Neuvième chapitre.
De la noblesse et des marques qui la distinguent.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Comme la noblesse n'est pas héréditaire dans tout le royaume de Siam, il ne faut pas s'étonner si elle n'est pas fort ancienne, même dans les plus illustres familles ; aussi y a-t-il peu de gens qui s'en piquent. Celui-là est estimé le plus noble qui est reconnu le plus riche, et le vrai mérite se mesure toujours chez eux par les avantages de la fortune et de la faveur du prince. C'est lui seul qui fait les nobles, qu'ils appellent communément mandarins, en leur donnant une charge et un nom nouveau avec la boussette, qui est une espèce de petite boîte d'or ou d'argent, où ils mettent leur bétel. Il choisit ordinairement les enfants des officiers de sa Maison pour les honorer de ce titre ; mais quelquefois aussi il prend plaisir d'en tirer de la lie du peuple, quand il les reconnaît fidèles à son service ou capables de lui en rendre, dans les emplois qu'il leur destine. Il ne fait pas même difficulté de faire choix des étrangers et de les préférer aux naturels du pays, quand il leur trouve plus d'esprit, de droiture et de conduite. Il y a cinq degrés de noblesse parmi eux, dont chacun a sa marque de distinction particulière.

Le premier est celui des Oyas (1) : ce sont eux qui doivent occuper les premières charges de la Couronne et les principaux gouvernements dont nous avons déjà parlé. Leur boussette est beaucoup mieux ouvragée que celles des autres et quand ils vont à la suite du roi, le cercle d'or qui entoure, en forme de couronne, leur bonnet pointu, est parsemé de fleurons et de rosettes.

Le second ordre de noblesse est celui des Ocpras qui sont aujourd'hui en plus grand nombre que les Oyas, parce que comme leur autorité est moins grande, ils ne sont pas tant en état de contrebalancer celle du roi à qui ils avaient déjà fait ombrage. C'est pourquoi ce prince ne se presse point trop de leur donner des successeurs quand ils meurent, et il fait exercer leurs charges par commission aux Ocpras. C'est de ce second ordre de noblesse qu'il tire les ambassadeurs extraordinaires qu'il envoie aux plus puissants souverains pour les affaires de la plus grande importance. La boussette de ces Ocpras est d'or, mais moins belle que celle des Oyas, et le cercle d'or qui entoure leur bonnet est seulement parsemé de feuillages.

Les Oclüans tiennent le troisième rang parmi les nobles. Ce sont eux que le roi choisit pour les ambassades ordinaires et pour les petits gouvernements. Leur boussette n'est que d'argent, mais elle est ornée de festons et de branchages et le cercle de leur bonnet n'est large que de deux pouces et beaucoup moins ouvragé que celui des Opras.

Les Okcounes, Okmunes, composent la quatrième et la cinquième classe de noblesse. On en fait des intendants des bâtiments du roi, des concierges de ses palais, des lieutenants de ses premiers officiers, des juges des bourgades ; enfin ce sont eux qui remplissent les charges les moins considérables de la cour. Leur boussette et le cercle qui environne leur bonnet ne sont que d'or ou d'argent tout uni.

Le nombre de tous ces nobles différents n'est pas absolument fixé, il est au pouvoir du roi de le diminuer ou de l'augmenter quand il lui plaît. Il en a plusieurs qui sont particulièrement attachés au service de sa personne, on les appelle mandarins Cang-Nâi (2), c'est-à-dire du dedans du palais, et d'autres qui sont employés au dehors pour le gouvernement des affaires et pour maintenir le bon ordre parmi le peuple. Ceux-ci sont nommés mandarins Cang-Noc, c'est-à-dire du dehors du palais. Chaque mandarin a son nom, son titre, son emploi, son revenu et un certain nombre d'esclaves proportionné à sa dignité. Il n'en a, pour ainsi dire, que l'usufruit pendant sa vie, car il ne peut les engager ni les vendre sans la participation du roi, qui seul a droit d'en disposer comme il lui plaît et quand il lui plaît. On connaît le rang qu'ils tiennent dans le royaume quand ils paraissent en public, non seulement par la forme de leur boussette, par la figure et la matière des cercles qui couronnent leurs bonnets, par la disposition de leurs balons et par la richesse des sabres qu'ils portent ou qu'ils font porter devant eux, mais encore par les esclaves qu'ils ont à leur suite. Car le nombre que chaque mandarin en doit avoir est si bien réglé qu'il n'y a que le roi seul qui ait droit de l'augmenter par le don d'une charge plus considérable, ou de le diminuer par la privation de celle dont il croit le mandarin incapable.

Les dames de condition sont aussi distinguées des autres par le nombre des servantes qui les servent, par la beauté de leurs balons, par la richesse de leurs habits et de la boussette qu'elles font porter devant elles. Leurs maris, qui ne les accompagnent presque jamais, leur donnent une honnête liberté dont il est rare qu'elles abusent, parce qu'il y a une loi qui permet au mari de tuer sa femme quand il la surprend en adultère.

CHAPITRE X

NOTES

1 - La liste des titres nobiliaires donnée par Gervaise est conforme à celles des autres relations, Choisy, Tachard, Chaumont, La Loubère, etc. et n'est pas en contradiction avec celle donnée par le Dictionnaire de l'Institut royal de Thaïlande 2011 p.651, qui indique huit niveaux hiérarchiques dans le système féodal siamois :

Francis H. Giles (A Critical Analysis of van Vliet's Historical Account, Journal of the Siam Society vol 30.3, 1938, p.353), relève 14 degrés hiérarchiques, en considérant les niveaux précédés du préfixe Ok, dont l'origine - siamoise ou cambodgienne - demeure incertaine : J'ai tendance à penser, écrit Giles, que le mot Ok (ออก) est un mot purement thai ayant la signification de grand, excellent, honorable, qui était employé autrefois pour s'adresser à des personnes d'un rang plus élevé que le sien. Au fil du temps, ce mot fut utilisé en combinaison avec d'autres pour constituer un titre dans la hiérarchie officielle. Le mots Ok d'autrefois avait la même que valeur que notre Khun (คุณ) actuel. (Op. cit. p.358). [Khun, suivi du nom de la personne à laquelle on s'adresse, est le mot de politesse ayant la valeur de nos Monsieur, ou Madame].

Ces niveaux supplémentaires dans la liste de Giles n'altèrent pas l'articulation générale de celle de l'Institut royal de Thaïlande.

La Loubère (Du royaume de Siam, 1691, I, pp.327-328) cite un savoureux et obscur dignitaire dont nous n'avons trouvé trace dans aucun document, et qui ne contribuait pas à grandir les qualités morales de la noblesse siamoise : (...) il ne faut pas croire que tous ceux qui portent de grands titres soient toujours de grands seigneurs : cet infâme qui achète les femmes et les filles pour les prostituer porte le titre d'Okya ; on l'appelle Okya Meen [ออกญาเหม็น ? c'est-à-dire Okya qui pue ?] et c'est un homme fort méprisé. Il n'y a que les jeunes débauchés qui aient commerce avec lui. 

2 - Khang nai (ข้างใน) : à l'intérieur, et Khang nok (ข้างนอก), à l'extérieur

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