Deuxième chapitre.
Des principales rivières du royaume de Siam.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Il y a dans le royaume de Siam trois rivières considérables, dont la principale est celle qui arrose la ville capitale ; à son embouchure qui est dans le golfe de Siam elle a une lieue de large, plus haut elle a un quart de lieue et partout au-dessus près de deux cents pas. Son lit est profond et assez égal, elle porte depuis son embouchure jusqu'à la ville capitale, qui en est distante d'environ trente lieues, des vaisseaux de trois à quatre cents tonneaux, elle pourrait même en porter de plus grands sans un banc de vase appelé communément la Barre qui est à son embouchure et où, dans les plus fortes marées, on ne trouve que onze à douze pieds d'eau ; c'est ce qui oblige les grands bâtiments de demeurer à la rade qui est fort saine, et où on trouve partout bon mouillage. Pour monter cette rivière, il faut que les vaisseaux attendent nécessairement la marée, afin d'éviter des bancs de vase où ils pourraient échouer quand la mer est basse. Comme les bords en sont profonds, elle est commode pour les marchands qui mouillent l'ancre aux pieds des murailles de cette ville et font un pont de leurs vaisseaux pour décharger sur ses quais leurs marchandises. Elle forme en serpentant de petites îles fort agréables, et elle se divise insensiblement dans le plat pays en tant de petits bras différents que si on n'a le secret de ce labyrinthe, on est en danger de s'y perdre. En effet, ceux qui par les ordres du roi se sont employés autrefois à la recherche de sa source, qui demeure encore inconnue, après avoir fait beaucoup de chemin pour tâcher de la découvrir, ont été bien étonnés de se retrouver à peu près dans le même pays d'où ils étaient partis (1).

Quelques-uns croient que cette rivière est un bras de l'Inde, d'autres qu'elle coule des montagnes voisines de la Chine et du Laos. Il y a plus d'apparence qu'elle vient d'un grand lac qu'on découvrit il y a quelques années dans le Laos. Les Siamois entrent assez dans cette pensée, ils croient même que les eaux qui inondent tous les ans leur pays en descendent. L'eau de cette rivière est extrêmement claire, fort légère et très bonne à boire. Pendant les pluies elle devient un peu trouble, et alors elle cause assez souvent des dysenteries si l'on n'a soin pour s'en garantir de la laisser reposer dans de grands vaisseaux fait exprès, où elle perd cette mauvaise qualité.

Au reste, cette rivière est fort poissonneuse, quoiqu'on n'y voie pas tant de différentes espèces de poissons que dans les nôtres ; la plus commune est celle que les Européens appellent cabochechabot.
. Ce poisson est long d'un pied et demi et gros de dix ou douze pouces ; il a la tête un peu plate et presque carrée. Il s'en trouve de deux sortes : l'un gris cendré et l'autre noir, qui est le meilleur. Pour le garder longtemps, on le fait sécher au soleil et comme les nations voisines en font cas, on en fait à Siam un grand trafic : les Hollandais, qui l'aiment plus que les autres, en envoient chercher de Batavie et il leur tient lieu de jambon de Mayence. Tous les poissons de cette rivière n'ont presque rien de semblable aux nôtres, mais ceux qui comme moi en ont mangé ne peuvent pas disconvenir qu'ils ne soient d'un bien meilleur goût.

Dans les endroits les moins fréquentés de cette rivière, on rencontre assez souvent de monstrueux crocodiles qui font également la guerre aux hommes et aux poissons. Comme les Siamois ne peuvent pas sans beaucoup de peine se passer de se baigner souvent, il n'y a guère d'années que quelque pauvre malheureux ne se trouve dévoré par ces monstres. Pour s'en défendre, ils entourent d'une haie faite de leurs cannes l'endroit où ils ont dessein de se laver.

