que la Chine lui avait paru peuplée. Ainsi que je viens de vous marquer, quoiqu'il n'eut point vu de femmes, parce qu'elles ne s'y montrent point. Il dit à l'égard de Paris, et de la capitale de la Chine, qu'il avait vu autant d'hommes à Pékin, qui est le nom de cette capitale, que d'hommes et de femmes ensemble à Paris.

Il peut dire vrai, mais il peut aussi se tromper, n'ayant pas encore assez vu Paris pour en juger. Il en parle sur deux choses : sur ce qu'il a vu le jour qu'il fit son entrée, et ce qu'il vit dans Notre-Dame et aux environs le jour de l'Assomption. À l'égard des jardins, que ceux qui ont fait imprimer des Voyages de la Chine vantent tant, il assure qu'ils sont infiniment plus beaux en France, comme beaucoup d'autres choses. Il faut remarquer que lorsqu'il a parlé ainsi, il n'avait point eu audience ni vu les jardins de Versailles et de Saint-Cloud, et que ce qu'il dit à l'égard du peuple de Paris seulement, parce qu'il ne l'a pas encore tout vu, est avantageux à la France, puisque sa sincérité paraissant par-là (au lieu que d'autres flatteraient ceux du pays où ils sont) fait connaître qu'il dit vrai lorsqu'il nous donne l'avantage sur d'autres articles.

Quoique les ambassadeurs eussent résolu de ne manger en public qu'après avoir eu l'audience du roi, ils ne laissèrent pas de voir quelques personnes distinguées. Ils sont si reconnaissants que dès que parmi beaucoup d'autres ils apercevaient quelqu'un de ceux qui les avaient reçus sur leur route avec plus d'affection que d'autres, ils les démêlaient aussitôt, leur parlaient les premiers, et leur faisaient cent caresses. On ne peut exprimer celles qu'ils firent à Mme l'intendante de Brest, lorsqu'ils la virent à Paris. Ils ne se contentent pas de trouver à leur goût les mets qu'on apprête en France, ils veulent savoir de quoi ils sont composés, et font apporter devant eux tout ce qui entre dans les ragoûts les plus délicats, non pour le désir d'avoir de quoi manger délicatement, mais pour ne s'en pas retourner en leur pays sans y porter tout ce qui regarde les arts et les coutumes de France, et afin de ne rien oublier, ils ont même greffé des arbres dans le jardin de l'Hôtel des Ambassadeurs. Ce qu'ils souhaitent le plus d'emporter d'ici, et qu'ils préfèrent à ce qu'on leur pourrait donner de plus précieux et de plus riche, ce sont des cartes du royaume, des plans des places fortes et des Maisons royales, des tableaux ou des estampes où le roi soit à la tête de ses armées, d'autres qui leur représentent les armées navales de Sa Majesté, et d'autres où ils puissent voir toutes ses chasses. Le père de La Chaize, en leur rendant une seconde visite à Paris, leur fit présent de liqueurs et leur dit que le roi avait beaucoup de joie de ce qu'il entendait dire tous les jours d'eux et de leur esprit.

Lorsqu'ils étaient sur le point d'avoir audience, le roi fut attaqué d'une fièvre quarte et ce fut alors qu'ils redoublèrent leurs instances pour ne voir personne. Ils dirent que voir du monde, c'était se divertir, et qu'ils ne devaient prendre aucun plaisir tant que la maladie du roi durerait. S'ils en usent de cette manière pour un monarque dont ils ne sont pas nés sujets, vous pouvez juger de ce qu'ils font pour leur souverain. Le profond respect qu'ils ont pour lui leur en a fait rendre un très grand à la lettre dont il les avait chargés pour l'apporter à sa Majesté. Elle était placée à l'Hôtel des Ambassadeurs, dans le fond de la ruelle du lit de parade du premier ambassadeur (15), de la manière que vous la voyez dans la planche que je vous envoie et que j'ai fait dessiner exprès sur le lieu (16). On l'avait enfermée dans trois boîtes. Celle de dessus était de bois verni du japon, la seconde d'argent et la troisième d'or. La lettre, qui était écrite sur une lame d'or roulée, les rois de Siam n'écrivent jamais que sur l'or, était dans cette dernière. Toutes ces boîtes étaient couvertes d'un brocart d'or et fermées avec le sceau du premier ambassadeur qui était en cire blanche. Les ambassadeurs mettaient tous les jours des fleurs nouvelles dessus et toutes les fois qu'ils passaient devant cette lettre, ils faisaient de profondes inclinations. Quoiqu'ils n'aient point ici de talapoins, ils ne laissent pas d'y faire des exercices de leur religion Ils se mettent à genoux, élèvent les mains plusieurs fois et touchent la terre de la tête. Ils disent qu'on a rapporté beaucoup de choses de leur religion qui ne sont pas vraies ; qu'ils font plusieurs sortes de méditations dont les principales sont de faire réflexion sur ce que le mari doit à sa femme, et la femme à son mari, le père à son fils, le fils à son père, et l'ami à son ami, et que le plus vertueux est parmi eux le plus saint.

