Cinquième chapitre.
De la garde du roi et de sa suite, quand il sort sur son éléphant.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

La garde du roi est composée de plusieurs compagnies de jeunes gentilhommes et de simples soldats. Le nombre n'en est pas réglé comme en France, il est plus grand dans certains jours que dans d'autres, et bien moindre quand Sa Majesté demeure dans le palais que quand elle en sort. Les simples soldats sont en garde dans les premières cours du château pendant un mois, et les mandarins qui tiennent les autres cours et les salles les plus proches de l'appartement du roi, chacun selon la dignité de sa charge et le rang qu'il a dans le royaume, n'ont que trois jours de suite de service. Les uns et les autres se partagent en deux escouades, afin que chacun d'eux puisse à certaines heures du jour et de la nuit pourvoir aux nécessités de la vie. Ils sont tous attachés à leur poste, assis sur leurs talons, car c'est manquer de respect que de se tenir debout dans le palais du roi, quand même il n'y est pas. Ils y gardent un profond silence et les moindres fautes qu'ils font contre la discipline établie parmi eux sont sévèrement châtiées sans déplacer, par leurs officiers qui ne les perdent presque point de vue. Quand le roi sort pour faire parade de sa grandeur en présence d'un ambassadeur de quelque souverain qu'il veut honorer en personne, ou bien pour assister à la cérémonie d'une grande fête, les compagnies de sa garde à pied sont soutenues par des escadrons de cavalerie qui font bien tous ensemble douze à treize mille hommes. Si la cavalcade se fait par terre, plusieurs des plus beaux éléphants des écuries de Sa Majesté se trouvent prêts à la porte du palais, pour servir de monture aux plus grands seigneurs de sa suite. Celui du roi, qui est le plus beau et le plus adroit de tous, se courbe de lui-même sitôt qu'il le voit approcher de lui, et il le connaît si bien qu'il ne peut pas souffrir d'être monté par un autre tel qu'il puisse être. Son harnais est d'une magnificence extraordinaire. Sur le milieu de son dos s'élève un trône tout éclatant d'or de de pierreries, où le roi est assis fort à son aise, tenant en main un croc d'or pour le piquer et le faire tourner de quel côté il lui plaît. Il a pourtant derrière lui un petit mandarin prosterné sur la croupe, qui en cas de besoin lui peut servir de cornaque et de guide. Cet éléphant, tout grand qu'il est, n'est point pourtant celui dont on a déjà parlé dans les relations qui ont précédé cette histoire, car le roi a tant de vénération pour l'éléphant blanc qu'il ne se croit pas digne de le monter. Les mandarins se font un honneur de le servir. Les vaisseaux dans lesquels il mange sont tous d'or massif, et de peur que le soleil ne lui fasse mal à la tête, il ne marche jamais que sous de grands parasols faits des plus belles étoffes de la Chine. Il s'en faut beaucoup que celui-ci soit si grand seigneur, quoiqu'il ait l'allure bien plus fière quand il sent le roi sur son dos. Il ne doit pas même lui succéder, on en élève un autre jeune qui est blanc, c'est-à-dire d'un gris cendré comme lui, lequel prendra sa place après sa mort et recevra les mêmes honneurs qui lui seront rendus jusqu'au dernier moment de sa vie, car ni l'infirmité ni la vieillesse ne sont point de sujets légitimes pour les dégrader. Cent pas devant le roi marche la cavalerie sur une même ligne toujours à la gauche de Sa Majesté, la civilité siamoise ne peremettant pas de se tenir directement vis à vis une personne à qui on doit du repect. Sa Majesté a autour d'elle un fort grand nombre de mandarins à pied qui l'accompagnent d'un pas grave et modeste, les uns portent ses armes, les autres sa boussette et son bétel, et trois d'entre tous ceux qui l'approchent de plus près tiennent chacun en main un grand parasol fait de brocart d'or et d'argent, qui a un manche tout d'or ou d'argent massif. Ces parasols les suivent partout, et passent dans le royaume pour des symboles de la divinité des rois à qui les peuples, disent-ils, doivent presque les mêmes honneurs sur la terre qu'ils rendent aux dieux qui sont déjà entrés dans le Nyreupânenipphan (นิพพาน), nirvana.

Huit ou dix pas après le roi on voit paraître sur un éléphant qui n'est guère moins beau ni moins richement paré que le sien, le prince qu'il a adopté pour son fils. Il est suivi de plusieurs grands mandarins qui se tiennent prosternés sur leurs éléphant qui sont nus et sans cherolle, gardant tous un silence respectueux. Ils sont entourés de leurs esclaves, qui ne précèdent que de trois ou quatre pas seulement les compagnies des gardes à pied, qui marchent toujours en queue et terminent ainsi toutes les cavalcades que Sa Majesté fait par terre.

