Septième chapitre.
Des règles journalières des talapoins et de leurs occupations.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Les talapoins doivent se lever de grand matin. On sonne tous les jours devant quatre heures une grosse cloche pour les éveiller et les appeler à la prière. Pendant la saison des vents de midi, ils se rendent tous dans le temple immédiatement après qu'on a achevé de tinter, mais dans celle des vents du nord qui est un peu froide, la plupart se tiennent au lit et se contentent de faire sonner à l'ordinaire, bien assurés qu'il n'y aura personne pour les entendre. Cette cloche sert aussi à avertir les dévotes de préparer leurs aumônes, car on va à la quête aussitôt que l'office est fini. Il dure une grande heure, ils le chantent d'un ton assez agréable et qui approche de la psalmodie du chant romain. Ils sont divisés en deux chœurs, ils sont assis des deux côtés du temple, les jambes croisées sur des nattes vis à vis les uns des autres. Un talapoin qui est comme le choriste commence, son côté poursuit et ceux qui sont de l'autre répondent et disent le verset suivant. Ils font l'office avec leur habit ordinaire et ne s'en servent jamais d'autre dans toutes leurs cérémonies. Quand cet office, qui est un récit de la vie de Sommonokodom mêlé de quelques actes d'adoration, est fini, tous les talapoins balaient le dedans et le dehors de la pagode, puis ils vont se mettre à genoux aux pieds de leur supérieur pour recevoir sa bénédiction, qu'il leur donne en élevant la main droite sur eux, et quelquefois pour s'accuser de leurs fautes et en obtenir le pardon. Ensuite, chacun se retire dans sa chambre. Ceux qui ne sont pas entretenus par leurs parents vont quêter dans les lieux du ressort de leur pagode. Quelquefois ils s'assemblent trois ou quatre et se mettent sur la rivière en balon, s'il fait beau ils vont à pied, les plus jeunes marchent les derniers, ils se présentent à toutes les portes et sans rien dire ils attendent environ la longueur d'un Miserere. Ils reçoivent sur des bandèges ce qu'on leur apporte et font une courte prière pour le bienfaiteur, à la manière de nos aveugles. Si on les refuse, ce qui n'est pas ordinaire, ils ne sont point importuns, et sans rompre le silence, ils s'avancent à une autre porte.

Au retour de la quête, chacun mange en particulier ce qu'il a rapporté. Passé midi il n'est plus permis de manger, si ce n'est quelque fruit. Il y a trois ou quatre grandes pagodes plus régulières que les autres, où les talapoins mangent en commun dans une grande salle ; ceux-là ne gardent rien en particulier et toutes les aumônes qu'on leur fait se mettent entre les mains du procureur de la maison. Après le repas, les plus sages emploient le reste de la journée à étudier la langue pali, qui est fort estimée dans ce royaume et absolument nécessaire aux talapoins ; il faut au moins la savoir lire et l'expliquer un peu pour être ordonné badloüan. Ce règlement avait été si négligé pendant plusieurs années que la plupart des talapoins n'en connaissent pas même les lettres. Le roi remédia à ce désordre il y a quatre ans, car ayant besoin de monde pour des travaux extraordinaires, il ordonna qu'on chassât incessamment tous ceux qui ne sauraient pas lire un certain livre pali qu'il envoya dans toutes les pagodes de ses États. Cette ordonnance fut ponctuellement exécutée, peu de jours après on en vit des milliers qui avaient encore l'habit de talapoin travailler à la terre et aux brique et porter la peine due à leur ignorance. Dans toutes les pagodes un savant talapoin est préposé pour l'instruction des ocnenes ; il tient son école l'après-dînée, et tous ces jeunes novices s'y rendent fort exactement. Il leur apprend à lire et à écrire en siamois, l'histoire et les coutumes du pays, avec les lettres et la grammaire pali. Cette langue, fort différente de la siamoise, a quelque chose de celles d'Europe. C'est la seule de toutes les orientales qui ait des déclinaisons, des conjugaisons et des formations de temps. Peu de talapoins l'expliquent parfaitement et presque aucun ne la parle. Ils sont plus versés dans la médecine, ils composent un certain remède avec de l'huile et une poudre jaune qu'ils donnent pour toutes sortes de maladies. Quand on les appelle auprès d'un malade, ils récitent d'abord quelques prières et ils attachent autour de lui quantité de petits papiers où sont écrites plusieurs lettre pali qu'ils prétendent avoir la force de chasser le diable auteur de la maladie, ils observent exactement les bons et les mauvais jours, ceux où le malade peut voir du monde et ceux où il ne le peut sans danger. Ils se mêlent aussi de dire la bonne aventure et de découvrir les choses cachées. On s'adresse à eux quand on a perdu quelque chose et c'est un moyen presque infaillible de la retrouver. Ils donnent encore aux malades, aux voyageurs et aux enfants qui sont en nourrice certains caractères magiques, dont ils prétendent que la vertu doit les garantir de toute sorte de périls. Quelques-uns, plus méchants que les autres, ont un commerce continuel avec les démons. Ceux-ci sont extrêmement redoutés à cause des prodiges qu'on leur voit faire ; plusieurs disent qu'ils ont remarqué que lorsqu'on brûle leurs corps, il s'y trouve toujours quelques parties fort dures que le feu ne peut jamais consumer.