Le roi étant guéri de la fièvre quarte dont il avait eu quelques accès, déclara qu'il donnerait audience aux ambassadeurs le premier jour de septembre. Ce jour-là, M. le maréchal duc de la Feuillade, M. de Bonneuil, introducteur des ambassadeurs, et M. Girault qui l'accompagne toujours dans cette fonction, les allèrent prendre à l'Hôtel des Ambassadeurs dans les carrosses du roi et de Mme la Dauphine, avec plusieurs autres carrosses de suite. M. de la Feuillade leur marqua la joie qu'il avait de les venir quérir pour les mener à l'audience du roi et leur dit qu'il aurait l'honneur de les conduire à toutes les audiences que leur donnerait sa Majesté. Le premier ambassadeur lui fit connaître l'extrême passion qu'ils avaient de voir le roi et lui dit que cet heureux jour, pour lequel ils avaient traversé tant de mers, était enfin arrivé.

Ils montèrent ensuite dans le carrosse du roi, qui fut environné de plusieurs valets de pied de Sa Majesté, et précédé par ceux de M. de la Feuillade. Ils s'entretinrent pendant la plus grande partie du chemin de la religion des Siamois, dont M. de la Feuillade demanda les particularités. L'ambassadeur lui répondit avec beaucoup d'esprit que tout ce qu'on disait d'une religion inconnue devait d'abord paraître ridicule à des personnes qui n'en avaient nulle connaissance et qui en professaient une autre, parce qu'il est naturel de croire toujours la religion que l'on a embrassée ou dans laquelle on est né la meilleure de toute, et qu'enfin il fallait plus de temps pour parler à fond sur une si grande matière et entrer dans des détails qui demandaient plus d'application qu'ils n'en pouvaient alors donner ; qu'autrement les choses les plus réelles paraissaient sans fondement et sans vraisemblance. Après cela, ils entrèrent en conversation, et l'ambassadeur ayant expliqué à peu près les choses que je vous ai déjà marquées sur leur religion, en ajouta trois qu'il en dit être les trois principaux points, qui sont l'amour des ennemis, l'humanité et la pénitence.

Comme on ne peut aller à Versailles sans voir Saint-Cloud et Meudon, et que ces maisons paraissent beaucoup, on dit à l'ambassadeur que l'une appartenait à Monsieur, frère unique de sa Majesté, et l'autre à M. de Louvois, ministre d'État. Il dit qu'il ne s'étonnait point de voir de si belles maisons dans le royaume, et surtout après le haut point de gloire où le roi avait mis la France.