Mais si elles se font sur l'eau, la disposition en est encore plus agréable et l'on ne saurait donner une idée plus juste de leur magnificence qu'en la comparant à la beauté des cérémonies du doge de Venise quand il va épouser la mer. Plus de deux cents cinquante balons se rangent d'abord de part et d'autre, et autant que faire se peut dans une égale distance sur les bords de la rivière. Vingt ou trente du nombre de ceux dont le R. P. Tachard nous a donné la figure dans la relation de son voyage, précèdent deux à deux celui du roi qui est ramé par six-vingt bras peints. Ce sont les gens les mieux faits et les plus adroits que l'on choisit pour les honorer de cet emploi. Ils ont tous un casque, une cuirasse, des genouillères et des bracelets d'or. C'est un plaisir de les voir ramer en cadence, leurs rames sont toutes dorées et le bruit qu'ils font en frappant doucement les unes contre les autres, joint à certains airs qu'ils chantent à basses voix à la louange du roi, fait une espèce de concert qui divertit extrêmement les gens du pays. Celui qui tient le timon du balon a bien d'autres choses à faire qu'à penser à se réjouir avec les rameurs, car lui seul est responsable du succès de sa course. Si elle est retardée ou parce qu'il s'est laissé porter par le courant de la rivière, ou parce qu'il s'est détourné à droite ou à gauche plus qu'il n'était nécessaire, une grêle de coups de rotin ne manque point de lui tomber à l'heure même sur les épaules. Comme la place où il est assis est fort étroite, s'il est assezs maladroit pour se laisser tomber dans l'eau, on l'y laisse périr, ou bien on lui coupe la tête ; mais s'il n'est tombé que parce que le timon s'est rompu entre ses mains, alors on l'en retire avec honneur et on récompense la force et le courage qu'il a eu de résister si bien à la rapidité de l'eau, ne s'étant ainsi rendu que quand il n'a plus été en pouvoir de se défendre. Les rideaux de la cherolle du balon du roi sont enrichis de pierre précieuses, et sur son estrade couverte des plus riches tapis de l'Orient, six jeunes mandarins de la première qualité demeurent toujours prosternés. Sur la queue du balon un petit étendard d'une feuille d'or assez épaisse fait face au roi et le distingue de tous les autres. Il y a deux balons à ses côtés, qui sont aussi grands et aussi magnifiques, que l'on appelle les balons de la garde, et deux autres qui ne sont pas tout à fait si riches ; ceux-ci sont fermés de toutes parts, parce que le roi s'y retire de temps en temps pour y boire et pour y manger, à moins qu'il ne trouve sur sa route quelques-uns de ses châteaux, car alors il descend pour y aller prendre ses repas. Cinquante autres balons dorés de différentes figures, mais qui ne sont guère moins beaux, paraissent à leur suite dans le même ordre. Ils ne sont en partie que pour servir de parade, car il n'y en a que dix ou douze des plus proches de celui du roi qui soient remplis, du fils adoptif de Sa Majesté, des premiers mandarins et des principaux officiers du royaume qui l'accompagnent ; les autres mandarins qui se trouvent ordinairement à la suite du roi dans ces jours de cérémonie, au nombre de deux cents ou environ, suivent dans des balons beaucoup moins superbes, quoiqu'ils soient de même grandeur et à peu près de même figure. Ils vont tous avec une vitesse qui égale et qui quelquefois même surpasse celle de nos postes les plus diligentes.

Mais afin que rien ne manque à la beauté de cette cavalcade et que tout s'y passe dans l'ordre que l'on y doit observer, on s'y prépare deux ou trois jours avant qu'elle se fasse. Il y a ordre dans tous les endroits par où le roi doit passer de faire trois choses : la première, c'est que chacun ait soin d'élever devant sa maison une haie de jonc assez haute pour empêcher de le voir et d'en être vu quand il passera : la seconde, c'est de fermer promptement les portes et les fenêtres sitôt qu'on sera averti de sa marche par les fifres et les tambours qui la précèderont. Et en troisième lieu, de garder un profond silence jusqu'à ce qu'il soit passé. Il y a pourtant un jour dans l'année auquel le peuple a la permission de voir le roi ; c'est celui qu'il destine à la course des balons, qui est la plus grande et la plus solennelle de toutes les réjouissances. Autrefois il lui était encore permis de le voir quand il allait fendre les eaux et leur défendre de croître davantage, mais cette coutume est présentement abolie. Au reste, quand le roi sort en cérémonie dans son balon, il est toujours vêtu à la simaoise ; son bonnet pointu est orné de deux couronnes de diamants, et son habit enrichi de rubis et de plusieurs autres pierres précieuses toutes différentes. Mais quand il va à la chasse, il s'habille assez souvent à la française, et au lieu de bonnet, il porte un chapeau noir ou rouge entouré d'un cordon large de deux doigts, couvert de pierreries, avec une fort belle aigrette.

CHAPITRE VI

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