Supplément au Mercure Galant de décembre 1686

ÉPÎTRE
À son altesse royale, Monseigneur le duc d'Orléans,
frère unique du roi.

Monseigneur,

S'il n'y a rien de plus difficile à faire que les épîtres de la nature de celle que j'ose entreprendre, c'est surtout lorsqu'on se propose de donner quelque idée d'une vie toute glorieuse, et qui s'est formée sur un modèle où les plus hautes vertus se trouvent dans leur plus brillant éclat. Quoique les bonnes inclinations qu'un prince fait voir sitôt qu'il sort de l'enfance, semblent devoir faire croire que la suite répondra à de si beaux commencements, l'Histoire ne laisse pas de nous fournir de grands exemples du contraire. Mais, Monseigneur, on n'a pas douté un moment que le temps ne donnât de la force aux vertus naissantes de Votre Altesse Royale, quand on vous a vu pour la feue reine votre mère un respect et une tendresse qui causaient de la joie et de l'admiration à tous ceux qui avaient l'honneur de vous approcher. Votre Altesse Royale n'était jamais plus contente que lorsqu'elle était avec cette princesse. Vous quittiez souvent les plaisirs qui ont accoutumé d'attacher les personne d'un âge peu avancé, pour suivre cette vertueuse reine dans les lieux où sa piété la conduisait. Votre chagrin paraissait sensible lorsque vous croyiez lui avoir déplu en quelque chose, et dès que Votre Altesse Royale eut remarqué que cette sage princesse souhaitait que vous vous attachassiez au roi, ces vœux furent aussitôt remplis ; mais Monseigneur, comme vous ne faites en cela que suivre votre penchant naturel, il a toujours paru depuis ce temps-là que rien ne pouvait altérer la respectueuse amitié que vous aviez pour un monarque qui est devenu les délices de ses peuples et l'admiration de toute la terre.

Le temps n'a fait qu'augmenter cette union, et la tendresse vous ayant joint au roi ainsi que le sang, tout a marqué la parfaite intelligence dans laquelle vous vivez. Lorsqu'il s'est agi des divertissements que l'âge autorise, et des spectacles qu'un souverain doit donner pour la gloire de son État et pour occuper la plus vive jeunesse de sa Cour, qui sans ces plaisirs nécessaires aurait pu en chercher d'autres moins permis, on vous a vu briller ensemble et vous faire reconnaître par votre bonne grâce et par votre bon air, toutes les fois que l'usage observé dans ces sortes de spectacles demandait que vous fussiez caché. Quand de ces jeux on a passé à quelque divertissement martial, on vous a vu dans ces fêtes guerrières et dans ces carrousels commander l'un et l'autre les premières quadrilles. Enfin, lorsqu'il s'est agi de véritables fatigues et de périls effectifs, on peut dire, Monseigneur, que vous n'avez pas seulement accompagné le roi, mais que vous avez toujours été son ombre, s'il m'est permis de parler ainsi, à moins que Votre Altesse Royale n'ait quitté cet auguste frère pour aller vaincre ses ennemis en prenant des places, ou en gagnant des batailles.

Je dois parler de cette union, puisque de toutes les merveilles de ce florissant État, c'est ce que le roi de Siam a le plus admiré. Les relations conviennent toutes que lorsque ce monarque l'eut apprise, il dit qu'il ne s'étonnait plus des prospérités de la France ni du malheur de quelques rois ses voisins, dont la division de la famille royale avait causé la ruine. Enfin, ce prince en parla d'une manière qui fit paraître que c'était la seule chose qui manquait au bonheur de sa vie, et que s'il eût eu quelques souhaits à former, ils ne pouvaient être que sur une chose dans laquelle il faisait consister le souverain bonheur d'un État. Les ambassadeurs de ce monarque ne lui diront pas seulement ce qu'ils ont vu de cette union, mais après lui avoir confirmé tout ce que la renommée a pris soin de lui apprendre des merveilles de la vie du roi, ils parleront de Votre Altesse Royale. Ils en sont charmés, et voici la troisième relation où l'on peut voir de quelle manière ils ont expliqué ce qu'ils en pensent. Votre bonté, Monseigneur, leur a paru dans les choses obligeantes que Votre Altesse Royale a bien voulu leur dire. Votre magnificence a brillé à leurs yeux dans vos palais et dans vos fêtes, et ils ont passé pendant leur voyage de Flandre dans quelques-uns des lieux où Votre Altesse Royale a fait marcher la victoire à ses côtés. Mais comme ils n'ont vu qu'une partie de ce que vous avez conquis pour le roi, je ne saurais m'empêcher de marquer ici tout ce que vous avez fait lorsque vous avez commandé en chef les armées d'un frère auguste qui vous est plus cher que vous-même, quand ce monarque entreprit la glorieuse guerre qui vengea tant de rois, en humiliant une puissance inférieure à ces souverains, et qui s'en disait l'arbitre.

