Mercure Galant de novembre 1686.
1ère partie. Visites protocolaires. La maison de Saint-Cyr. Les Invalides. Lully. L'Observatoire. Le couvent des Chartreux. Les pierreries de M. de Montarsis.

Page du Mercure Galant

Puisque vous souhaitez avec tant d'empressement que je vous envoie la suite du voyage des ambassadeurs du roi de Siam en France, je vais non seulement satisfaire votre curiosité sur ce que vous attendez de moi, mais pour vous marquer mon exactitude à rechercher tout ce que ces ambassadeurs ont dit, et tout ce qu'ils ont fait, je vais vous apprendre encore beaucoup de choses dignes de remarque, et qui m'avaient échappé lorsque je vous écrivis ma première lettre. Le jour qu'ils eurent audience à Saint-Cloud de M. le duc de Chartres (1), Monsieur leur ayant fait l'honneur de leur parler avec cet air de bonté qui lui est si naturel, le premier ambassadeur dit dans l'instant même qu'il eût quitté son altesse royale, en montrant ceux qui sa suite qui l'accompagnaient, qu'il était bien heureux d'avoir tant de témoins de l'honneur qu'il venait de recevoir, puisque le roi son maître n'aurait pas cru sur son rapport seul, qu'il n'eût eu le glorieux avantage d'entretenir le frère d'un aussi puissant roi que celui de France avec autant de familiarité qu'il avait plu à Monsieur d'en avoir.

On lui demanda s'il voulait aller voir le feu que M. le comte de Lobkowicz, envoyé extraordinaire de l'empereur, devait faire tirer en réjouissance de la prise de Bude (2), et il répondit que quoique sa curiosité fût grande pour tout ce qui se faisait en France, parce que tout ce qu'on y voyait était digne d'admiration, il était néanmoins obligé de se priver du plaisir de voir ce feu, puisqu'il n'avait pu aller à celui que la ville avait fait pour Mgr le duc de Berry, dont M. le prévôt des marchands lui avait fait l'honneur de le prier. Et il ajouta que n'ayant pas été à un divertissement donné par la Ville de Paris, il aurait mauvaise grâce d'aller à celui d'un étranger.

On ne peut avoir plus d'honnêteté qu'il en a pour les personnes distinguées par leur naissance ou par leur mérite dans les lettres et dans les arts. Outre les compliments qu'il leur fait, et les louanges qu'il leur donne, proportionnées à ce qu'ils sont, il les arrête à dîner, boit à leur santé, et prend la peine, lui et les deux autres ambassadeurs, de leur servir tout ce qui lui paraît de meilleur sur la table. Quant aux dames, il donne le plus beau fruit à celles qu'il croit les plus distinguées, ou qui méritent de l'être par l'agrément de leur personne. Il sut un jour qu'il y avait parmi celles qui le regardaient dîner, une parente d'un homme dont ils avaient lieu d'être satisfaits à cause de la bonne réception qu'il leur avait fait dans un lieu où ils avaient été. Il ne manqua pas de lui présenter du fruit, et comme il voulait lui faire beaucoup d'honneur et la traiter avec distinction, il n'en donna ce jour-là à aucune autre. Une dame de la compagnie, toute brillante d'or et de pierreries, se scandalisa de n'avoir par eu le même honneur. L'ambassadeur le comprit, et dit avec un grand sang-froid : Les honneurs d'aujourd'hui sont finis, nous aurons peut-être celui de voir Madame un autre jour, et nous lui rendrons ce qui lui est dû.

On ne saurait exprimer les honneurs qu'il fit à Mme la comtesse de Béthune, lorsqu'il eut su qu'elle était sœur de la reine de Pologne. Il fut longtemps sans se vouloir mettre à table. Il la pria instamment de dîner, et lui voulut céder sa place. Il en fit aussi beaucoup au fils du grand général de Pologne, qui était avec elle, et ce jeune seigneur en fut si charmé qu'il lui fit le lendemain présent du portrait de Sa Majesté polonaise, parce qu'ils avaient parlé de ce monarque. Quoique les honnêtetés de cet ambassadeur aient toujours été grandes, il n'est point néanmoins sorti du caractère que sa dignité demande, et il sait le faire paraître à propos. Il loue tout ce qui mérite d'être loué, et se tait avec esprit, quand il est plus à propos de se taire que de parler. Comme plusieurs personnes l'accablaient un jour indiscrètement, en lui demandant si ce qu'il voyait était beau, il répondit : Si vous voulez savoir si je trouve une chose belle, vous n'avez qu'à voir si elle l'est en effet, et alors vous pouvez croire qu'elle ne me paraît pas moins belle qu'à vous.

Pour continuer à vous apprendre ce que j'oubliai la dernière fois à vous marquer, je vous dirai que lorsque les ambassadeurs arrivèrent à Maintenon, ils virent en passant la maison de Saint-Cyr (3). Son entrée est exposée au midi. Cet édifice consiste en un grand corps de bâtiment de 108 toises de longueur, qui forment trois cours de front, séparées par les deux ailes de cette maison, le long de chacune desquelles sont en-dehors une cour à deux parterres. L'église qui est au bout de la plus grande longueur du bâtiment est de 26 toise, et le bâtiment en a six d'épaisseur. La disposition du plan consiste au rez-de-chaussée, en grands corridors, réfectoires, et autres pièces nécessaires. Il y a dans l'étage de dessus de grandes chambres où les jeunes demoiselles travaillent, des cellules particulières pour les dames, et des chambres communes, en sorte que cela fait quantité de pièces dont il y en a beaucoup de fort grandes, puisqu'elles peuvent contenir jusqu'à cinquante lit, et ce qui est considérable dans cette maison et qui se rencontre rarement, c'est que toutes les pièces sont conformes à leurs usages, et faites exprès pour les choses auxquelles elles doivent servir. Elles sont dégagées avec beaucoup de pratique, conformes à la masse de l'édifice qui paraît au-dehors un assemblage de plusieurs bâtiments ensemble. Le jardin consiste en un ancien bois qu'on a conservé. On a planté un nouveau parterre, et l'on a fait un potager suffisant pour la commodité de la maison, et c'est beaucoup dire. Cet édifice est du dessin du fameux M. Mansart, premier architecte du roi, et qui a fait un nombre infini d'ouvrages surprenants, dont je vous entretiendrai dans cette lettre. Il aurait autrefois fallu un grand nombre d'années pour élever un aussi vaste corps de bâtiment, et aussi solidement bâti. On aurait cru même que les choses n'auraient pu se faire autrement. Cependant, il a été presque aussitôt fini que commencé, mais rien n'est impossible sous le règne des miracles. Les ambassadeurs furent étonnés de la grandeur et de la beauté de cet édifice. M. Storf leur expliqua à quel usage il était destiné. Je ne vous répéterai point, puisque que vous en ai donné un ample détail dans ma dernière lettre ordinaire. Il dirent après avoir écouté attentivement tout ce qu'il leur raconta là-dessus qu'il fallait avoir l'âme grande et bonne, et être naturellement porté à faire du bien pour s'être imaginé un dessein si glorieux à la France, et si utile au public, et qu'il fallait avoir la grandeur et la piété du roi pour l'exécuter.