Enfin, on arriva à Versailles par la grande avenue, après une conversation toute pleine d'esprit. Il y avait dans la première cour mille hommes du régiment des gardes françaises et suisses sous les armes. Ils étaient tous vêtus en justaucorps rouges brodés (17), et formaient cinq files de chaque côté, enseignes déployées, et tous les officiers la pique à la main. Les Suisses étaient à droite et les Français à gauche, mais sans qu'ils changent de disposition, les Français se trouvent à la droite de ceux qui sortent du château, et les Suisses à la gauche. On dit aux ambassadeurs que c'était la garde ordinaire de dehors, qui monte tous les trois jours. On trouva les gardes de la porte, qui formaient deux haies au-delà de la porte de la seconde cour. Ces gardes sont pour ouvrir la porte à ceux dont les carrosses ont droit d'entrer dans le Louvre, ils ne la gardent point la nuit, et à six heures du soir les gardes du corps en prennent possession (18). Les ambassadeurs furent conduits dans une salle appelée la salle de descente. C'est un lieu où l'on mène tous les ambassadeurs en attendant l'heure de l'audience. On leur servit à déjeuner, mais ils ne voulurent point manger. Ils se lavèrent seulement, car ils sont d'une propreté extraordinaire. Ils mirent ensuite les bonnets qui marquent leur dignité et dont je vous ai déjà parlé. Ils ont au bas de ces bonnets des couronnes d'or larges de deux à trois doigts, d'où sortent des fleurs faites de feuilles d'or très minces, au milieu desquelles sont quelques rubis à la place de la graine. Comme les feuilles d'or qui forment ces fleurs sont fort légères, elles ont un mouvement qui les fait paraître toujours agitées. Le troisième ambassadeur n'a point de ces fleurs autour de sa couronne, il n'a qu'un cercle d'or large de deux grands doigts et ciselé. Lorsqu'ils faisaient travailler à ces couronnes par un orfèvre de Paris, cet orfèvre leur ayant dit qu'elles étaient bien légères, le premier ambassadeur répondit qu'ils les faisaient faire pour des hommes, et que si elles étaient lourdes, il les faudrait donner à porter à des bêtes.

Les huit mandarins qui accompagnent les ambassadeurs ont une pareille coiffure de mousseline, mais il n'y a point de couronne autour de leurs bonnets. Ceux à qui ces marques de dignité ont été données n'oseraient paraître devant le roi de Siam sans les avoir. L'heure de l'audience étant venue, l'introducteur des ambassadeurs les vint avertir que le roi était prêt à se mettre dans son trône, et qu'il était temps de partir. Il faut remarquer que la salle où ils étaient regarde presque l'escalier par lequel ils devaient monter chez le roi, et que pour se rendre à cet escalier, il fallait qu'ils traversassent la cour. Ils trouvèrent en haie dans cette cour les gardes de la prévôté, et les cent Suisses en approchant de l'escalier. M. Girault marchait à la tête des domestiques des ambassadeurs. M. de Blainville, grand ministre des cérémonies, M. de Bonneuil, introducteur des ambassadeurs, et M. Storf, gentilhomme ordinaire de la Maison du roi, et nommé par Sa Majesté pour les accompagner pendant tout le temps qu'ils seront en France, venaient ensuite. La lettre du roi de Siam était portée par douze Suisses dans la même machine qui était à la ruelle du lit du premier ambassadeur et que je vous ai déjà fait voir gravée, et l'on portait quatre parasols pour couvrir cette machine. On avait ordonné que pour faire honneur à cette lettre, il y aurait au pied de l'escalier, en dehors, trente-six tambours et vingt-quatre trompettes. Les trois ambassadeurs marchaient de front avec M. de la Feuillade et l'on portait auprès d'eux les marques de leur dignité, qui sont de grandes boîtes rondes ciselées avec des couvercles relevés (19). C'est le roi de Siam qui les donne, et l'on ne paraîtrait jamais devant lui sans les avoir. Elles sont différentes aussi bien que les couronnes, et font connaître le rang de ceux à qui elles appartiennent.