Sa Majesté commença par des entreprises dont tous les siècles passés ne lui fournissaient aucun exemple. Elle ouvrit la campagne par quatre sièges à la fois, et vous eûtes à l'avantage, Monseigneur, de triompher en forçant la ville d'Orsoy de se rendre à discrétion, de sorte qu'on ne peut s'entretenir de cette fameuse guerre qu'après avoir admiré le roi dans tout ce qu'il a fait pour la soutenir aussi glorieusement qu'il l'avait commencée, on ne passe aux actions du prince à qui est due la conquête de cette place. Elle coûta peu de temps et peu d'hommes, et cependant, Monseigneur, le roi et Votre Altesse Royale toujours inséparables et surtout dans péril, vous courûtes risque de la vie. Sa Majesté voulant tout voir et donner partout ses ordres elle-même, allait tantôt à un siège, et tantôt à l'autre. Ainsi, on peut dire qu'elle était en même temps devant les quatre places assiégées. Ce monarque étant un jour venu dans votre camp, vous allâtes ensemble voir quelques attaques. Vous bravâtes le péril, et demeurâtes quelques temps en un lieu où M. le chevalier d'Arquin, qui vous suivait, fut tué d'un coup de canon avant que vous fussiez hors de sa portée. Ce siège fut bientôt fini, mais la manière dont vous pressâtes cette place, et votre inébranlable fermeté, firent connaître que vous étiez capable des plus hautes entreprises. Le roi en fut bien persuadé, puisque après cette conquête, il choisit Votre Altesse Royale pour faire le siège de Zutphen, place forte et capitale d'une province. L'impatiente ardeur que vous fîtes alors paraître fut une preuve incontestable de votre valeur et du désir que vous aviez d'acquérir de la gloire. Vous partîtes à trois heures du matin, et demeurâtes quatorze heures à cheval. Enfin, Monseigneur, vous n'arrêtâtes qu'à la vue de la place, où vous deviez cueillir des lauriers, et si elle avait été plus éloignée, l'ardeur qui échauffait votre courage vous aurait empêché de sentir les fatigues auxquelles l'homme le plus robuste aurait dû succomber. Vous allâtes reconnaître la place jusqu'à la portée des mousquets. Vous marquâtes l'endroit où vous vouliez que la tranchée dût ouvertes, et les lieux où l'on devait dresser les batteries. Vous poursuivîtes le siège avec vigueur, et triomphant, et des ruses que les ennemis mirent en usage, et de toute la valeur qu'ils firent paraître, vous réduisîtes sous l'obéissance du roi une place forte par elle-même et par une nombreuse garnison, et munie de tout ce qui pouvait servir à une longue défense. Mais votre piété vous empêcha d'y entrer avant que d'y avoir rétabli le culte des autels, en y faisant célébrer la messe. L'année suivante, le roi ayant assiégé Maastricht, donna à Votre Altesse Royale l'attaque du fort de Veich. Ce ne devait être qu'une fausse attaque, mais vous la poussâtes avec tant de chaleur le jour que vos troupes donnèrent pour favoriser la véritable, qui vous fîtes rompre les palissades et emporter la demi-lune, de sorte que si on eût préparé des échelles, on se serait rendu maître de la place par escalade, tant vous savez inspirer d'ardeur aux troupes qui combattent sous vos ordres.

Pendant le cours de cette guerre, Votre Altesse Royale prit encore deux places importantes et gagna une bataille qui en assura beaucoup d'autres. Bouchain fut la première qui connut que vous n'attaquez jamais sans triompher. Après avoir reconnu vous-même les endroits les plus avantageux, vous résolûtes d'attaquer deux bastions. L'un était couvert par un ouvrage à corne. La courtine qui était entre ces deux bastions était aussi couverte d'une demi-lune, et pour diviser le feu des assiégés par une diversion nécessaire et faciliter les travaux de cette attaque qui embrassait plusieurs grands ouvrages, Votre Altesse Royale jugea à propos d'en faire commencer une du côté de la basse-ville.

Vous étiez appliqué à ce siège lorsque le roi vous envoya avertir, suivant la parole qu'il vous avait donnée, qu'il voyait quelque apparence de bataille, et qu'il croyait que le prince d'Orange exposerait plutôt cinquante mille hommes que d'être témoin de la prise de Bouchain. Vous marchâtes aussitôt, laissant vos ordres pour la continuation du siège. Vous trouvâtes le roi en bataille en présence des ennemis, et vous vous mîtes à la tête de l'aile gauche que vous deviez commander. Le prince d'Orange ayant évité le combat, vous retournâtes au camp, et tout rempli encore de l'ardeur dont vous étiez animé, vous ordonnâtes qu'on emportât tous les dehors de Bouchain l'épée à la main, ce qui fut exécuté, et la place se rendit bientôt après. Tant que ce siège dura, Votre Altesse Royale passa toutes les nuits à cheval. Elle visitait les attaques, les batteries et les gardes des lignes. Elle entrait dans tous les détails et envoyait sans cesse des rafraîchissements aux soldats pour les encourager au travail.