Je vous ai mandé ce qu'ils dirent lorsqu'ils allèrent aux Invalides, mais je ne vous ai point parlé de l'église qui sera un des plus beaux ouvrages de ce siècle. Elle n'est pas encore achevée, mais on ne cesse point d'y travailler (4). Elle est posée directement au milieu du corps de tout ce vaste bâtiment. On y entre par un vestibule au droit du portique qui règne au pourtour de la cour, par trois portes qui répondent à la nef et aux deux bas-côtés. La nef est décorée d'un grand ordre corinthien, dont l'entablement porte un piédestal continué en manière d'Attique. C'est de là que naissent les retombées de la voûte en plein cintre, dont les arcs doubleaux et la nef pendante sont ornés de sculpture au niveau du premier étage. Au-dessus des bas-côtés est une galerie, d'où l'on peut entendre le service par des arcades à anses de panier qui forment autant de tribunes qu'il y a d'arcades au-dessous. Cette nef est terminée en niche, ou tour creuse, et communiquée à la nouvelle église par une grande arcade presque de toute sa largeur. Le mot de nouvelle église pourra vous surprendre. Il faut vous expliquer ce que c'est. L'ancienne est celle que je viens de vous décrire, et dans laquelle on entre par le portail qui est dans la cour du bâtiment, appelé des Invalides, à cause de ceux qui y demeurent (5). Cette église qui a été bâtie la première, sera toujours comme elle est présentement pour les soldats invalides qui sont logés dans cette maison. Au bout de cette église est le maître-autel, qui servira aussi à l'église qu'on achève et qu'on nomme nouvelle église. Elle aura une magnifique entrée du côté de la campagne. C'est dans cette église qu'on peut admirer tout ce que l'architecture peut produire de plus beau. Le plan est une croix grecque. Les croisées sont terminées en cul de four, ou plan ovale, aussi bien que la partie qui la joint à l'ancienne nef. Il y a quatre chapelles aux quatre coins, ornées d'un petit ordre corinthien, et plusieurs jours pris dans des lunettes percées sur un attique dans la voûte. L'ordonnance de tout le corps de l'église par-dedans est un grand ordre de pilastres corinthien. Il y aura huit colonnes de marbre au-devant des huit pilastres qui sont pliées sous les quatre pendants du dôme. Ces huit colonnes doivent porter autant de statues entre lesquelles seront de riches tribunes. Le dehors, où sera la principale entrée du côté des champs, doit être décorée par un porche de colonnes d'ordre dorique, dont l'entablement couronnera le massif qui servira de base à tout l'édifice. Il est du dessin de Monsieur Mansart. La description que je viens de faire en marque assez la beauté aux connaisseurs sans qu'il soit besoin que j'en dise davantage. Il est certain qu'il ne peut manquer d'être beau, régulier, et parfait, puisque M. de Louvois s'en mêle.

Je viens à la suite du journal. Les ambassadeurs ayant rendu visite à M. de Croissy, ministre et secrétaire d'État, dans son hôtel à Paris, ce ministre leur rendit cette visite le 24 septembre à l'Hôtel des Ambassadeurs où ils sont logés. Sitôt qu'il fut entré dans la cour, six mandarins descendirent pour le recevoir à la descente de son carrosse, et les ambassadeurs l'attendirent au haut du degré. Ils passèrent ensuite dans la chambre de parade, sous le dais de laquelle il y avait quatre fauteuil préparés, savoir un à la droite, et les trois autres vis-à-vis de ce fauteuil. M. de Croissy se mit dans le premier, et les ambassadeur se placèrent dans les autres. Ce ministre leur dit qu'il n'avait pas encore eu le temps de s'acquitter de la visite qu'il leur devait ; qu'il avait rendu compte à Sa Majesté de la lettre que le roi de Siam lui avait fait l'honneur de lui écrire, et qu'il l'avait trouvée disposée à entretenir l'alliance qui était entre les deux rois, et même à la fortifier ; que Sa Majesté avait souvent ouï parler de leur esprit, et qu'elle avait reconnu qu'ils en avaient beaucoup par les choses qu'on lui avait apportées, ce qui lui avait fait plaisir. Qu'au reste, elle était très satisfaite de leur conduite, puisqu'ils n'avaient fait aucune démarche depuis qu'ils étaient en France qui ne lui eût été agréable.

L'ambassadeur répondit avec la manière honnête et spirituelle qui lui a attiré l'estime de tous ceux qui ont eu des affaires avec lui, ou occasion de lui parler. Il remercia M. de Croissy de ce qu'il avait dit au roi, et marqua une sensible joie de ce qu'on était content d'eux. Il dit que tout ce qu'ils avaient fait n'était que pour se conformer aux ordre du roi leur maître ; qu'ils avaient tâche de suivre en tout le plus exactement qu'il leur avait été possible ; qu'il les avait surtout chargés de se gouverner de manière qu'ils pussent être agréables au roi ; qu'ils y mettaient toute leur application, qu'ils voudraient avoir le bonheur de plaire jusqu'au moindre Français, et qu'ils s'y attacheraient avec tant de soin si les coutumes de France leur étaient mieux connues, qu'ils se tiendraient sûrs d'y réussir. M. de Croissy leur dit ensuite que le plus grand plaisir que le roi de Siam pût faire à sa Majesté, et la plus grande marque d'amitié qu'il pût lui donner, c'était non seulement de protéger les missionnaires français qui étaient dans ses États, mais aussi les Siamois qui se feraient catholiques. L'ambassadeur répondit que le roi son maître avait déjà fait tout ce que le roi souhaitait de lui là-dessus, et il en prit à témoin M. l'abbé de Lionne, qui servait d'interprète en cette conversation. Il ajouta qu'il ne doutait point que l'amitié des deux rois étant augmentée par toutes les preuves que ces deux souverains s'étaient données d'une forte et sincère estime, elle ne fît augmenter aussi la protection que le roi son maître donnait aux missionnaires et aux catholiques qui étaient dans ses États.

Cette conversation, qui fut publique, attira des applaudissements de tous ceux qui l'entendirent, et chacun se récria sur le discours que fit M. de Croissy en faveur de la religion. Mais ce ministre, ayant là-dessus l'esprit du roi, dont il seconde les intentions en toutes choses, était animé d'un zèle trop sincère et trop ardent pour oublier rien de ce qu'on pouvait attendre de lui. Il finit en disant aux ambassadeurs que ce jour là étant un jour de divertissement pour eux, puisqu'ils devaient aller à l'opéra, il ne voulait pas pousser plus loin la conversation de crainte de reculer leurs plaisirs. Ils l'accompagnèrent jusqu'au bas du degré avec tous les mandarins de leur suite.

M. de Lully ayant été les voir le matin de cette même journée, ils le prièrent de dîner avec eux, sitôt qu'ils eurent appris l'estime dont le roi l'honore, à cause de la beauté de son génie pour tout ce qui regarde la musique. Ils se rendirent à l'opéra, et M. de Lully les reçut à la porte de l'Académie. Comme on représentait celui d'Acis et de Galatée, dans lequel il n'y a point de machines, on leur dit pendant la représentation que ces sortes de spectacles étaient ordinairement plus grands, que celui-là avait été fait pour représenter dans un lieu où il n'y avait point de salle (6), et on leur expliqua même la fête pour laquelle ce divertissement avait été fait. Le premier ambassadeur dit que le spectacle dont il était témoin, et ce qu'on lui disait des autres opéras, lui faisait concevoir de grandes choses de ce qu'il ne croyait pas, s'il était vrai pourtant que l'on pût rien faire de plus beau en ce genre-là. Il marqua pendant la représentation qu'il en comprenait le sujet, et dit des choses fort galantes là-dessus. Ce qu'il dit à Mlle Rochois (7), qui l'alla voir après l'opéra à l'Hôtel des Ambassadeurs, fait bien connaître qu'il l'avait compris. Il la fit asseoir, et lui dit qu'ils ne pouvaient faire trop d'honneur à la fille du Dieu de la mer, et qu'ils avaient besoin d'elle, afin qu'elle calmât les flots à leur retour, et leur fît faire une navigation heureuse.

