Seconde partie
contenant les mœurs des habitants, leurs lois, leurs coutumes
et ce qui regarde leur gouvernement (1).

Premier chapitre.
De la politique et des premières charges de la couronne.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Il n'y a point d'État dans les Indes qui soit plus monarchique que celui de Siam. Les rois qui l'ont gouverné jusqu'à présent s'y sont fait rendre des honneurs qui semblaient n'être dus qu'à Dieu. Ils ont toujours préféré l'avantage d'être craints de leurs sujets au plaisir d'en être aimés, et s'ils ont affecté de paraître rarement en public, c'est peut-être qu'ils ont appréhendé de faire connaître à leurs peuples que la plupart des rois sont faits, assez souvent, comme les autres hommes, et qu'ils ont comme eux leurs imperfections et leurs faiblesses. Leur politique n'est pas moins cachée que leur vie : c'est un mystère qui n'est révélé qu'à ceux qu'ils chargent du soin des affaires publiques. Cette liberté que chacun se donne en Europe de parler du prince et de sa conduite passe chez eux pour un crime d'État. De là vient que le nom du roi n'est jamais connu du peuple pendant sa vie, de peur, disent-ils, qu'il ne soit profané par la langue indiscrète de quelque sujet impie.

Quatre ministres d'État partagent sous l'autorité du prince le gouvernement du royaume : le premier se nomme chacry (2). C'est lui qui, préférablement aux autres, prend connaissance des affaires de la plus grande conséquence et qui en fait son rapport au roi. Tous les gouverneurs des provinces lui doivent rendre compte de ce qui s'y passe et sont obligés de lui obéir. Comme cette grande charge lui met en main bien des grâces dont il peut disposer sans même en parler au roi, et qu'elle lui donne encore l'intendance particulière de la partie la plus septentrionale du royaume, il est en pouvoir de s'y faire bien des créatures et d'acquérir assez de crédit parmi le peuple pour l'engager trop avant dans ses intérêts. Il s'en est trouvé plus d'une fois qui se prévalant, ou de la faiblesse des princes qui gouvernaient, ou de la minorité des héritiers légitimes de la couronne, l'ont injustement usurpée. C'est ce qui a obligé le roi qui règne à présent de supprimer cette charge de chakry, ou plutôt, afin d'en être toujours le maître, de ne la plus faire exercer que par commission.

Le second ministre d'État est appelé Pra-clang, ou plus communément barcalon (3). Il a le soin des ambassades et de toutes les affaires étrangères. Comme il a l'intendance générale de toutes les côtes maritimes depuis PiplyPhetchaburi (เพชรบุรี), ou Phetburi, la Cité des pierres précieuses, à environ 160 km au sud de Bangkok, à l'extrémité nord de la péninsule Malaise. jusqu'à TenasserimAujourd'hui Tanintharyi, au sud de la Birmanie, entre la mer d'Andaman à l'ouest et la Thaïlande à l'est. Longtemps siamoise, la province fut conquise par les birmans en 1759., c'est à lui de veiller sur le commerce et à mettre en bon état tous les magasins du roi. Jamais cette charge ne fut exercée avec tant de réputation et de mérite qu'elle l'a été par le défunt frère du premier ambassadeur de Siam, que nous avons vu ces jours passés dans Paris (4). L'honneur qu'il avait d'être frère de lait de Sa Majesté siamoise lui donna d'abord quelque accès auprès d'elle, et il mérita sa confiance par l'intégrité de ses mœurs et par la sagesse de sa conduite. Aussi ne fut-il pas longtemps à la cour sans être pourvu de cette charge de barcalon ; il s'en acquitta si dignement que le roi y joignit quelque temps après la commission de celle de chacry, ne croyant pas pouvoir confier l'une et l'autre à une personne plus capable d'en soutenir la dignité. Il y est mort dans la réputation d'un des plus sages et dees plus heureux politiques de son siècle. Il s'en faut beaucoup que celui qui lui a succédé ait le même mérite, aussi n'a-t-il que le titre de barcalon, et M. Constance Falcon en fait toutes les fonctions (5). Comme le R.P. Tachard et M. l'abbé de Choisy ont déjà fait le portrait de ce grand ministre, je n'ajouterai rien à tout ce qu'ils ont dit de sa pénétration dans les affaires les plus difficiles, de ses manières honnêtes et engageantes, enfin de cette grandeur d'âme qui lui a mérité la confiance de son prince et l'estime de tous les Français qui l'ont vu.

Le troisième ministre d'État se nomme Oya Claoum (6), c'est-à-dire généralissime des armées du roi. Il est à Siam ce que le connétable était autrefois en France : c'est lui qui a droit de lever des troupes et qui les envoie tantôt sur mer, tantôt sur terre, selon les différents besoins de l'État. Rien ne se fait dans la guerre que par son ordre. C'est lui qui fournit à tous les frais de l'armée et qui est chargé du soin de tout ce qu'il y est nécessaire. Mais il n'en est pas pourtant si bien le maître qu'il puisse sans un ordre exprès de Sa Majesté la mener où bon lui semble, et ce n'est que dans les occasions imprévues qu'il peut de lui-même hasarder un combat ou surprendre une ville ennemie.