Je devrais parler ici d'une conquête bien plus importante, et dire ce que Votre Altesse Royale fit devant Saint-Omer, mais comme on en peut juger par les sièges des places que vous avez prises, dont je viens d'ébaucher quelques actions, je ne parlerai plus que de la bataille de Cassel. Elle est remplie de trop de circonstances glorieuses à Votre Altesse Royale pour n'en marquer pas au moins quelques-unes. L'armée ennemie était plus forte que celle du roi, elle était postée dans des lieux naturellement fortifiés. Des haies vives et des fossés pleins d'eau lui servaient de rempart, et elle n'était point obligée de diviser ses forces comme vous, Monseigneur, qui deviez laisser des troupes dans la tranchée de Saint-Omer et dans les postes que vous aviez gagnés autour de cette place. Cependant, voyant la nécessité, ou de combattre, ou d'être contraint à lever le siège que vous aviez si heureusement commencé, vous ne balançâtes point, quoique le Conseil de guerre eût de la peine à se résoudre au combat, et dites que vous ne vouliez pas être obligé à lever le siège, et que sous votre commandement, les armées du roi reçussent un affront qui ne leur était point encore arrivé depuis le commencement de la guerre. Vous vous avançâtes ensuite pour reconnaître les ennemis, et donnâtes des ordres pour les aller attaquer. Ce fut là que vous remplîtes les devoirs et d'un brave capitaine et d'un général expérimenté. Vous exhortâtes les soldats, vous leur inspirâtes de l'ardeur, et vous les menâtes à la charge. Ainsi, votre esprit et votre cœur n'agirent pas moins que votre bras. Dès que les ennemis faisaient quelques mouvements, vous donniez de nouveaux ordres, et vous fûtes toujours de sang-froid au milieu des dangers, sans paraître un seul moment embarrassé. Le feu des ennemis ne vous étonna point ; vous vîtes plusieurs de vos officiers blessés autour de vous, vous eûtes même un cheval blessé, et reçûtes un coup de mousquet dans vos armes. Tout cela ne vous empêcha point de charger souvent à la tête des escadrons et des bataillons, d'être toujours au plus fort de la mêlée, et de ramener vous-même au combat des troupes qui avaient plié. Le lendemain, la douceur ayant pris la place du feu qui brillait dans vos yeux le jour du combat, le soin que vous fîtes prendre des blessés vous rendit l'amour des vaincus, dont vous aviez été la terreur, comme vous devîntes l'admiration des vainqueurs.

Mais, Monseigneur, ce n'est pas assez qu'après avoir fait voir votre sage conduite dans un âge où la prudence est si peu ordinaire à la jeunesse, j'aie fait une légère peinture d'une partie de vos éclatantes actions. Je dois ajouter ici que nous ne voyons point de souverains, même parmi les plus puissants monarques, qui aient porté la magnificence aussi loin que Votre Altesse Royale. Vos superbes bâtiments, vos meubles magnifiques et la riche abondance de vos pierreries, tout marque le sang dont vous sortez. Cependant, Monseigneur, tant de choses n'empêchent point que la noblesse infortunée ne trouve un asile auprès de vous, et que beaucoup d'illustres malheureux ne soient tous les ans vengés par vos bienfaits des injustices de la fortune. Si l'on joint à toutes ces dépenses les grandes et galantes fêtes que vous donnez souvent, on connaîtra, Monseigneur, que vous savez soutenir de toutes manières l'éclat de votre auguste rang, aussi personne n'en connaît-il mieux la grandeur et les droits que Votre Altesse Royale. Mais quoique vous les souteniez si dignement, vous avez une bonté naturelle qui sans vous faire descendre de votre rang vous attire tous les cœurs. Jusqu'où ne va-t-elle point pour les augustes personnes qui vous touchent ? Quels soins ne prenez-vous pas de l'éducation d'un prince, dont l'esprit a brillé avant l'âge, et à qui vous donnez si souvent d'utiles leçons ? Quelle tendresse n'avez-vous pas pour la reine d'Espagne, et pour Mme la duchesse royale de Savoie, vos augustes filles ! On en peut juger par l'empressement que vous avez à leur apprendre de vos nouvelles, et à recevoir des leurs, et par les présents que vous leur faites continuellement, de sorte que si elles ne tenaient point la vie de vous, vous paraîtriez peut-être trop galant à leur égard. Monseigneur, on peut dire que si l'avantage est grand de vous avoir pour père, il y en a aussi beaucoup à vous avoir pour maître. Ceux qui ont le bonheur de vous servir trouvent un protecteur dans Votre Altesse Royale. Vous avez la bonté d'entrer jusque dans le détail de leurs affaires. S'ils ont des procès que vous trouviez justes, vous les faites recommander, et s'il faut obtenir du roi quelque grâce en leur faveur, Votre Altesse Royale ne dédaigne point de parler pour eux. Enfin, Monseigneur, si on vous rend quelque service distingué, vous accablez de bienfaits ceux dont vous les recevez. Mais, Monseigneur, je vois qu'il faut que je finisse malgré l'abondance de la matière qui me reste, et que pour ne point passer les bornes d'une épître, j'ajoute seulement ici que je suis avec le plus profond respect,

Monseigneur,
    De Votre Altesse Royale,
    Le très humble et très obéissant serviteur,

De Vizé.

Le voyage des ambassadeurs. Mercure Galant de décembre 1686. 1ère partie.

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