Ils allèrent le lendemain à l'observatoire, et ils furent reçus à la grande porte qui donne sur la terrasse élevée de vingt pieds par MM. de Cassini, de la Hire, Borelli, Thévenot, Couplet, et Cusset (8), qui sont tous de l'Académie Royale des Sciences. Le bâtiment ayant frappé la vue des ambassadeurs, ils s'attachèrent à le considérer. Je crois que vous ne serez pas fâchée d'apprendre beaucoup de choses curieuses qui le regardent.

L'observatoire que le roi a fait construire, et qu'on appelle par cette raison Observatoire Royal, est situé à un des bouts de Paris, au lieu le plus élevé de la ville et vers le midi, afin que la vue des astres et principalement des planètes qui toutes font leur course en cet endroit du ciel, ne soit point empêchée par les vapeurs de la rivière et par les fumées qui s'élèvent des maisons à l'autre côté.

La figure de l'édifice est un carré d'environ quinze toises à chaque face, ayant deux tours octogones aux coins de la face du midi de sept toises de diamètre, et une autre tour carrée et un peu moins grande au milieu de la face du nord où est l'entrée. Ces trois tours sont de même hauteur que la tête du bâtiment. Celle qui est à l'Orient est ouverte depuis le second étage, et ces deux faces opposées et qui regardent le midi et le septentrion sont fendues, afin de donner issue à des lunettes de plus de cinquante pieds pour pouvoir observer le passage des planètes dans le cercle méridien, et de côté du nord le passage des étoiles fixes au même méridien au-dessus et au-dessous du pôle pour en conclure son élévation sur notre horizon. La tour carrée qui est dans la face septentrionale du bâtiment est couverte en plateforme avec des cailloux de pierres à feu, de même que le corps du bâtiment et la tour occidentale. La plate-forme de cette tour septentrionale est ouverte au milieu, afin qu'étant dans la chambre à couvert du vent, on puisse observer les astres.

Le bâtiment qui sans le bas comprend deux étages voûtés de pierres de taille sur des murs de neufs pieds d'épaisseur, a soixante et six pieds de haut, en comprenant l'appui de la plate-forme. Le bas ou demi-étage de tout le bâtiment, est adossé du côté du midi à une terrasse élevée de plus de vingt pieds par-dessus la campagne, de sorte que du premier étage, on entre comme de plain-pied sur cette terrasse où est un mât, qui porte une lunette de soixante et dix pieds de longueur, et une tour de charpente qui a cent trente pieds de hauteur. Je vous en apprendrai l'emploi dans la suite de cette lettre.

Tout ce qui paraît hors des rez-de-chaussée du bâtiment, à dix toises et demie de hauteur, et encore plus de profondeur en terre à cause des carrières sur lesquelles il est bâti et au fond desquelles on descend par un degré de pierre de taille tourné en vis et suspendu en l'air par le milieu où il est vide, de quatorze toises de profondeur. Ce degré répond au milieu du bâtiment, et pour cet effet on a fait des ouvertures rondes d'environ trois pieds de diamètre, tant à la coûte du plancher du rez-de-chaussée qu'aux voûtes des deux étages, comme aussi à la plate-forme. Les centres de ces quatre ouvertures sont aplomb sur le centre du vide du degré à vis. Ainsi, tout cela ne fait que comme un puits de vingt-quatre toises et demie de profondeur.

Ce puits de cent quarante-sept pieds de profondeur a ses usages comme de servir à faire des épreuves pour savoir si pendant le jour, étant au fond de ce puits, on verrait les étoiles au zénith. Il sert encore à observer les degrés de l'accélération, de la chute et descente des corps en l'air et les vibrations des pendules au-dessous de cent quarante-sept pieds de longueur, sans craindre que le mouvement de l'air y apporte aucunes altérations. Il a aussi servi pour les observations des baromètres de plus de quatre-vingts pieds de longueur, tant avec les mercures seuls qu'avec l'eau seule. Il a encore servi à expérimenter dans des tuyaux de fer blanc de même longueur, combien il fallait de hauteur d'eau pour éclater les tuyaux, d'où l'on a tiré des connaissances de la force que doivent avoir les tuyaux par lesquels on veut conduire les eaux qu'on prend d'une hauteur, pour les élever à une semblable.

On a pratiqué dans ces carrières des chambres pour connaître si les grains et les fruits s'y pourraient conserver, on a découvert différentes qualités de l'air enfermé et souterrain et de l'air découvert et libre, on y a fait cent expériences tant avec le thermomètre qu'avec les hydromètres, pour reconnaître les différents effets qui proviennent des différents degrés de l'humide, du sec, du chaud et du froid, tant pendant l'hiver que pendant l'été, dont la médecine tirera un jour de grands avantages.

Depuis l'appartement du rez-de-chaussée, on monte dans le premier et second étage, et même sur la plate-forme de tout le bâtiment, par un escalier aussi grand qu'il est beau et hardi. Il est garni d'une riche balustrade de fer, et paraît prendre en l'air, étant vide par le milieu. Comme les faces de ce superbe bâtiment regardent directement les quatre parties du ciel, et que les fenêtres du second étage ont chacune huit pieds de largeur et vingt-six pieds de hauteur d'appui, elles permettent aux astronomes de découvrir tous les endroits du ciel et de faire à couvert toutes les observations qui n'ont pas besoin de plus grandes lunettes que de quinze ou vingt pieds, et donnent lieu d'avoir des instruments fixes et inébranlables, étant scellés dans les murs, car pour les observations qui demandent de plus grandes lunettes, elles se font sur la terrasse. Enfin, ce bâtiment est un magasin de tous les instruments nécessaires aux astronomes, aux géomètres, aux géographes, et à la navigation. On y trouve toutes les machines qui concernent les arts, avec les machines de guerre des anciens, de sorte qu'en peu de temps on y voit et on y apprend tout ce qui est nécessaire aux ingénieurs, et à ceux qui, dans les académies, enseignaient l'art de fortifier, et celui de naviguer. M. Perrault (9), qui a fait le dessin de la façade du Louvre, a été l'architecte de ce bâtiment, et ce qu'il sait de médecine et de mathématiques lui a donné lieu d'observer des choses dans la construction de cet édifice, que tous les autres architectes ne sont pas obligés de savoir.

Après que les ambassadeurs eurent considéré ce bâtiment, dont la seule vue en dehors ne fait pas connaître toutes les choses auxquelles il est utile, ils entrèrent dans la première salle, et passèrent de là dans la tour orientale, où ils virent divers instruments pour observer les astres, et admirèrent les prodigieux effets d'un grand miroir ardent de cinq pieds de diamètre qui fut exposé au soleil. Le feu prit à une barre de bois de plusieurs pouces d'épaisseur aussitôt qu'elle lui fut présentée, et le plomb fondit dans l'instant même qu'il fut exposé à son foyer.

