Treizième chapitre.
Des Siamois.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Le commerce que j'ai eu avec les Siamois pendant les quatre années que j'ai demeuré à Siam me les a fait assez bien connaître pour pouvoir en faire ici un portrait qui leur ressemble parfaitement. L'esprit de servitude qu'ils apportent en venant au monde et dans lequel on prend soin de les élever leur abat le courage et les rend si timides qu'ils tremblent à la vue du moindre danger qui les surprend, et c'est peut-être cette timidité naturelle qui les rend si fidèles à leur roi, et si respectueux qu'ils n'osent pas même le regarder quand il leur parle. Leur humeur n'a rien de rude qui rebute ni rien aussi de flatteur qui engage. La colère et l'ivrognerie passent chez eux pour des vices indignes d'un homme de bien, mais ils ne font pas scrupule d'être un peu dissimulés et ceux à qui ils font quelquefois le plus de caresses, ce sont ceux-là même pour qui ils ont souvent dans le cœur plus de mépris et plus d'antipathie. Leur dissimulation ne va pourtant jamais jusqu'à la trahison et ils font toujours très grande différence entre faire du mal à un homme et ne lui vouloir point de bien. S'ils ne sont pas des ennemis dangereux, ils ne sont pas aussi des amis sur lesquels on puisse faire beaucoup de fonds et de qui on doive attendre de grands services ; car ils ne s'embarrassent ordinairement que de ce qui les regarde et l'indolence dans laquelle ils sont nés leur fait préférer l'obscurité d'une vie solitaire, douce et tranquille à tous les plaisirs, les honneurs et les richesses qu'ils pourraient acquérir par le travail. S'ils étaient un peu plus laborieux, ils seraient capables de bien des choses. Quoique leur physionomie morne, stupide en apparence, ne nous donne pas d'abord une fort bonne opinion de leur esprit, il est pourtant vrai de dire qu'ils n'en manquent pas. S'ils n'ont pas l'imagination assez vive pour pouvoir inventer, ils ont assez d'adresse pour imiter les ouvrages les plus difficiles avec tant d'exactitude et de justesse qu'il est malaisé de distinguer l'original de la copie. Un seul artisan est de plusieurs métiers tous différents et les exerce tous en particulier avec autant de perfection que s'il n'était occupé que d'un seul. De là vient qu'ils méprisent ordinairement les autres nations et qu'ils sont persuadés qu'on leur fait la plus grande injustice du monde quand on leur dispute la préférence. Mais ils croient la mériter par la plus profonde connaissance qu'ils se flattent d'avoir du mouvement des cieux et de ce qui se passe sur la terre. Ils s'imaginent que les observations qu'ils y font doivent servir de règles aux nôtres ; n'en pas demeurer d'accord, c'est passer chez eux pour des ignorants ou pour des stupides. Au reste, il n'y a point de gens plus tempérants ni plus sobres que les Siamois. Ils ne boivent point de vin et mille fois je me suis étonné comment ils pouvaient vivre de si peu de chose. La richesse d'un nombre presque infini de leurs pagodes, le soin empressé qu'ils ont de pourvoir abondamment la subsistance des talapoins qui les desservent, la vénération inviolable qu'ils ont pour eux et les prérogatives qu'ils leurs donnent par-dessus le reste des hommes marquent assez l'attachement qu'ils ont à leur religion. On m'a voulu faire croire, pendant que j'étais dans le pays, que le menu peuple était chaste par vertu, parce que la polygamie n'y était pas effectivement fort commune. Mais pour moi, j'ai toujours cru qu'il ne l'était que parce qu'il voulait s'épargner la dépense de nourrir plusieurs femmes. Les mandarins qui vivent, pour ainsi dire, de leurs rentes, en ont autant qu'ils en veulent et plus ils en ont, et plus ils sont considérés dans le monde. Toutes ces femmes sont d'une sagesse achevée. Il est rare d'en trouver de coquettes et d'infidèle, soit parce que l'adultère n'y demeure pas impuni, soit aussi parce qu'elles sont d'un tempérament tout différent de celui des Européennes.

CHAPITRE XIV

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