Douzième chapitre.
De la milice siamoise.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

On dit qu'autrefois cet État a soutenu de longues guerres contre les Laos et les Pegus, qu'il a mis sur pied des armées de cent mille combattants qui ont subjugué des provinces entières et remporté de glorieuses victoire ; on le pourrait croire aisément si on en avait d'autres témoins que des Indiens qui donnent toujours dans l'hyperbole. Comme les provinces qui composent aujourd'hui le royaume de Siam ont été longtemps séparées et que chacune d'elle avait un roi particulier qui la gouvernait, il se peut faire que celui de Sijouthia ou de Siam, qui était le plus grand terrien, et le plus puissant de tous, les ait conquis. Il n'y a pas à présent plus de six cents hommes de troupes réglées qui servent volontairement ; le reste se forme de recrues qui se font dans les provinces et que l'on contraint de marcher et de servir chacun à ses dépens partout où les nécessités de l'État les appellent. Chaque soldat porte sur une épaule ses munitions de bouche et sur l'autre celles de guerre. Le roi fournit la poudre et le plomb, un mousqueton pour servir à quatre ou cinq soldats et cinq ou six pièces de canon pour toute l'armée. Les casques et les boucliers des soldats sont de cuir. Le sabre, la foüanneFOESNE ou FOUANE, sub. s. (Marine & Pêche.) c’est un instrument de fer propre à la Pêche, dont on se sert dans les vaisseaux pour harponner la dorade & la bonite à l’avant du navire. La foesne est faite en maniere de trident, & a une corde attachée à son manche pour la retirer, après qu’on l’a lancée sur le poisson. (Encyclopédie, 1757)., qui est une espèce de fourche ou harpon pour darder des poissons, le carquois et les flèches s'achètent à leurs dépens et c'est à eux à se pourvoir de tout ce qui leur est nécessaire. Il y a pourtant quantité de chariots et d'éléphants chargés de bagages et de provisions, mais ce sont les officiers de l'armée qui seuls ont droit d'en disposer selon les occurrences et les besoins différents qui se présentent. Tous les soirs ils tiennent un marché dans le camp où ils vendent des vivres à ceux qui en manquent, mais ils les vendent à si haut prix que le pauvre soldat n'en prend que ce qu'il lui en faut précisément pour s'empêcher de mourir de faim. L'armée est composée d'un généralissime, d'un vice-amiral, de plusieurs capitaines, de leurs lieutenants, et de quelques bas officiers. Le généralissime se tient au milieu du corps de l'armée afin de mieux voir ce qui s'y passe ; son vice-général, quelques capitaines et quelques lieutenants sont à ses côtés pour porter et pour exécuter plus promptement ses ordres dans tous les endroits où ils peuvent être nécessaires. Quand l'armée est en campagne, elle ne marche jamais pendant la nuit. Le soir, elle campe et si elle se sent proche de l'ennemi, elle se retranche dans des lieux qu'elle croit lui être les plus avantageux. La mousqueterie ne cesse point de tirer jusqu'à la pointe du jour et par des cris et des hurlements effroyables, on fait tout ce que l'on peut pour épouvanter l'ennemi et lui faire perdre courage, mais on ne s'en approche jamais témérairement et sans auparavant avoir bien consulté s'il ne sera point le plus fort. Leur maxime est de ne se battre que dans la dernière extrémité et de se contenter de faire des prisonniers et de piller la campagne. Ils aiment si peu le sang que souvent, prêts à livrer bataille, ils reçoivent ordre de leur général de se bien battre, mais de ne tuer personne que dans le péril inévitable d'être tué. C'est beaucoup si dans leur plus chaude mêlée quarante hommes demeurent sur la place de part et d'autre.

Il observent sur la mer les mêmes maximes que sur la terre, mais avec tout cela, ils ne laissent pas de se rendre redoutables à leurs voisins par le nombre de dix ou douze vaisseaux et de cinquante ou soixante galères qu'ils tiennent toujours prêtes à faire voile. Si ces galères et ces vaisseaux étaient un peu mieux équipés et conduits par des Français, ils seraient plus que suffisants pour les rendre maître en peu de temps de toutes les côtes maritimes qui sont dans leur voisinage.

CHAPITRE XIII

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