Les cours du château étaient toutes remplies de monde pour voir passer les ambassadeurs. Ils trouvèrent deux haies de cent Suisses sur le grand escalier, dont les eaux jouaient et faisaient plusieurs nappes dans le milieu. Ils le traversèrent au bruit des fanfares des vingt-quatre trompettes qui suivirent. Quand on fut au haut de l'escalier, le premier ambassadeur prit dans la machine un vase où l'on avait mis la boîte d'or qui renfermait la lettre du roi son maître et le donna à porter au troisième ambassadeur, puis l'on entra dans la première salle des gardes. Les gardes du corps étaient en haie, et fort serrés des deux côtés des deux premières salles du grand appartement du roi. M. le duc de Luxembourg les reçut à la porte de la première avec trente officiers des gardes fort lestes et en justaucorps bleu. Le compliment de M. de Luxembourg étant fini, il accompagna les ambassadeurs avec tous les officiers de la suite jusqu'au bout de la galerie où était le trône du roi, et les trompettes qui étaient entrés avec les mêmes ambassadeurs pour accompagner la lettre du roi de Siam et lui faire plus d'honneur, jouèrent jusqu'au bout de la seconde salle où les gardes du corps étaient en haie, et ne passèrent point dans le reste de l'appartement, que tous ceux que je vous ai marqués traversèrent. Ils entrèrent ensuite dans le salon qui est au bout de l'appartement et par lequel on va dans la galerie, et dès qu'ils furent sous la grande arcade qui la sépare de ce salon et d'où l'on pouvait voir le roi en face, ils firent trois profondes inclinations, et tenant leurs mains jointes, ils les élevèrent autant de fois jusqu'à leur front. Ils firent la même chose au milieu de la galerie, dans laquelle étaient environ quinze cents personnes, ce qui formait six à sept rangs de chaque côté, et malgré cette foule, M. le duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre d'année (20), et qui en cette qualité commandait dans les appartements, avait si bien pris ses mesures, que six personnes pouvaient passer de front dans l'espace qui restait vide au milieu de la galerie. Le trône d'argent du roi était posé sur une estrade élevée de neuf marches, et les marches étaient couvertes d'un tapis à fond d'or. Il y en avait encore un plus riche sur l'esplanade, et autour de ce tapis était une campane en broderie qui débordait sur la neuvième marche. Les côtés de ces neuf marches étaient garnis de grandes torchères d'argent de neuf pieds de haut, et par delà les marches, élargissant toujours, il y en avait environ dans l'espace de quatorze ou quinze pieds de long, entremêlés de grandes buires et de grands vases d'argent. Cet espace était pour mettre la suite des ambassadeurs. Comme elle précédait, elle y fut rangée à droite et à gauche par M. Girault, et ceux qui la composaient se prosternèrent aussitôt. Ils auraient toujours eu le visage contre terre, si le roi n'eût permis qu'ils le regardassent. Lorsqu'on en parla à Sa Majesté, elle dit qu'ils étaient venus de trop loin pour ne leur permettre de le voir.

Quand les trois ambassadeurs furent au pied de l'estrade, ils firent leurs troisièmes inclinations, et les firent si profondes qu'on peut dire que leur tête toucha la terre. Le roi les salua aussi. On ne saurait rien représenter où le respect puisse être plus marqué qu'il n'était sur le visage des ambassadeurs et de tous ceux de leur suite. Ils l'imprimèrent dans tous les cœurs, et cette extrême vénération qu'ils firent paraître pour la personne de Sa Majesté leur attira de grandes louanges. Le roi avait à la droite de son trône Mgr le Dauphin, M. le duc de Chartres, M. le duc de Bourbon et M. le comte de Toulouse, et à sa gauche Monsieur, M. le Duc (21) et M. le duc du Maine. Son habit était brodé à plein. Il y avait dessus pour plusieurs millions de pierreries, lesquelles formaient en beaucoup d'endroits les ornements de la broderie. Tous les princes avaient des habits ou brodés ou des brocarts d'or, tous couverts de pierreries. Celui de Monsieur était noir, à cause que ce prince porte le deuil, et cette couleur donnant un plus vif éclat aux diamants dont il était rempli, il n'y avait rien de plus brillant. L'habit de M. le duc du Maine était aussi distingué par un très grand nombre de rubis. Tous les grands officiers du roi, M. le duc de Montpensier et ceux qui ont des survivances étaient derrière Sa Majesté et derrière ces princes. Après les troisièmes inclinations dont je vous viens de parler, le premier ambassadeur commença sa harangue. Quand il eut achevé, M. l'abbé de Lionne, qui l'avait traduite, la lut en français. Comme c'est une pièce qui peut être détachée, je la réserve pour la fin de cette relation afin de n'interrompre pas les particularités de l'audience (22). M. l'abbé de Lionne ayant cessé de parler, le premier ambassadeur monta pour remettre la lettre du roi du Siam entre les mains de Sa Majesté. Les deux autres l'accompagnèrent, mais ils laissèrent toujours une marche entre eux et le premier ambassadeur, ainsi ils n'approchèrent pas si près. Le roi se leva pour prendre la lettre, et la reçut debout et découvert. Ensuite Sa Majesté appela M. l'abbé de Lionne et lui dit qu'il demandât à l'ambassadeur des nouvelles de la santé du roi de Siam, et en quel état il l'avait laissé quand il était parti. Le roi demanda aussi des nouvelles de la santé de la princesse reine, et après les réponses de l'ambassadeur, Sa Majesté lui dit que s'il avait quelque chose à lui proposer, il le pouvait faire, et qu'elle l'écouterait (23).