Ils virent ensuite un planisphère de M. de Cassini, qui comprend toutes les étoiles visibles sur l'horizon de Paris, et sert à trouver promptement à chaque instant leur situation dans le ciel. Ils en comprirent aisément l'usage, et prièrent M. de Cassini de leur en faire construire de semblables pour l'horizon de Siam. Ils firent des expériences sur un baromètre et sur un thermomètre, et conçurent les causes physiques de leurs mouvements, sur lesquels ils s'entretinrent longtemps, et ils firent même quelques objections auxquelles on répondit. On leur fit voir dans cette même tour des lunettes de différentes longueurs, et l'ambassadeur s'étonna de la netteté d'une lunette de vingt-cinq pieds avec laquelle il considéra les objets les plus éloignés, et raisonna sur la difficulté d'en avoir d'une extrême longueur, comme de deux cents pieds, qui étant braqués contre les astres, peuvent, nonobstant la pesanteur de leurs tuyaux, garder leur rectitude, qui est absolument nécessaire aux lunettes, et qui a toujours fait le chagrin des astronomes ; mais M. Comier ayant expérimenté qu'on peut se passer de tuyaux, en publia l'invention en 1665 dans son livre de la nouvelle science de la Nature et présages des comètes (10). Il a depuis, en 1683 et 1684, inséré ce traité de lunettes dans les tomes des Mercures Extraordinaires. Comme ils étaient sur cette matière, M. Cassini leur fit voir par expérience que l'on peut se servir de lunettes sans tuyaux, car ayant placé à une fenêtre un verre objectif de 90 pieds de foyer, au-deçà duquel foyer il mit un verre oculaire, ils eurent le plaisir de regarder différents objets fort éloignés. C'est par cette manière de lunette sans tuyau, que M. Cassini a découvert depuis peu deux nouveaux satellites de Saturne, qu'il a appelés Sidera Lodoïcea (11).

Ils entrèrent dans son appartement, où ils virent une machine de cuivre composée des cercles de la sphère qui porte un verre objectif de 140 pieds de longueur de foyer solaire, et qui, par le mouvement d'une montre ou horloge à ressort, fait le mouvement diurne de l'astre, lorsque l'astre n'est élevé sur l'horizon que de deux ou trois degrés. On met cette machine à la hauteur de 6 à 7 pieds, de telle manière que la surface du verre est parallèle au disque de l'astre, et on s'en recule en ligne droite de la longueur de 140 pieds, où l'on place le verre oculaire, en sorte que les quatre centres, savoir celui de l'astre, celui de la surface du verre objectif, celui du verre oculaire, et celui de l'ouverture de la prunelle de l'œil, soient en une même ligne droite, et lorsque l'astre est beaucoup élevé sur l'horizon, cette machine est à proportion élevée en l'air par le moyen d'une corde vers les angles ou coins de la tour de bois de 150 pieds de hauteurs, qui est au-devant de la face méridionale de l'observatoire, mais il faut par un long usage apprendre à suivre l'astre avec le verre oculaire, en sorte que l'œil décrive un cercle presque de 141 pieds de rayons, dont le verre est le centre.

Ils y virent encore un grand anneau astronomique qui sert à trouver par le soleil l'heure à la minute, aussi bien que la déclinaison de l'aimant pour l'usage de la navigation. Ils firent expérience d'un niveau à lunette, qui se met promptement en équilibre. Ils considérèrent la figure de la lune faite avec une grande exactitude et les concavités et éminences que l'on voit dans la surface.

Ils entrèrent ensuite dans la tour occidentale, où M. de Cassini a fait faire une grande carte géographique, fondée principalement sur les observations des éclipses de lune et des satellites de Jupiter, après avoir donné la méthode de les calculer. Cette carte est gravée et peinte sur le pavé fait de pierres plates, dans un cercle gradué de vingt-huit pieds de diamètre, notre pôle terrestre septentrional étant au centre du cercle, de sorte que c'est une projection sur la surface de l'hémisphère septentrional, supposant l'œil au pôle céleste du nord, et bien que cette projection ne puisse donner que la partie septentrionale de la terre depuis l'équateur, on y a néanmoins ajouté la description et la figure des terres et des mers qui sont même au-delà du tropique d'hiver, afin de de voir ensemble, et tout d'un coup, toutes les parties de la terre que nous connaissons habitables. C'est pourquoi le premier ambassadeur, bien qu'il n'ait aucune connaissance de nos lettres ou caractères, reconnut d'abord le royaume de Siam et les royaumes circonvoisins. Il distingua l'Amérique, et plusieurs autres parties du monde qu'il borna. Il fit la description de leur voyage jusqu'à Paris, dont il marqua la route sans hésiter, et sans se méprendre, et fit voir qu'ils avaient passé au-delà des Açores quand les pilotes se crurent être fort près de la France. Il faut remarquer que la carte de l'observatoire ne met pas plus de distance entre Siam et les Açores que les autres cartes en mettent entre Siam et les côtes de France, les observations ayant obligé M. de Cassini à diminuer toutes les différences des longitudes dans les continents et à laisser à la mer Pacifique une étendue beaucoup plus grande. Ainsi, le royaume de Siam se trouve trois cents lieues moins éloigné de France que toutes les anciennes cartes et les globes de Hollande ne le marquent. Cette correction faite à la géographie et à l'hydrographie a été confirmée par les observations que l'on a faites depuis, et particulièrement par celles des deux éclipses de lune de 1683 et 1685 faites à Paris et à Siam. Les pères de Fontenay et Tachard, jésuites, on fait la dernière en présence du roi de Siam, et c'est ce qui a donné lieu à ce prince d'avoir un observatoire dans sa ville capitale, et à demander douze jésuites pour vaquer aux observations. Cela pourra leur donner occasion de faire paraître leur grand zèle pour la foi.

Les ambassadeurs montèrent ensuite sur la plate-forme dont je vous ai déjà parlé, et regardèrent la ville de Paris, tant à la vue simple qu'avec des lunettes. Le premier ambassadeur ayant demandé où était le château de Berny afin de s'orienter, il reconnut Vincennes, Montmartre et Sceaux où il avait été, et quelques endroits des plus remarquables des environs de Paris qu'on lui avait fait voir lorsqu'il était dans les lieux que je viens de vous nommer. Cela surprit tous ceux qui le remarquèrent, et lui attira beaucoup de louanges. Ils descendirent après dans la grande salle qui est faite pour la description de la méridienne, et pour y marquer le cours du soleil. Ils louèrent M. de Cassini à diverses reprises, et le premier ambassadeur dit plusieurs fois qu'il voudrait bien qu'il y eût un M. de Cassini à Siam.

Après avoir vu toutes les choses que je vous ai marquées, ils entrèrent dans la salle des machines, où ils en virent d'abord une qui donne les éclipses et lune et de soleil, dans tous les temps proposés, leur juste grandeur, la partie du monde où elles se voient, à l'apogée, et périgée de la lune qui se voit dans chaque lunaison, d'une manière aisée et en tournant seulement une manivelle. L'ambassadeur demanda à M. Couplet qui lui faisait voir cette machine, l'éclipse du 21 de mai de cette année, qu'il trouva en tournant lui-même la manivelle, et en continuant de la tourner, il faisait remarquer si l'éclipse que la machine montrait était ou de soleil ou de lune.

