Sixième chapitre.
Des privilèges et des constitutions générales des talapoins.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

De tous les privilèges des talapoins, celui qui les exempte de toute sorte de tributs et de charges publiques est sans difficulté le plus considérable. C'et cette exemption qui en produit une si grande multitude. L'oisiveté qui règne dans leurs monastères est un charme puissant pour cette nation qui ne connaît guère de plus grand plaisir que celui de vivre sans rien faire et aux dépens d'autrui. Sous prétexte de soutenir l'honneur de leur ministère, ils ont usurpé un empire dont ils sont extrêmement jaloux ; ils ne saluent personne, ni grands ni petits, non pas même le roi, et tout le monde se prosterne devant eux. Le roi d'aujourd'hui, plus avisé que ses prédécesseurs, n'a pas voulu se soumettre à cet usage, et pour éviter ce salut, il a défendu à tous les talapoins de paraître en sa présence sans un ordre exprès, à la réserve du grand sancrât qui demeure toujours à la cour. Aussi quand les talapoins voient venir le roi, ils se retirent bien vite et se cachent de peur d'en être aperçus. Les supérieurs se précautionnent fort sur ce point et font fermer toutes les portes lorsqu'ils savent que le roi doit passer dans leur quartier. De quelque qualité que soit un séculier, ils ne l'appellent jamais ChâouChao : เจ้า, qui signifie Monsieur, et pour exprimer ce mot, Je, ils ne se servent pas non plus des termes ordinaires CâchaouKha chao : ข้าเจ้า, qui veulent dire : Moi serviteur de Monsieur, mais de ceux de RaôuRao : เรา ou Roupรูป ? qui signifient Nous, ou Ma personne. Dans les chemins, ils ne cèdent le pas à qui que ce soit et ils aiment mieux se détourner, ou entrer dans la boue jusqu'aux genoux que de marcher après d'autres. Les Siamois qui les ont en vénération les préviennent là-dessus, mais les étrangers n'ont pas les mêmes déférences et ils ont quelquefois la malice de les jeter dans l'embarras. Quand ils vont dans les maisons, ils prennent d'abord la première place et s'assoient sur une peau de buffle qu'ils portent avec eux si on ne leur présente pas un tapis ou une natte en particulier. Ils sont logés et entretenus aux dépens du public. Leurs couvents sont des asiles inviolables, tout ce qui s'y retire, soit homme, soit animal, y est dans une entière sûreté et quiconque oserait y toucher serait puni comme sacrilège. De dérober aussi dans un pagode et d'injurier un talapoin, ou de le battre, c'est un crime digne du dernier supplice. Tant d'honneurs et de prérogatives ont été accordées aux talapoins en considération de leurs constitutions qui contiennent des très beaux règlements et qui les obligent à une grande perfection, car il leur est ordonné de n'avoir en tout que ce qui est absolument nécessaire à la vie, de ne garder que trois pièces d'étoffe dont leur habit est composé et une autre vieille pour se couvrir quand ils se lavent et quand ils nettoient les autres, de distribuer à leurs confrères qui sont pauvres le superflu des aumônes qu'on leur fait et de ne rien réserver pour le lendemain. Il ne leur est pas permis de rechercher les dignités et s'attribuer de l'autorité sur leurs frères, d'assister aux spectacles, de se mêler des affaires du monde et de s'intriguer dans les mariages, même de leurs proches parents. Il leur est défendu, sous des peines très sévères, de regarder les femmes, de rien recevoir de leur main, de s'asseoir auprès d'elles et sur le même tapis, en un mot de les fréquenter, et même d'en désirer la connaissance. S'ils sont surpris avec elles dans quelque commerce de galanterie, la loi les condamne à être rôtis vifs à petit feu. Pendant que j'étais à Siam, cette rigoureuse ordonnance s'exécuta sur deux malheureux qui avaient été convaincus de ce crime. Et certainement ils ne méritent pas de pardon quand ils tombent dans quelque faute grossière, car leurs constitutions les éloignent de tout ce qui peut les porter au libertinage et n'oublient rien de ce qui sert à les entretenir dans l'esprit de régularité. Tous les ans, vers la fin de l'année, ils sortent du monastère, à l'exception de deux ou trois qui demeurent pour le garder, ils se retirent à la campagne sous de petites cabanes afin d'être entièrement séparés de la société des gens du monde et de s'appliquer avec plus de liberté à la méditation des choses spirituelles. Ces cabanes sont rangées en forme de camp. Celle du supérieur est au milieu et plus élevée que les autres. Là, pendant trois semaines, ils redoublent leurs austérités dans le jeûne, leur assiduité à la prière et leur ferveur dans les autres exercices de piété. Le motif de ces retraites est de les accoutumer à être toujours humbles, modestes, charitables à garder le silence et à renoncer à leur propre volonté. Enfin leur détachement doit être si parfait qu'il ne leur est pas permis de poursuivre hors de leur enclos un homme qui aurait dérobé quelque chose dans la pagode. Ces constitutions sont sévères et difficiles, mais elles ne sont pas impraticables et il n'y a pas encore longtemps qu'un vieux talapoin montra qu'on peut aller plus loin : des voleurs s'étaient avancés pendant la nuit pour enlever un beau balon qu'un mandarin lui avait donné. Ce bon homme, ayant entendu le bruit qu'ils faisaient pour rompre la chaîne à laquelle ce balon était attaché, descendit aussitôt et leur mettant entre les mains la clé du cadenas, les avertit de se retirer promptement de peur qu'ils ne fussent découverts si ses confrères venaient à s'éveiller. Cette action éclata d'autant plus qu'il s'en fait à présent peu de pareilles. Les talapoins sont aujourd'hui fort relâchés et ils ont, ce dit-on, beaucoup dégénéré de la vertu de leurs prédécesseurs. Ils ont pourtant l'adresse de se composer au-dehors et de sauver les apparences afin de conserver leur crédit parmi le peuple aux dépens duquel ils s'enrichissent. On les voit dans les rues marcher en file l'un après l'autre avec une gravité modeste et édifiante. Ils prêchent avec zèle et déclament fortement contre les vices, mais au-dedans ils sont comme la plupart des autres hommes, et pires bien souvent. Les supérieurs sont les plus corrompus, et croient que parce qu'ils ont plus d'autorité, ils ont droit de prendre plus de licence. Leurs dérèglements ne sauraient être si cachés que le public n'en découvre une partie ; on a su que plusieurs de ces libertins, ayant été surpris dans de mauvais commerces, auraient servi d'avertissement et d'exemple aux autres si leur argent ne les avait tirés d'affaire. Les gens de bien en murmurent hautement, ils regrettent sans cesse les siècles passés où l'innocence et la sainteté des talapoins faisaient douter si c'étaient des hommes ou des anges. Ils soupirent ardemment après le moment de la réparation, et jugeant par les désordres qui augmentent tous les jours que ce temps est proche, ils attendent bientôt un dieu réformateur, lequel donnant au monde une face nouvelle exterminera ces misérables hypocrites, fera fleurir la justice et les lois et ramènera l'exercice des vertus, dont on ne connaît presque plus le nom.

CHAPITRE VII

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