L'ambassadeur demeura si pénétré des bontés du roi qu'il ne répondit qu'en se prosternant le plus bas qu'il put. Ils recommencèrent tous jusqu'à trois fois les mêmes inclinations qu'ils avaient faites en s'approchant du trône du roi, et se retirèrent ayant toujours les mains jointes et marchant à reculons jusqu'au bout de la galerie. Ils ne se retournèrent que lorsqu'ils ne purent plus voir le roi, qui demeura dans son trône jusqu'à ce qu'ils fussent sortis de la galerie. Comme ils avaient traversé tous les appartements sans tourner les yeux d'aucun côté, se croyant à tous moments sur le point de paraître devant le roi, la beauté et la richesse des appartements les surprirent en sortant, et cédant alors à la curiosité, ils se détachèrent pour en regarder les meubles. On leur dit qu'on les amènerait exprès, afin qu'ils pussent les voir à loisir, et le premier ambassadeur répondit que c'était des choses à voir plus d'une fois.

Le voyage des ambassadeurs. Mercure Galant de septembre 1686. 3ère partie.

NOTES :

1 - La tragédie Clovis fut représentée le 7 août 1686, suivie du ballet Les travaux d'Hercule. Ce ballet est cité comme « très ingénieux » par le Père Lejay, dans son traité « De Choreis ». Il est tout au moins fort curieux, en ce que l'auteur a trouvé dans les travaux d'Hercule une allégorie continuelle des faits et gestes de Louis XIV. (Ernest Boysse, Le théâtre des jésuites, 1880, p. 190). 

2 - La Triple-Alliance de La Haye fut conclue le 23 janvier 1668 entre les Provinces-Unies, l'Angleterre et la Suède pour freiner l'expansion de la France dans les Pays-Bas espagnols. 

3 - Louis XIV ne fut ni le premier, ni le dernier roi, à s'attaquer à la coutume du duel qui décimait la noblesse, mais il développa un arsenal répressif impressionnant. Dès l'âge de 13 ans, sous la direction de Richelieu, il signa son premier édit interdisant cette pratique. On trouve dans le courant de son règne : un Édit du roi contre les duels et rencontres du 7 septembre 1651, une Déclaration du roi contre les duels, donnée en mai 1653, un Arrêt de la Cour de Parlement portant réitération de défense contre les duels du 30 juillet 1657, une Déclaration du roi en explication de celle du mois de mai 1653, pour la succession de ceux qui auront été tués en duel du 22 janvier 1669, un Édit du roi portant règlement général sur les duels d'août 1679, et une Déclaration du roi portant nouveau règlement pour la punition du crime de duel, du 14 décembre 1679.

ImageLa fureur des duels arrêtée. Versailles, petit tableau de la Galerie des glaces. 

4 - Le royaume de Candie désignait la Crête, qui était alors une colonie de la République de Venise. L'empire ottoman conquit la quasi totalité de l'île en 1645, mais ne put vaincre la capitale, l'actuelle Heraklion, qu'elle assiégea pendant 24 ans. En juin 1669, à la demande du Pape, Louis XIV envoya une escadre de 41 navires au secours de la ville, sous le commandement du duc de Beaufort, puis de Vivonne. L'opération fut un désastre et la flotte fut contrainte de revenir en France après avoir essuyé de lourdes pertes. La ville capitula le 6 septembre 1669. 

5 - La première édition du Journal du voyage de Siam fait en 1685 et 1686 par M.L.D.C. (M. l'Abbé De Choisy) sera imprimée par Mabre-Cramoisy en 1687.

ImagePage de titre de la deuxième édition du Journal de l'abbé de Choisy. 

6 - Dans son journal, Dangeau ne mentionne pas cette rencontre qui dut avoir lieu entre le 7 et le 12 août 1686. 

7 - Gédéon Berbier du Mets (1626-1709) fut le premier Intendant-Contrôleur général du Garde-meuble de la Couronne, ancêtre du Mobilier national, ainsi que le président de la Chambre des comptes. (Wikipédia). 