Il vit ensuite une machine pour les planètes suivant le système de Copernic, elle peut être nommée éphéméride parlante pour trouver l'état du ciel en quelque temps qu'on le propose, savoir passé, présent et à venir, la longitude et la latitude de chaque planète, et par conséquent son vrai lieu dans le ciel tel jour qu'on voudra, en tournant simplement une manivelle, ainsi que dans la machine précédente. On y voit la vitesse et la lenteur de chaque planète, son excentricité alors qu'elle nous paraît stationnaire ou rétrograde. Cette machine est construite de telle manière que nécessairement elle fait tantôt la vitesse, et tantôt la lenteur de chaque planète suivant qu'elle s'approche ou s'éloigne du soleil, dans son apogée et son périgée. L'ambassadeur fut longtemps à considérer de combien Saturne allait plus lentement que les autres planètes. Monsieur Couplet lui dit qu'il était près de trente ans à faire son cours, et que Mercure qu'il marquait aller si vite, n'était qu'environ soixante jours à faire le sien. Ces deux machines ont été faites par M. Thuret (12), horloger du roi, dont la réputation est répandue dans toutes les parties du monde à cause de la bonté de ses pendules.

L'ambassadeur fit aussi mouvoir lui-même dans la salle dont je vous viens de parler une machine qui sert à scier plusieurs pierres à la fois, et montra les actions du moteur à ceux qui l'accompagnaient. La curiosité le porta jusqu'à démonter une autre machine pour en voir l'intérieur, et connaître par là si les pièces essentielles avaient du rapport à ce qu'il s'en était imaginé. Il considéra toutes les différentes machines servant aux mécaniques que M. Perrault a fait construire et dessinées dans son Traité de Vitruve (13).

On lui fit voir une machine pneumatique avec laquelle on fait des expériences du vide. Il prit plaisir à considérer deux autres machines, l'une à faire des étoffes, et l'autre avec laquelle on dévide cent bobines de soie à la fois. Il en fit aussi mouvoir une autre propre à nettoyer les ports de mer, ainsi que plusieurs autres, et particulièrement celle qui est la catapulte des anciens, tirée aussi de Vitruve par M. Perrault, et il remarqua enfin les principaux mouvements de toutes les machines qui étaient dans cette salle, et qui lui furent montrées et expliquées par M. Couplet, qu'il remercia avec beaucoup d'honnêteté de toute la peine qu'il s'était donnée.

Il vit avant que de sortir de cette salle deux trompettes parlantes (14) de différente figure, qui étaient posées sur une fenêtre. Il pria que par le moyen de l'une de ces trompettes on fît arrêter un homme qui passait à un demi-quart de lieue de là ou environ. On dit à cet homme qu'il ne passât point outre et il s'arrêta en regardant de tous côtés d'où venait la voix qu'il avait entendu.

Lorsqu'ils furent descendus sur la terrasse, ils regardèrent divers objets par une lunette de 34 pieds, et virent dans l'image du soleil sur le papier une tache de cet astre qui paraissait depuis quelques jours. L'ambassadeur, après l'avoir examinée, dit en souriant et en faisant allusion aux mouches dont se servent les femmes que les dames de France avaient raison de mettre des taches noires sur leur visage, qu'il n'en était plus surpris, et que comme la beauté de la plupart d'elles approchait déjà de celle du soleil, il voyait bien qu'elles voulaient lui ressembler en tout, et qu'elles aimaient tellement cet astre qu'elles se faisaient un ornement de ses taches mêmes.

Il témoigna ensuite à M. de Cassini la satisfaction qu'il avait eue de voir tout ce qu'il avait pris la peine de lui expliquer, et lui dit qu'il reviendrait un autre jour pour voir quelque chose au ciel et pour conférer avec lui sur quelques pensées, que les entretiens qu'ils venaient d'avoir lui avaient fait naître.

Je ne vous rapporte rien ici dont je n'ai été témoin, tout ce que je vous cite de l'ambassadeur, je l'ai entendu moi-même. Il aurait monté à l'appartement de M. de la Hire, s'il n'eût point été pressé de sortir pour se rendre où il était attendu, et il y aurait vu des choses dignes de sa curiosité et capables d'exercer son esprit. M. Borelli, de l'Académie des Sciences, s'était aussi préparé à lui en faire voir quantité qui lui auraient donné beaucoup de plaisir, mais les mêmes raisons l'empêchèrent de s'arrêter plus longtemps.

Ils allèrent le même jour au couvent de Chartreux (15) et descendirent de carrosse dans la cour devant la porte de l'église. On leur dit qu'on ne venait point le recevoir, parce que ces religieux ayant entièrement renoncé au monde, et faisant profession de la plus exacte humilité, ils n'allaient au-devant de personne. Ils entrèrent dans l'église où il ne se trouva que celui qui leur en ouvrit le porte qui était fermée parce qu'il était déjà tard. M. Storf s'étant mis d'abord à genoux, ils suivirent son exemple, et ne se relevèrent qu'après lui. Ils admirèrent ensuite toute la menuiserie, qui est des plus belles que l'on voie dans le royaume. Ils firent le tour du chœur pour en considérer les tableaux. Ils ont été faits par les plus excellents peintres que nous ayons aujourd'hui. M. Coypel est du nombre (16). Ils remarquèrent une figure de bronze qui est sur un tombeau devant le grand autel, et demandèrent le nom de celui qu'elle représentait. On leur dit que c'était un chancelier de France qui avait fait du bien à ce couvent (17). Ils passèrent de là dans la sacristie, et ensuite dans une grande salle où il y a des tableaux anciens et modernes, qu'ils trouvèrent très beaux, après quoi ils furent conduits dans le cloître où toute la vie de Saint-Bruno est peinte par feu M. Lesueur (18). C'est un grand ouvrage et fort estimé de tous les connaisseurs. Il est couvert par des volets sur lesquels sont peints divers paysages. On les ouvrit tous pour leur mieux faire voir la vie de ce saint, qui est fondateur de l'ordre. Après avoir été quelque temps dans le cloître, où ils trouvèrent le Père vicaire qui les accompagna avec quelques religieux dans tous les autres lieux où ils allèrent, ils entrèrent dans le réfectoire où le couvert était mis, parce qu'ils faisaient ce soir la collation en commun. Ils remarquèrent qu'il y avait un godet de terre à chaque couvert, et on leur dit que l'humilité dont ces pères faisaient profession ne leur permettait pas de boire dans autre chose. Ils visitèrent ensuite une des cellules, et regardèrent le lit, la bibliothèque, et le jardin. Ils vinrent après cela voir une pompe qui est au milieu de la cour du grand cloître, et qui élève l'eau et la distribue dans les cellules. Le premier ambassadeur examina tout ce qui dépend de cette machine, et sa curiosité le fit passer par les endroits d'une accès assez difficile. Comme il était déjà tard, il n'eut pas le temps de voir le reste de ce couvent et d'aller dans le grand jardin. Il sortit par un lieu couvert, assez long, bâti en manière de cloître, et qui donne dans la cour. Il ne s'aperçut point que les pères qui l'avaient accompagné ne l'avaient pas suivi dans ce lieu, on lui dit lorsqu'il fut au bout que leur règle ne leur permettait pas de reconduire personne.

