Supplément au Mercure Galant de novembre 1686

ÉPÎTRE
à Monseigneur le comte de Toulouse, grand amiral de France.

Monseigneur,

Entre les merveilles que les ambassadeurs de Siam ont vues en France, rien ne les a surpris davantage que Votre Altesse. À peine furent-ils arrivés à Clagny, où ils devaient loger pendant leur séjour à Versailles, que leur curiosité les porta dans le jardin. Vous vous y promeniez, Monseigneur, ils vous virent et demeurèrent dans une admiration qu'il serait difficile de bien exprimer. Ils ne savaient point que vous sortiez du plus auguste et du plus beau sang du monde ; mais vous ne laissâtes pas d'imprimer dans leurs cœurs la vénération qui lui est due. S'étant ensuite avancés vers Votre Altesse, ils furent d'abord frappés de certains traits vifs qui les charmèrent. Ils vous prirent presque pour un dieu, et une crainte respectueuse les empêcha de vous aborder. Mais comme ils eurent lieu de mieux remarquer toute votre personne, parce qu'ils étaient alors plus près de Votre Altesse, votre beauté leur causa une nouvelle surprise, dont ils ne sortirent qu'après avoir su votre naissance. Ils se surent bon gré d'avoir cru que vous ne pouviez être sorti que d'un sang dont l'éclat a causé de l'admiration à toute la terre, et demandèrent qu'il leur fût permis d'avoir l'honneur de vous saluer. Mais leur surprise augmenta pour la troisième fois, lorsque avec une air de grandeur qui brillait parmi les traits d'une vive jeunesse, et toute la beauté de l'amour, ils trouvèrent un esprit beaucoup au-dessus de vos années, avec des manières toutes engageantes, quoique soutenues de cette noble fierté qui sied si bien à tous ceux de votre rang. Il est impossible d'entrer assez dans les sentiments que Votre Altesse leur inspira. Ils mirent tous leurs yeux et toute leur attention à vous considérer, toutes les forces de leur imagination à bien concevoir ce qu'ils voyaient, et tout leur esprit à vous admirer. Ainsi, tout agissant en eux avec force, et en même temps, ils auraient eu beaucoup de peine à dire eux-mêmes ce qu'ils pensaient en ce moment, parce qu'ils étaient trop remplis de tout ce qu'ils trouvaient digne d'admiration en Votre Altesse.

Vous n'avez qu'à croître, Monseigneur, et nous entendrons parler de vous d'une manière qui fera bien du bruit dans le monde. Vous ne jetterez pas seulement l'effroi dans les cœurs des ennemis de Sa Majesté, les belles craindront, les maris trembleront, et les amants auront grand peur. Combien alors de jaloux au désespoir ! Mais vous ne jouirez qu'imparfaitement du plaisir de la victoire, étant certain que quand même vous auriez tous les roi du monde pour rivaux, il n'y en aurait aucun qui osât vous l'avouer. Afin que vous fussiez tout à fait heureux, il serait à souhaiter qu'ils se déclarassent, puisque vous auriez la sensible satisfaction d'en triompher de toutes manières. Tout se trouve dans votre sang, la naissance, la beauté, la valeur, et l'esprit, et par-dessus toutes ces choses, une éducation digne de ce que vous êtes né, et de la personne qui en prend soin, met le comble à tout ce que la nature vous a libéralement donné. Vous voyez dans ce même sang tout ce qu'il y a de plus grand au monde ; vous y remarquez le bon et le grand goût, et le juste discernement pour tout ce qui en demande, et tout cela joint à une piété d'autant plus véritable, que l'hypocrisie n'y ayant aucune part, elle n'a rien de l'austérité qui la rendrait ridicule, et peu praticable à la Cour.

Vous voyez tout ce qu'un rang élevé demande de magnificence, tout ce que la générosité et la parfaite connaissance de toutes choses exigent pour la faire briller, tout l'esprit qu'il faut avoir pour soutenir avec dignité l'éclat d'un rang si haut et si glorieux, et enfin tout ce qui fait l'accomplissement du vrai mérite. Tout ce que je vous dis, Monseigneur, doit faire assez connaître que je ne parle que d'une partie du sang qui vous a formé, puisque l'autre n'est pas moins au-dessus des louanges qu'elle est au-dessus de tous les souverains de la terre. Je sais que je n'aurais pas à craindre de vous ennuyer, si j'osais me hasarder à vous en entretenir, mais ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans une matière si vaste. On ne ne la peut quitter quand on en a une fois commencé l'ébauche, elle m'empêcherait trop longtemps de vous assurer que je suis avec un très profond respect,

Monseigneur,
    de Votre Altesse,
    le très humble et très obéissant serviteur,

De Vizé

Le voyage des ambassadeurs. Mercure Galant de novembre 1686. 1ère partie.

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