8 - Il s'agissait d'un grand terrain connu dès 1676, qu'un particulier de ce nom avait acheté, et qu'on nommait le Jardin de Reuilly, et quelquefois les Quatre pavillons. Il y fit élever une belle maison et planter un vaste et magnifique jardin que l'on venait voir par curiosité. En 1720, un nouvel acquéreur qui préférait l'utile à l'agréable, changea les bocages en vergers, et les parterres en marais potagers, n'y laissant subsister que le logement du jardinier. La maison de Rambouillet a donné son nom à la rue voisine. (Hurtaud, Dictionnaire historique de la ville de Paris, 1779, IV, pp. 210-211).

ImageLa maison de Rambouillet au bout du faubourg Saint-Antoine. 

9 - Monsieur était le surnom de Philippe d'Orléans (1640-1701), frère puîné de Louis XIV. Madame désignait sa seconde épouse, Élisabeth-Charlotte de Bavière (1652-1722). 

10 - En fait de victoire, c'est plutôt une cuisante défaite contre les Turcs que subit le duc de la Feuillade. En 1668, il avait mis sur pied, à ses frais, un régiment de 600 gentilshommes volontaires pour aller soutenir le duché de Candie assiégé par l'armée ottomane (voir ci-dessus note n° 2). Le 16 décembre 1668, au cours d'une sortie, ils furent décimés et seuls 230 d'entre eux revinrent en France. 

11 - René Girault, succédait à son père dans la charge de lieutenant à la conduite des ambassadeurs. Le Mercure Galant de mars 1697 (p. 269) publie sa nécrologie : Il est mort âgé de 87 ans, après en avoir passé soixante-sept dans les fonctions de cet emploi, avec toute la capacité et toute l'exactitude qu'il demande. Il avait des amis dans toute l'Europe, s'étant toujours fait aimer des ministres étrangers, pour qui il avait des manières très honnêtes et très polies. Dangeau lui consacre également quelques lignes dans son Journal du 23 mars 1697 (VI, 1856, p. 91) : Le bonhomme Girault, qui était sous introducteur des ambassadeurs, mourut ces jours passés à Paris. M. de Torcy, comme secrétaire d'État des étrangers, prétendait que c'était à lui de disposer de cet emploi qui n'est proprement qu'une commission. M. de Sainctot et M. de Bonneuil, introducteurs des ambassadeurs, prétendaient que c'était à eux d'en disposer aussi ; mais le roi a réglé que ni les uns ni les autres n'y avaient de droit. 

12 - Ce cimetière, aujourd'hui disparu, était situé au nord de la rue de la Verrerie, entre les actuelles rues de Moussy et de Bourg-Tibourg. Voir la page qui lui est consacrée sur le remarquable site : Tombes et sépultures

13 - Nous citons à ce sujet le Dictionnaire Historique de la Ville de Paris de Hurtaud et Magny (1779, III, p. 280) : Cet hôtel ne subsiste plus. Il était situé rue de Tournon, près du palais du Luxembourg, et avait appartenu à Concino Concini, connu sous le nom de maréchal d'Ancre. Aujourd'hui il appartient à M. le duc de Nivernois, qui l'a réédifié, embelli et décoré. L'hôtel connu maintenant sous le nom de Palais de Bourbon, et qu'habite M. le prince de Condé, avait été désigné pour y loger les ambassadeurs ; ensuite celui de Pontchartrain, rue neuve des Petits-Champs, puis l'Hôtel d'Evreux, que Sa Majesté avait acquis du marquis de Marigni, après la mort de la marquise de Pompadour, sa soeur ; et aujourd'hui il n'y a point encore d'hôtel décidé pour leur demeure. Le roi Louis XIII, à son retour de Savoie, alla loger dans l'Hôtel des Ambassadeurs, rue de Tournon, parce qu'il était près du Luxembourg, où la reine, sa mère, qu'il visitait souvent, faisait son séjour. 

14 - Cet abbé est évoqué dans une lettre de Mme de Sévigné à Mme de Grigan du 21 mars 1689 : Un abbé de la Mothe, archidiacre, celui qui avait condamné les Oraisons de M. le Tourneux, et dit que l'Église avait toujours en horreur les traductions, est mort tout en vie en deux jours, lorsqu'il se vantait de sa santé. (Édition Monmerqué, VIII, 1862, pp. 540-541). 