Cela l'obligea de retourner sur ses pas jusqu'au bout du lieu qu'il avait déjà traversé, pour remercier ces pères de leur honnêteté. Les trois ambassadeurs, les mandarins de leur suite furent fort édifiés de l'humilité et de l'austérité de ceux de cet ordre. Plus les règles des religieux qu'ils voient sont austères, plus ils les estiment.

Le lendemain, ils allèrent voir quantité de pierreries chez M. de Montarsis (19) qui en a toujours des plus belles de l'Europe, et qui ayant l'honneur d'être au roi, en fournit souvent à Sa Majesté et fait mettre en œuvre presque toutes celles de la Couronne. Ils en virent pour quelques millions, les examinèrent toutes et en demandèrent le prix, et comme il y a des rubis de diverses sortes de couleurs, le premier ambassadeur voulut savoir la différence qu'on fait entre chaque couleur, et ceux que l'on estime le plus. Il apprit à quels usages la plupart des pierreries qu'il vit étaient destinées, et marqua à quels endroits se mettaient les pièces des différentes sortes de parures qu'on lui montra. Ayant aperçu un portrait du roi en miniature, et entouré de pierreries, il le prit à diverses fois, dit qu'il était extrêmement ressemblant, et s'attacha tellement à le considérer que son attention cessa pour les pierreries qu'il examinait auparavant avec un soin si curieux.

Après que M. de Montarsis leur eut fait voir la plus grande partie des pierreries qui étaient alors chez lui, il leur montra son cabinet de médailles, consistant en plus de quarante tiroirs, qui comprennent la France, l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie, l'Angleterre, la Pologne, la Suède, la Hollande et celles de plusieurs autres nations. Il leur en expliqua un fort grand nombre et fit voir dans toutes ces explications beaucoup de présence d'esprit, de mémoire et d'érudition, avec une grande connaissance de l'histoire générale, sans quoi il n'aurait pu répondre à diverses questions du premier ambassadeur, qui est l'homme du monde qui en fait le plus, et de plus justes. M. de Montarsis lui expliqua tout au long une médaille dont le revers était tout rempli d'une fort longue inscription, qui n'était pas avantageuse à la plupart des souverains de l'Europe. Je ne vous dis point le nom qu'on donne à cette médaille, ni le pays d'où elle venait, il ne faut point renouveler les douleurs de ceux qui se sont repentis plus d'une fois de l'avoir inventée et fait frapper. On en fit l'histoire à l'ambassadeur, et on lui dit que cette médaille avait été en partie cause de la guerre qui s'était allumée en Europe en 1672 (20). Il la considéra attentivement, mais avec un air plein d'indignation, et après l'avoir bien examinée, il la mit sur la table, et la poussa ensuite d'une manière méprisante pour l'éloigner de lui, ce qui mérite d'être remarqué, puisque l'on a peut-être jamais plus dit de choses sans parler. On lui montra plusieurs médailles du roi, et après avoir regardé la beauté de l'ouvrage, et la ressemblance, il dit que l'imagination qu'on avait eue de faire des médailles pour immortaliser les hommes était merveilleuse, mais qu'elle était inutile pour le roi, dont les grandes actions feraient éternellement vivre la mémoire, sans que la postérité eût besoin de pareils secours pour l'en faire souvenir.

Après avoir remercié M. de Montarsis de la peine qu'il s'était donnée non seulement de lui faire voir tant de belles choses, mais encore de les lui avoir expliquées si nettement, et de lui en avoir appris de si curieuses, il examina tous les tableaux de son cabinet les uns après les autres, et se fit expliquer ce qu'ils représentaient. Ces tableaux donnèrent lieu à M. de Montarsis de lui apprendre l'histoire de Christophe Colomb. La curiosité de cet ambassadeur le porta jusqu'à vouloir savoir les noms et le pays des peintres qui avaient fait de si beaux ouvrages, car il serait difficile d'en trouver beaucoup de plus beaux qu'il y en a dans ce cabinet. Ce fut ce qui l'engagea à voir le reste de l'appartement, où il trouva une pendule qui va trois mois sans être montée. Il fit ensuite civilité à Mme de Montarsis, et remercia encore M. de Montarsis à la portière de son carrosse où il le reconduisit.

Le voyage des ambassadeurs. Mercure Galant de novembre 1686. 2ème partie.

NOTES :

1 - Philippe d'Orléans (1640-1701), appelé Monsieur, fils de Louis XIII et frère cadet de Louis XIV. 

2 - Ce feu d'artifice fut tiré le 22 septembre 1686 au Pré-aux-clercs. La prise de Buda s'inscrit dans le cadre des guerres austro-turques qui opposèrent le Saint Empire Romain à l'empire ottoman depuis le début du XVIe siècle jusqu'à la fin du XVIIIe. La ville, qui était tombée sous la domination turque en 1541, fut reconquise par la Sainte Ligue le 3 septembre 1686. Elle fut mise à sac, et livrée aux exactions. Plus de 3 000 musulmans et juifs furent massacrés en quelques jours.

Un almanach de 1687 édité par Nicolas Bonnart est consacré à ce fait d'arme, qui marque surtout, pour les consciences de l'époque, une victoire de la chrétienté sur l'Islam.

Image La prise de Bude et les heureux succès des armées chrétiennes dans la Hongrie.

Ils sont humiliés, ces tyrans de la terre
Qui depuis si longtemps insultaient aux chrétiens.
Mahomet a perdu ses plus fermes soutiens
Et l'Ottoman n'est plus si redoutable en guerre.
En Asie, en Europe, il perd de toutes parts.
La Pologne et Venise aux deux aigles unies
Ont déjà pris sur lui des places bien munies
Et contre leurs efforts il n'est point de rempart.

Image Détail du catalogue de la prise de Bude.

Enfin de l'Ottoman l'Empire se divise
Et les princes chrétiens partout victorieux
Vont bientôt arborer les armes de l'Église
Dans toute la Hongrie et dans mille autres lieux.

Cet almanach contient un médaillon consacré à l'audience des ambassadeurs siamois à Versailles :

Image Audience donnée par Louis le Grand aux ambassadeurs de Siam. 

3 - Commencée en 1685 sous l'impulsion de Mme de Maintenon, la Maison royale de Saint-Louis à Saint-Cyr accueillit ses premières pensionnaires en juillet 1686. Il s'agissait d'un pensionnat destiné à pourvoir gratuitement à l'éducation des demoiselles d'extraction noble, surtout pour celles dont les pères étant morts dans le service, ou s'étant épuisés par les dépenses qu'ils auraient faites, se trouveraient hors d'état de leur donner les secours nécessaires pour les faire bien élever. Donneau de Visé avait consacré de long articles à cette institution dans ses numéros du Mercure Galant de septembre et d'octobre 1686. L'établissement fut transformé en hôpital militaire après la Révolution. Les bâtiments abritent aujourd'hui le Lycée militaire de Saint-Cyr.

Image Visite de Louis XIV à Saint-Cyr. 1690. 

4 - L'église Saint-Louis des Invalides ne sera achevée et inaugurée qu'en août 1706.

ImageLouis XIV visitant les Invalides en 1706. 

5 - Dans une ordonnance du 15 avril 1670, Louis XIV réaffirmait sa volonté de faire construire une grande maison, sous le titre d'Hôtel Royal des Invalides, aux environs de sa bonne ville de Paris, pour retirer les officiers et soldats estropiés à son service, ou qui par leurs blessures ou un âge trop avancé ne pourront plus servir dans ses troupes. (Recueil des édits, déclarations, ordonnances, arrêts et règlements concernant l'Hôtel royal des Invalides, 1781, I, p. 14). 