Les talapoins qui aiment leur état et qui veulent vivre conformément à leur institut s'adonnent à la prédication ou à la méditation des choses célestes et des mystères de la religion. Ces contemplatifs passent pour des gens d'une éminente sainteté, on croit qu'ils ont des visions miraculeuses et de fréquentes révélations. Les prédicateurs sont les plus estimés et les plus riches. Ils ne sortent jamais de chaire sans être accablés de présents. Le peuple les écoute comme des oracles et croit aveuglément tout ce qu'ils disent, leur manière simple de prêcher ne s'éloigne pas beaucoup de celle de nos anciens pères. Ils ont en main le livre de la Loi écrite en langue pali et ils en lisent quelques lignes qu'ils expliquent fort amplement en langue vulgaire. La chaire est élevée de trois ou quatre coudées. Ils ne paraissent qu'au travers d'un treillis et ne font aucun geste. Leurs sermons durent plus longtemps que les nôtres, ils tournent ordinairement le discours sur l'obligation de faire l'aumône, et mêlent souvent avec les fables qu'ils débitent de Sommonokodom des traits d'une morale plus rigide et plus sévère que celle qu'on nous prêche ordinairement.

Quand les auditeurs sont contents, ils se prosternent la face contre terre et s'écrient tchop nac nâ chou-cá, c'est-à-dire : Fort bien, Monsieur. La chaire est placée au milieu du temple entre deux piliers, les talapoïnes sont auprès assises sur des nattes, tenant toujours les mains jointes ; le peuple est dans la même posture vis à vis le prédicateur et les talapoins sont derrière la chaire dans l'aile droite du temple.

S'il y a quelque chose à faire dans la pagode, tous les talapoins se mettent en besogne au moindre signe du supérieur. La plupart savent quelque métier, quelques-uns même travaillent en particulier et vendent leurs ouvrages aux séculiers à meilleur marché que les artisans. Pour les libertins, dont la troupe est nombreuse, ils n'arrêtent guère au couvent, ils sortent aussitôt que leur petite tâche est achevée et n'ont autre soin que celui d'entretenir les vieilles connaissances et d'en chercher de nouvelles. Ils ne sont obligés de rentrer qu'un peu avant le soleil couché. La même cloche qui les appelle à l'office du matin les avertit de celui du soir, qui dure aussi longtemps et auquel ils n'oseraient manquer de peur qu'on ne s'aperçoive de leur négligence. Après la prière, ils n'ont plus rien à faire qu'à se coucher. Les moins scrupuleux prennent ce temps-là pour boire de la raque, ils ne craignent de s'enivrer avec cette liqueur, la nuit cache leur intempérance et ils ne se souviennent pas à leur réveil de la débauche qu'ils ont faite en se couchant. Comme l'état d'ocmene ne les engage pas à une observance aussi étroite que les autres, les supérieurs ne les examinent pas de si près que les picous et les badloüans. Ces petits frères s'échappent quelquefois la nuit sous un habit séculier et vont prendre chez leurs voisines des leçons qu'on ne leur donne point dans le cloître. Le péril où ils s'exposent a des charmes pour eux et la crainte d'être condamnés à de rigoureuses pénitences, et même d'être chassés, n'est pas un frein capable de les retenir.

CHAPITRE VIII

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