15 - La ruelle du lit était l’espace laissé entre le lit et la muraille. Sous Louis XIV, le terme désignait souvent les chambres à coucher, les alcôves de certaines dames de qualité servant de salon de conversation et où régnait souvent le ton précieux. (Littré). 

16 - Il s'agissait de la reproduction d'un mondop (มณฑป), la déclinaison thaïlandaise du mandapa hindouiste, une construction carrée avec un toit pyramidal soutenu par quatre piliers.

Le mondop abritant la lettre du roi de Siam. Mercure Galant. Dessin de d'Olivar. 

17 - Le justaucorps des Gardes françaises était ordinairement bleu.

Garde française. Estampe de Charles Eisen, 1756.

Le régiment des Gardes françaises, créé par Charles IX en 1563, est divisé en 33 compagnies de 130 hommes, non compris les officiers. L'uniforme habit bleu, veste et parements rouges, garnis d'agréments blancs, le ceinturon et fourniment de chamois piqué de blanc, culotte bleue, bas rouges, le chapeau bordé d'argent et la cocarde noire. Leurs armes sont l'épée, le fusil et la baïonnette.

Garde suisse. Estampe de Charles Eisen, 1756.

Le régiment des Gardes suisses, créé par Louis XIII en 1616, est composé de 2 400 hommes, y compris les officiers, et divisé en 12 compagnies de 200 hommes chacune. L'uniforme, habit rouge, doublure, veste et parements bleus garnis d'agréments blancs, ceinturon et fourniment de chamois piqué de blanc, culotte et bas bleus, chapeau bordé d'argent et cocarde noire. Leurs armes sont le fusil, la baïonnette et le sabre. 

18 - Les premiers gardes de la porte furent créés sous Saint Louis. Ils formaient une compagnie dont le chef, dit Capitaine des portes ou de la porte, accompagnait le roi partout. Ils montaient la garde de six heures du matin à six heures du soir à l'intérieur de la porte principale de la demeure royale. Ils étaient relevés le soir par les gardes du corps et les relevaient au matin. Les Gardes de la porte furent supprimés le 30 septembre 1787, réorganisés le 15 juillet 1814, et supprimés de nouveau le 1er septembre 1815. (Dupinay de Vorepierre, Dictionnaire français illustré et encyclopédie universelle, 1864, II, p. 18).

Garde de la porte et Garde du corps. 

19 - La Loubère mentionne ces boîtes qu'il nomme krob (ครอบ) dans sa relation (Du royaume de Siam, II, 1691, pp.70-71) : Le krob est une boîte d'or ou d'argent pour l'arek et le bétel. Le roi les donne, mais ce n'est qu'à certains officiers considérables. Elles sont grosses et couvertes, et fort légères ; ils les ont devant eux chez le roi et dans toutes les cérémonies.

Imagekrop, selon la description de La Loubère.
ImageMandarins prosternés en présence du roi tenant devant eux le krop, marque de leur dignité. 

20 - Les premiers Gentilshommes de la Chambre du roi étaient au nombre de quatre, et servaient alternativement une année sur quatre. Cette année 1686, c'est Louis-Marie-Victor, duc d'Aumont de Rochebaron (1632-1704) qui était en service. 

21 - Monsieur le Duc était le nom de cour donné à Louis III de Bourbon-Condé (1668-1710), duc de Montmorency, duc d'Enghien, prince de Condé. Il avait épousé le 24 juillet 1685 Louise-Françoise de Bourbon, dite Mlle de Nantes, fille de Louis XIV et de Mme de Montespan. 

22 - Donneau de Visé ne reproduit pas le texte original de cette harangue, mais en indique les grandes lignes à la fin de la deuxième partie de son Voyage des ambassadeurs, ainsi que la teneur de la lettre du roi de Siam. 

23 - Cette audience a donné lieu à une profusion d'images, de gravures, d'estampes, de calendriers, de médailles, etc.

ImageAudience donnée par le roi aux ambassadeurs de Siam. Gravure de Sébastien Leclerc.
Image L'audience donné [sic] aux ambassadeurs extraordinaires du Roy de Siam. Almanach 1686.
ImageLes audiences royales des ministres étrangers données à Versailles en 1686. Almanach 1687.
ImageLes audiences royales des ministres étrangers données à Versailles en 1686. Détail.
ImageMédaille gravée à l'occasion de la réception des ambassadeurs de Siam. 

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