6 - Acis et Galatée avait été créé le 6 septembre 1686 à la cour du Grand dauphin, au château d'Anet. 

7 - Marie Le Rochois (1658-1728), souvent appelée La Rochois. Elle créa les principaux rôles féminins des opéras de Lully, Persée, Amadis, Roland, Armide, et Acis et Galatée. Évrard Titon du Tillet, qui l'avait connue, en dressa un portrait des plus élogieux (Supplément du Parnasse français, 1732, p. 791 et suiv.) : Elle avait beaucoup d'esprit, une connaissance et une pénétration des plus grandes et un goût excellent et des plus sûrs. Si elle pouvait se surpasser en quelque chose, c'était selon moi dans son action et dans les tableaux expressifs et frappants des rôles qu'elle représentait, où elle enlevait tous les spectateurs. Quoiqu'elle fût d'une taille médiocre, fort brune, et d'une figure très commune hors du théâtre, aux yeux près, qu'elle avait grands, pleins de feu et capables d'exprimer toutes les passions, elle effaçait toutes les plus belles actrices et les mieux faites quand elle était au théâtre. Elle avait un air de reine et de divinité, la tête noblement placée, un geste admirable, toutes ses actions belles, justes et naturelle. Elle entendait merveilleusement bien ce qu'on appelle la ritournelle, qu'on joue dans le temps que l'actrice entre et se présente au théâtre, de même que le jeu muet, où dans le silence tous les sentiments et les passions doivent se peindre sur le visage et paraître dans l'action, ce que de grands acteurs et de grandes actrices n'ont pas souvent entendu. Quand elle commençait à s'émouvoir et à chanter, on ne voyait plus qu'elle sur la scène, c'est ce qui m'a frappé, surtout dans l'opéra d'Armide dans lequel elle jouait le plus grand et le plus fort rôle de nos opéras. (...) Cette grande actrice, sentant sa voix et ses forces diminuées par les grands efforts qu'elle avait faits en 1697 qu'elle avait chanté dans l'opéra d'Armide, demanda à se retirer en 1698, après avoir paru dans la première représentation du ballet de L'Europe galante, musique de Campra. Le roi lui fit donner une pension de 1 000 livres sur l'Opéra, laquelle jointe à une autre moins considérable qu'elle avait du duc de Sully, la mettait en état de vivre en vraie philosophe, passant une partie de l'année à une petite maison de campagne qu'elle avait à Certrouville sur Seine, à 4 lieues de Paris. Plusieurs grands musiciens, acteurs et actrices et autres personnes d'esprit et de talents se rendaient avec plaisir chez elle dans le temps qu'elle était à Paris, et profitaient de sa conversation aimable, de son savoir et de son bon goût. Elle y mourut dans un petit appartement rue Saint-Honoré, tenant au Palais royal, le 9 octobre 1728, âgée d'environ 70 ans. 

8 - Giovanni Domenico Cassini, astronome et cartographe (1625-1712). Il dirigea l'observatoire de Paris à partir de 1671 à la demande de Louis XIV. Philippe de La Hire, mathématicien, physicien, astronome et théoricien de l'architecture (1640-1718). Jacques Borelly, fabricant de verres d'optique et chimiste (?-1689). Melchisédech Thévenot, écrivain et physicien (vers 1620-1692). Claude Antoine Couplet, mathématicien (1642-1722). Ennemond Cusset, astronome (1654-1697). 

9 - Claude Perrault (1613-1688) était architecte et médecin. On lui doit notamment la Colonnade du Louvre.

Image L'observatoire de Paris vers 1691. (Theses mathematicӕ de optica de Jacques Cassini, 1691).
Image La salle du 1er étage de l'observatoire (Theses mathematicӕ de optica de Jacques Cassini, 1691).
Image Utilisation d'un miroir ardent (Theses mathematicӕ de optica de Jacques Cassini, 1691).
Image Instruments d'astronomie et microscope Theses mathematicӕ de optica de Jacques Cassini, 1691). 

10 - Claude Comiers (?-1693) publia en 1665 La nature et présage des comètes, ouvrage mathématique, physique, chimique et historique. Par ailleurs, il collabora régulièrement avec le Mercure Galant, et publia un Traité des lunettes en onze parties dans les numéros extraordinaires du Mercure entre juillet 1682 et mai 1685.

Image Page de titre de La nature et présage des Comètes de Claude Comiers. 

11 - Jean-Dominique Cassini avait découvert deux satellites de Saturne en 1671 et 1672, et deux autres le 21 mars 1684. On trouve dans le Journal des savants pour l'année 1686 (22 avril 1686, p. 106) l'explication du nom Sidera Lodoïcea (les étoiles de Louis) : Les anciens astronomes jaloux de l'honneur de leurs nouvelles découvertes leur ont donné les noms des plus fameux héros de l'antiquité, et ces noms leur sont demeurés jusqu'à cette heure, quelque effort qu'on ait fait dans les siècles suivants pour les changer. Galilée, imitant leur exemple, voulut honorer la maison de Médicis de la découverte des satellites de Jupiter qu'il avait faite sous la protection de Cosme II au commencement de ce siècle, et ces astres seront toujours connus sous le nom de Sidera Medicea.

Les satellites de Saturne, plus élevés encore et plus difficiles à découvrir, ne sont pas indignes de porter le nom de Louis le Grand, puisqu'ils ont été découverts sous le règne glorieux de Sa Majesté par les secours extraordinaires que sa magnificence fournit aux astronomes de son observatoire de Paris. Nous pouvons donc à juste titre les appeler Sidera Lodiocea, sans crainte que la postérité nous reproche l'erreur où sont tombés quelques astronomes sur de pareilles choses sous le règne précédent, ni que le temps puisse détruire ces monuments illustres de la gloire du roi, qui seront plus durables encore que les marbres et le bronze que l'on élève aujourd'hui avec tant d'éclat et de justice à l'immortalité de son nom. La postérité n'a pas été très généreuse envers Louis le Grand, puisque ces satellites sont désormais connus sous les noms de S VIII Japet, S V Rhéa, S III Tethys, et S IV Dioné. 

12 - Isaac Thuret (ca 1630-1706). Horloger du roi, il était également chargé de l’entretien des instruments de l’Académie des sciences. Les machines des éclipses et des planètes évoquées par Donneau de Visé étaient des conceptions de l'astronome danois Ole Christensen Rømer. 

13 - Claude Perrault avait réalisé une traduction de l'ouvrage de l'architecte latin Vitruve De architectura, écrit vers l'an 15 avant J. C. et dédié à l'empereur Auguste. L'ouvrage, publié par J. B. Coignard en 1673, avait paru sous le titre Les dix livres d'architecture de Vitruve, corrigez et traduits nouvellement en françois avec des notes et des figures. 

