Première partie
Contenant la situation et la nature du pays, ses arbres,
ses plantes, ses fruits, ses mines, ses animaux, etc. (1)

Premier chapitre.
De la situation du climat et des inondations du royaume de Siam.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Le royaume de Siam, selon les plus justes observations qui aient été faites jusqu'à présent, s'étend depuis environ le septième degré de latitude septentrionale jusqu'au dix-neuvième. Il a au midi le grand golfe qui porte son nom et la ville de Patani ; au septentrion le Laos ; à l'orient Keo (2) et Cambodge ; à l'Occident AvaAncien royaume de Haute Birmanie., Pegu ou Pégou, ancien royaume de Birmanie situé à peu près sur l'actuelle région de Bago. et toute la terre de Malacca (3). Sa longueur qui se prend du septentrion au midi est à peu près de deux cent vingt lieues dans les endroits où elle n'est point coupée par les États voisin. Sa largeur est d'un peu plus de cent lieues dans sa plus grande étendue, mais elle n'est guère de plus de vingt lieues dans sa plus petite.

Comme il est sous la zone torride, il est vrai qu'il serait inhabitable, comme on l'a cru fort longtemps, si les ardeurs excessives du soleil n'étaient point modérées et par le nombre de rivières qui l'arrosent et par les longues pluies qui le rafraîchissent. Il y pleut ordinairement depuis la fin de mars jusqu'au commencement d'octobre ; il ne faut pas pourtant s'imaginer que ces pluies continuent toujours de même force, car douze ou quinze jours se passent quelquefois sans qu'il tombe du ciel une seule goutte d'eau sur la terre, souvent même elles ne sont pas tant incommodes qu'on pourrait le croire. Comme le soleil y est fort chaud, pour peu qu'il paraisse et que la pluie cesse, la terre se trouve bientôt en état d'y pouvoir marcher à pied sec. Pendant tous ces jours de pluies, il s'y élève ordinairement des tourbillons de vent si furieux que ceux qui voyagent sur les rivières sont en grand danger d'y périr s'ils ne sont pas assez adroits, ou plutôt assez heureux pour s'en retirer promptement.

Les vents du midi qui soufflent pendant ces six mois, toujours variables de l'est à l'ouest, amènent avec eux une abondance d'eau qui commence à faire grossir la rivière. Elle croît à vue d'œil de jour en jour jusqu'au mois d'août, et alors elle se déborde dans les campagnes, quelquefois jusqu'à la hauteur de douze à treize pieds. Cela est rare à la vérité, car on dit dans le pays que cette grande inondation n'arrive qu'une seule fois en cinquante ans. Quoiqu'il n'y en eut pas plus de huit qu'elle fut arrivée dans le temps que j'étais à Siam, je l'ai vue pourtant à peu près de la même hauteur.

Ces inondations qui paraissent devoir être bien ennuyeuses et qui feraient ici tant de dégâts sont fort utiles et fort agréables aux Siamois, car elles font comme celles du Nil la fertilité et la richesse de leur pays. On n'y craint rien davantage que la sécheresse, parce qu'elle fait tellement renchérir le riz que la même mesure, qui ne se vend dans une année pluvieuse que six francs, en vaut du moins dans une année sèche vingt-neuf ou trente. Le riz se plaît extrêmement dans l'eau : plus elle est haute et plus il y a de force. De quelque hauteur qu'elle soit, son épi la surpasse presque toujours d'un demi-pied, à moins qu'elle ne vienne à croître tout d'un coup contre sa coutume, car alors le riz ne pouvant pas en si peu de temps croître assez pour s'élever au-dessus de l'eau, il ne manque pas de s'y corrompre ou d'y mourir.

L'autre commodité que ces inondations apportent aux Siamois est une abondance de poissons qui est si grande qu'une personne, sans sortir de son logis, en peut pêcher en une heure plus qu'il n'en peut manger en plusieurs jours. Aussi tout le temps qu'elles durent se passe en réjouissances publiques. On fait sur l'eau des jeux et des courses de bateaux que les Siamois appellent rüa (4), et les Portugais balons (5), qui sont fort divertissantes ; ceux qui arrivent les premiers au lieu où le prix qui leur a été proposé les attend, y reçoivent au son des instruments de musique les honneurs qu'ils ont mérités par leur diligence et par leur adresse.

Cette saison des vents du midi est très favorable aux vaisseaux qui veulent entrer dans les ports du golfe de Siam, mais s'ils la manquent une fois, ils courent risque de battre la mer pendant deux ou trois mois sans pouvoir jamais prendre terre.

Les vents du nord, qui succèdent à ceux du midi, règnent depuis la fin de novembre jusqu'en mars. Ce sont ces vents qui font décroître la rivière et écouler les eaux des campagnes, et qui le font en si peu de temps que dès le mois de décembre on a la liberté toute entière de s'y promener. Quoique pendant ces vents du nord la chaleur soit presque aussi grande sur le haut du jour qu'elle l'est au temps des vents du midi, toutefois les nuits et les matinées sont beaucoup plus fraîches, et voilà tout ce qui fait dans ce royaume la différence des saisons ; de sorte que celle des vents de midi y tient lieu d'été et d'automne, parce que la chaleur y est plus grande et les fruits y sont en maturité, et celle des vents du nord y passe pour l'hiver et pour le printemps, parce qu'elle est un peu plus froide et qu'elle y renouvelle les herbages et les fleurs. C'est aussi dans ce temps que l'on a coutume d'y semer toutes les graines, excepté le riz que l'on ne sème qu'au mois de mai et dont on fait la récolte aussitôt que les eaux sont écoulées, et quelquefois même auparavant quand il est si haut qu'il ne peut plus se soutenir, et alors la moisson se fait avec des balons, au lieu que dans les autres années, on la fait avec des chariots tirés par des bœufs.

CHAPITRE II

NOTES

1 - Nous reproduisons ci-après la gravure qui sert de frontispice à cette 1ère partie.

ImageFrontispice de la 1ère partie de la Relation. 

2 - Keo : le mot est siamois (แกว) et désignait les habitants de l'ancienne province chinoise d'Annam. Dans son Dictionarium linguæ thaǐ, (Paris, 1854, p.261), Mgr Pallegoix donne pour définition : Une tribu du Laos.

ImageL'ancienne province d'Annam cartographiée par Alexandre de Rhodes. (Wikipédia). 

3 - Sur les royaume entourant le Siam, voir la carte du père Placide (1686) et celle de Bellin (1751).

ImageCarte du royaume de Siam et des pays circonvoisins.
ImageCarte des Royaumes de Siam, de Tunquin, Pegu, Ava, Aracan, & c. Pour Servir à l'Histoire Générale des Voyages. 

4 - Rüa : le mot est une transcription correcte du siamois (เรือ) qui signifie bateau

5 - Balon : c'était le nom utilisé par les Français pour désigner les longues barges du Siam. On trouve de très nombreuses variantes dans diverses langues : balões, baloon, ballongs, balaums, etc. Yule (Hobson Jobson, a Glossary of Colloquial Anglo-Indian Words and Phrases p.53), donne une étymologie Mahrati : balyānw, une sorte de barge. 

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