Quatrième chapitre.
Des fleurs et des plantes qui croissent dans le royaume de Siam.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Ce pays est très fertile, et sans qu'il soit nécessaire d'apporter beaucoup de soin pour le cultiver, tout ce qu'on y plante vient assez bien. Les fleurs y sont belles, et en grand nombre. Il y a des roses et des œillets, et en tout temps des tubercules d'une odeur plus douce que les nôtres, mais il y a aussi quelques fleurs que nous n'avons point en Europe ; les deux principales sont le mungery (1) et le poussone (2).

Le mungery est blanc, et il a quelque chose du narcisse, il y en a de doubles et de simples, l'un et l'autre sont d'une odeur plus agréable qu'aucune de nos fleurs, il croît sur un arbrisseau qui n'est pas fort différent du seringua.

Le poussone est blanc, et large comme nos plus grandes roses, son odeur approche de celle de nos jonquilles, il croît sur un petit arbre qui est vert en tout temps et dont les feuilles seraient toutes semblables à celles du fileria si elles n'étaient pas un peu plus larges. Sitôt que les vents du nord commencent à souffler, on voit la terre parée d'une infinité de fleurs et particulièrement de marguerites blanches, rouges, jaunes et mêlées, dont on ne se peut lasser de voir et d'admirer la diversité.

Quoiqu'on n'ait commence que depuis douze ou quinze années seulement à semer du blé dans le royaume de Siam, néanmoins on y voit déjà de vastes plaines qui en sont toutes couvertes. Il y vient assez bien dans le haut pays pour nous faire espérer qu'il y sera dans peu fort commun, toutefois il est à croire qu'il ne le sera jamais tant que le riz, qui croît dans tout ce royaume avec tant d'abondance que les peuples voisins ne manquent pas d'y envoyer tous les ans pour en faire leur provision. Il y en a de trois sortes, l'un y croît sans qu'on le sème dans les lieux humides et marécageux, celui-là coûte peu et ne laisse pas d'être passablement bon. Les deux autres ne viennent point sans semer, et celui des deux que l'on appelle Ponlo est blanc comme la neige, il se digère plus aisément qu'aucun autre parce qu'il croît sur les montagnes et qu'il est par conséquent plus léger et plus sec, aussi est-il si cher qu'il n'y a que les riches et les grands seigneurs qui en mangent. Ces deux dernières espèces de riz se sèment ordinairement au mois de mai et la récolte s'en fait vers la fin de novembre, sitôt que les eaux sont écoulées. Mais afin qu'elle se fasse plus promptement, les habitants des lieux s'entraident les uns les autres. Le jour on va lever les gerbes à la campagne pour les amener à la maison, et la nuit on les fait fouler par des bœufs qui marchent dessus en tournoyant pour faire sortir le grain de l'épi. C'est un plaisir de les voir travailler à cette moisson, car pendant qu'elle dure, ils dansent, ils boivent, ils mangent ensemble et témoignent publiquement leur joie par leurs chansons et par des feux qu'ils allument au milieu des champs, ou devant les portes de leurs maisons.

Le mil, les faveroles, et plusieurs autres semences de cette nature se trouvent aussi dans le royaume de Siam, il n'y a que les pois qui n'y viennent point.

Le poivre y croît si facilement que dans peu d'années on en pourra faire un trafic très considérable. Il se plaît dans les lieux secs, ses feuilles sont assez semblables à celles du lierre, et il s'attache aux arbres de la même manière.

Feuille de bétel

Le bétel (3) est à peu près de même figure, mais il est bien plus abondant dans le pays ; il s'attache aussi aux arbres. Les Siamois en mâchent continuellement, comme on fait ailleurs du tabac. On dit qu'il fortifie l'estomac, qu'il conserve les dents, et qu'il empêche toute sorte de corruption dans la bouche, il est même fort nourrissant si on en croit les Siamois ; en effet ils en font tant de cas qu'ils aimeraient mieux manquer de riz et de toutes autres vivres que de bétel et d'arèque.

L'arec (4) est une espèce de noix muscade qui croît sur un arbre fort droit, lequel ressemble assez au palmier ; elle sort de sa tige comme une grappe de raison. Cet arbre ne donne ordinairement tous les ans qu'une de ces grappes, ou pour mieux dire qu'un seul gros paquet de ces noix, aussi l'arec est-il un peu plus cher que le bétel. Mais il n'y a rien qui soit dans tout le pays à si bon compte que la cassonade, on en a une livre pour un double. Les apothicaires de notre France trouveraient là de quoi bien garnir leurs boutiques, car il y a des simples admirables qui servent à la guérison d'une infinité de maladies, la casse, les tamarins, le nénuphar, et plusieurs autres herbes médicinales qui ont ordinairement plus de vertu que les nôtres y viennent en abondance sans être cultivées, et s'y donnent pour rien.

CHAPITRE V

NOTES

1 - Mungery : Le jasmin, mali en thaï (มะลิ).

ImageFleurs de jasmin. 

2 - Poussone : déformation de Phutson (พุดซ้อน) : gardénia.

ImageGardénia. 

3 - Le nom désigne la plante, Piper betle, que les Thaïs appellent Plu (พลู), et qui sert à confectionner une chique aux propriétés stimulantes. 

4 - L'Areca catechu, l'aréquier, ou palmier à bétel, appelé tonmak (ต้นหมาก) en Thaïlande, qui produit des noix utilisées dans la confection des chiques de bétel.

ImageNoix de bétel sur un aréquier. 

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