L'Oya Vang (7) qui est le quatrième ministre d'État est celui que nous appelons en France le grand maître de la Maison du roi. Il a soin de fournir à toutes les dépenses qui se doivent faire, non seulement pour la personne de Sa Majesté, mais encore pour les dames du palais et pour tous les officiers qui sont couchés sur l'État. Le roi pour rendre cette charge plus considérable, y a joint l'intendance générale de toutes les côtes maritimes qui sont depuis PiplyPhetchaburi (เพชรบุรี), ou Phetburi, la Cité des pierres précieuses, à environ 160 km au sud de Bangkok, à l'extrémité nord de la péninsule Malaise. jusqu'à Cambodge.

CHAPITRE II

NOTES

1 - Nous reproduisons ci-après la gravure qui sert de frontispice à cette 2ème partie.

ImageFrontispice de la 2ème partie de la Relation. 

2 - Chakri (จักรี), ou Chao Phraya Chakri (เจ้าพระยาจักรี). La Loubère le définit ainsi : Le Tchacry a le département de toute la police intérieure du royaume : à lui reviennent toutes les affaires des provinces : tous les gouverneurs lui rendent compte immédiatement et reçoivent immédiatement les ordres de lui. Il est le chef du Conseil d'État. (Du royaume de Siam, Paris, 1691, p.342). Deux siècles plus tard, Jean-Baptiste Pallegoix désignera le Somdet-chao-phaja-chakri, le mandarin du rang le plus élevé, comme généralissime et surintendant des provinces du Nord. 

3 - Le Phra Khlang (พระคลัง) ou Krom Phra Khlang (กรมพระคลัง) était une sorte de Premier ministre, chargé tant des finances que des affaires intérieures et étrangères (khlang : คลัง signifie trésor, au sens réserve de l'État). Les Français l'appelaient barcalon. On trouve de nombreuses variantes de ce mot dans les relations occidentales, dérivées du portugais barcalão, lui-même déformation de Phra Khlang.

ImageVrai portrait du grand et illustre barcalon du roi de Siam (1691). 

4 - Il s'agit du Phra Khlang Kosathibodi (พระคลังโกษาธิบดี), frère de lait du roi Naraï et frère de Kosapan (โกษาปาน), futur ambassadeur siamois en France. Kosathibodi mourut en 1683, non sans être tombé en disgrâce et avoir reçu des coups de rotin sur l'ordre de Naraï. Selon La Loubère (Du Royaume de Siam, I, 1691, pp.286-287), la disgrâce du barcalon aurait été due à une liaison sentimentale qu'il entretenait avec l'épouse du roi : L'opinion commune est, à Siam, que ce fut une faute de cette nature qui causa la dernière disgrâce du feu barcalon, frère aîné du premier ambassadeur du roi de Siam auprès du roi. Le roi son maître le fit bâtonner très rudement, et cessa de le voir, sans pourtant lui ôter ses charges. Au contraire, il continua de se servir de lui pendant les six mois qu'il survécut aux coups qu'il avait reçus, et il prépara de sa propre main tous les remèdes que le barcalon prit dans sa dernière maladie, parce que personne n'osait lui en donner, de peur d'être accusé de la mort d'un homme qui paraissait si cher à son maître. 

5 - Le père Tachard avait noté cette anecdote (Voyage des pères jésuites... p.192) : Le barcalon étant mort quelque temps temps après, le roi voulut mettre M. Constance en sa place. Il s'en excusa, et répondit à Sa Majesté que ce poste lui attirerait l'envie de tous les grands, qu'il la suppliait très humblement de ne le point élever au-dessus de son état et qu'il n'avait plus rien souhaiter, étant assez heureux pour avoir part à ses bonnes grâces. Dans son Journal du 29 septembre, l'abbé de Choisy donne une version encore plus flatteuse pour l'aventurier grec : M. Constance n’a point voulu accepter la charge de grand Chakri qui le mettrait au-dessus du barcalon : il se contente d’avoir toute l’autorité. 

6 - Okya Calahom (ออกญากลาโหม). La Loubère énumère ainsi ses fonctions (Du royaume de Siam, 1691, I, p.342-343) : Le calla-hom a le département de la guerre : il a le soin des places, des armes, des munitions : il donne tous les ordres qui regardent les armées et il en est naturellement le général, quoique le roi puisse nommer pour général qui il lui plaît. 

7 - Wang (วัง) signifie palais. L'Okya Wang (ออกญาวัง) pourrait être défini comme l'administrateur du palais royal. La Loubère en énumère ainsi les fonctions (Du royaume de Siam, 1691, I, p.369-370) : L'oc-ya Vang commande dans le Vang et réunit en lui toutes les fonctions qui regardent les réparations du palais, l'ordre qui doit être observé dans le palais et la dépense qui s'y fait pour l'entretien du roi et pour celui de ses femmes et de ses eunuques, et de tous ceux que ce prince nourrit dans le Vang. Ce fut l'oc-ya Vang qui, à l'exemple de tous les autres gouverneurs qui avaient reçu des envoyés du roi à l'entrée de leur gouvernement, les vint recevoir à la porte du Vang et qui les introduisit à l'audience du roi son maître. 

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