14 - Le chevalier de Jaucourt la décrit ainsi dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert : La trompette parlante est un tube de la longueur de six à quinze pieds, tout droit, et fait de fer blanc, avec un pavillon fort large. Son bocal est assez large pour recevoir les deux lèvres d'une personne. Lorsqu'on y applique la bouche et qu'on parle dedans, la voix se porte très loin et on se fait entendre distinctement à la distance d'un mille ou de mille pas : on s'en sert beaucoup sur mer. On dit que l'invention en est moderne, et on l'attribue communément au chevalier Samuel Morland, anglais, qui lui a donne le nom de trompette stentorophonique. Mais il semble que le père Kircher réclame à plus juste titre l'invention de cet instrument, puisqu'il est constant qu'il donna la figure de la trompette parlante avant que le chevalier Morland en eût conçu l'idée. Cette description fait évidemment irrésistiblement songer au porte-voix, dont l'invention remonte à l'Antiquité. C'est ce relève Jaucourt dans la suite de son article : Lorsqu'on fait attention au fameux porte-voix dont Alexandre le grand se servait pour parler à son armée, et que l'on pouvait entendre distinctement à cent stades (huit stades font un mille d'Angleterre), il paraît un peu surprenant que les modernes prétendent à cette invention ; la trompette stentorophonique d'Alexandre, dont on conserve une figure au Vatican, étant presque la même chose que la trompette parlante dont on fait usage aujourd'hui. 

15 - Le couvent des Chartreux, également appelé la Chartreuse de Paris, fut construit sous le règne de Saint Louis dans l'Hôtel de Vauvert, un manoir abandonné où les diables habitaient, à ce que disent les historiens de ce temps-là, qui faisaient même de si grands désordres que la porte qui conduit pour y aller fut bouchée par arrêt du Parlement. La rue qui est devant en a encore retenu le nom, et c'est pour cette raison qu'elle est appelée la rue d'Enfer. Dès que ces bons pères y furent établis, ils en chassèrent bientôt les malins esprits, et Saint Louis, touché de la vie austère et toute sainte qu'ils y menaient, les vint visiter avec toute sa cour, et leur donna des terres et du domaine qui suffisait pour leur entretien. (Germain Brice, Description nouvelle de ce qu'il y a de plus remarquable dans la ville de Paris, 1684, I, pp. 104-105). C'est sans doute de ce manoir hanté que nous est restée l'expression Aller au diable Vauvert. Quant à la rue d'Enfer, après avoir été amputée d'un tronçon lors du percement du boulevard Saint-Michel, elle a curieusement gardé au moins sa sonorité en devenant en 1878 la rue Denfert-Rochereau, du nom du défenseur de Belfort pendant la guerre de 1870. Le couvent des Chartreux s'accrut progressivement jusqu'à former un vaste domaine qui s'étendait sur la partie sud de l'actuel jardin du Luxembourg. Il fut détruit entre 1796 et 1800.

Image Portail du couvent des Chartreux au XVIIe siècle. 

16 - On trouve une liste des tableaux qui ornaient le chœur de l'église des Chartreux dans l'ouvrage de Aubin-Louis Millin, Antiquités nationales ou Recueils de monuments pour servir à l'Histoire générale et particulière de l'empire français, tome V, An VII (1798-1799), p. 12. Il recoupe à une exception près la liste donnée par Piganiol de la Force dans sa Description de Paris, de Versailles, de Marly [...], tome 6, p. 280et suiv. :

17 - Aubin-Louis Millin nous renseigne sur ce personnage (op. cit., p. 13) : C'était Amé de Genève, le fils d'Amédée III, comte de Genève, et frère de Robert de Genève, évêque de Térouanne, près de Cambray, cardinal et enfin pape sous le nom de Clément VII en 1338, pendant le schisme avec Urbain VI. L'épigraphe gravée sur le tombeau était la suivante : Ci-gist noble et puissant prince, monsieur Amé de Genève, qui trespassa l’an de grace 1369, le 3 jour de décembre. Cette figure fut détruire : des maçons la brisèrent pour en faire des moellons quand ils séparèrent l'église de l'intérieur des Chartreux, lorsque ces religieux commencèrent à déloger. 

18 - Eustache Lesueur, (1616-1655). 

19 - Laurent Texier de Montarsis. La Gazette des Beaux-arts d'avril 1861 (numéro 10, p. 140) nous apprend que : Le plus ancien document où il soit fait mention de lui est son brevet de logement aux galeries du Louvre (1661). Cet acte nous apprend qu'il était déjà logé au Palais-Royal depuis cinq ou six ans, et le désigne en outre comme « orphebvre en bas-relief. » Son talent particulier était la ciselure : c'est l'avis de Marolles qui nous dit qu'il y excella. Enfin, dans un mémoire de lui à l'Académie en 1690, Guillet de Saint-Georges lui donne le titre de joaillier du roi, et rappelle qu'il possédait alors certains modèles d'Anguier. Les amateurs ne doivent pas oublier le nom de Montarsis qui, les devançant dans la curiosité, avait su se composer un cabinet abondamment fourni de dessins et d'objets rares. Aucune œuvre de Montarsis ne nous est connue. 

20 - Selon Voltaire (Le Siècle de Louis XIV, chapitre 10), cette médaille n'existait pas, et ne fut qu'un prétexte inventé pour justifier cette guerre qui allait opposer entre 1672 et 1678 la France et ses alliés à la Quadruple alliance : Il est singulier et digne de remarque que de tous les ennemis qui allaient fondre sur ce petit État, il n'y en eût pas un qui pût alléguer un prétexte de guerre. C'était une entreprise à peu près semblable à cette ligue de Louis XII, de l'empereur Maximilien et du roi d'Espagne, qui avaient autrefois conjuré la perte de la République de Venise, parce qu'elle était riche et fière.

Les États-Généraux consternés écrivirent au roi, lui demandant humblement si les grands préparatifs qu'il faisait étaient en effet destinés contre eux, ses anciens et fidèles alliés ? En quoi ils l'avaient offensé ? Quelle réparation il exigeait ? Il répondit « qu'il ferait de ses troupes l'usage que demanderait sa dignité, dont il ne devait compte à personne. ». Ses ministres alléguaient pour toute raison que le gazetier de Hollande avait été trop insolent, et qu'on disait que Van Beuning avait fait frapper une médaille injurieuse à Louis XIV. Le goût des devises régnait alors en France. On avait donné à Louis XIV la devise du soleil avec cette légende : Nec pluribus impar. On prétendait que Van Beuning s'était fait représenter avec un soleil, et ces mots pour âme : In conspectu meo stetit sol : À mon aspect, le soleil s'est arrêté. Cette médaille n'exista jamais. Il est vrai que les États avaient fait frapper une médaille dans laquelle ils avaient exprimé tout ce que la République avait fait de glorieux : « Assertis legibus ; emendatis sacris ; adjutis, defensis, conciliatis regibus ; vindicata marium libertate ; stabilita orbis Europӕ quiete » « Les lois affermies ; la religion épurée ; les rois secourus, défendus et réunis ; la liberté des mers vengée ; l'Europe pacifiée. » Ils ne se vantaient en effet de rien qu'ils n'eussent fait ; cependant, ils firent briser le coin de cette médaille pour apaiser Louis XIV.

N'en déplaise à Voltaire, il est fort probable que des médailles satiriques aient été frappées en Hollande à cette époque, comme on en verra plus tard, ainsi cette médaille fabriquée en 1693 par J. Smeltzing, qui montre Louis XIV revenant bredouille et la bourse vide de Hollande, sur un char tiré par ses quatre maîtresses, la Vallière, la Montespan, la Fontange et la Maintenon :

Image Médaille satirique hollandaise. 1693. 

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