Il y a encore dans ce fleuve un petit poisson fort dangereux, qui a quelque chose du crapaud. Si par hasard ou par curiosité on lui bat le ventre, il s'enfle de rage et devient dur comme une pierre (2). Il se défend opiniâtrement quand on l'attaque et coupe avec ses nageoires comme avec un rasoir tout ce qu'il peut attraper. Il y a deux ans que plusieurs personnes moururent subitement pour avoir été piquées, quelques uns disent seulement touchées, par de petits insectes que ce même fleuve produit quelquefois. Je ne puis dire précisément comment ils sont faits, car je n'en ai jamais pu voir pendant tout le temps que j'ai demeuré à Siam. Comme les bords de cette grande rivière sont fort peuplés et qu'on y voit régner en tout temps la plus belle verdure du monde, on se ferait un plaisir extrême d'y voyager, si on n'y était pas persécuté, depuis le coucher du soleil jusqu'à son lever, par une petite armée de cousins qui vous suit partout. Ces animaux s'attachent plutôt aux Européens qu'aux naturels du pays, parce que leur sang est meilleur et leur chair plus délicate. Il n'y a point d'étoffe pliée en trois ou quatre doubles qu'ils ne percent avec leurs petites trompes, et ils ne causent guère moins d'importunité par le bruit qu'ils font que de douleur par leur piqûre. On ne peut s'en défendre qu'en faisant de la fumée ou en se cachant tout le corps sous un tour de lit de mousseline, sans quoi il ne serait pas possible ni de manger ni de dormir. Ils ne sont nulle part plus incommodes qu'au royaume de Siam et de Cambodge. À Cambodge, on expose à ces insectes les criminels qu'on attache à un arbre par les mains et par les pieds. Ils ne peuvent pas, dit-on, résister plus d'une nuit à la cruauté de ce tourment, et le matin on les trouve morts, meurtris et enflés de tous côtés.

La seconde rivière est celle de TenasserimAujourd'hui Tanintharyi, au sud de la Birmanie, entre la mer d'Andaman à l'ouest et la Thaïlande à l'est. Longtemps siamoise, la province fut conquise par les birmans en 1759., qui descend des montagnes d'AvaAncien royaume de Haute Birmanie. (3). Elle est d'une assez grande étendue, mais la navigation en est difficile parce qu'elle est pleine de rochers et de troncs d'arbres contre lesquels les meilleurs bateaux vont assez souvent se briser si les mariniers ne prennent bien leurs mesures pour les éviter. La rapidité de son cours, quand ils la montent, les fatigue extrêmement, aussi croient-ils avoir beaucoup avancé quand en un jour ils ont fait trois ou quatre lieues.

Enfin la troisième rivière est celle de ChantebounneChanthaburi (จันทบุรี), sur la côte est du golfe de Siam, à 250 km de Bangkok (4). Elle n'est pas à la vérité si grande que la première, mais elle peut porter plus aisément de grands vaisseaux, elle a son embouchure à l'orient du grand golfe, à huit degrés quelques minutes de latitude septentrionale. Quoiqu'on trouve à l'entrée un grand banc de vase, néanmoins on y a toujours quatorze ou quinze pieds d'eau.

Je ne dis rien de plusieurs autres petites rivières et ruisseaux dispersés en plusieurs autres endroits de ce royaume, parce qu'ils n'ont rien de remarquable ; je ne vous marque point aussi les noms des fleuves dont je viens de parler, parce que les Siamois ne leur en donnent point d'autres que ceux des grandes villes par où ils passent. Les relations qui se sont faites de ce royaume ont appelé la rivière de Siam Méenam, mais c'est faute de savoir la langue du pays, car Méenam en siamois ne signifie autre chose qu'une rivière. Comme ces bonnes gens s'imaginent que les rivières engendrent les eaux, ils les appellent toutes de ce nom qui signifie Mère des eaux.

CHAPITRE III

NOTES

1 - La Menam Chao Phraya n'a pas de source, puisqu'elle est constituée par la confluence de la Ménam Ping (แม่น้ำปิง) et de la Ménam Nan (แม่น้ำน่าน) à la hauteur de Nakhon Sawan (นครสวรรค์).

ImageLa Menam Chao Phraya et ses confluents. 

2 - Sans doute un tétraodontidé, poisson qui a la capacité de se glonfler en cas d'agression, et qui est souvent venimeux. C'est à cette famille qu'appartient le célèbre fugu japonais dont certains organes contiennent de la tétrodotoxine, poison mortel dont il n'existe pas d'antidote. 

3 - La Menam Mae Klong (แม่น้ำแม่กลอง). 

4 - Très certainement la Menam Bang Pakong (แม่น้ำบางปะกง).

ImageCarte des principaux cours d'eau de Thaïlande. 

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