Huitième chapitre.
De la manière de recevoir à la cour de Siam les ambassadeurs des empereurs.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Le roi de Siam sait fort bien distinguer la grandeur et le mérite des souverains qui lui envoient des ambassadeurs. Il reçoit ceux des empereurs de la Chine, du Moghol et du grand Sophi avec bien plus de pompe et de cérémonie que ceux des princes ses voisins. Comme ces derniers sont presque tous des tributaires de sa couronne, qui ont besoin de son secours pour se défendre contre leurs ennemis ou qui lui sont beaucoup inférieurs en richesse et en puissance, il les traite assez cavalièrement, et sans donner à leurs ambassadeurs aucun sujet de se plaindre de lui, il ne laisse pas de leur faire sentir la différence qu'il y a entre le roi de Siam et les maîtres qui les envoient. Il les oblige, avant que de leur donner audience, de remettre leurs lettres entre les mains du barcalon et de lui communiquer les affaires qui ont donné lieu à leurs ambassades, afin que les ayant examinées, il puisse leur en faire le rapport et concerter avec lui dans son Conseil la réponse qu'il leur doit faire. Le jour de l'audience étant arrêté, on porte leur lettre, que l'on a fait traduire en siamois, dans une petite salle bâtie hors de la ville, en forme de pyramide. Là, elle demeure en dépôt jusqu'à ce que le roi députe de grands mandarins pour lui aller rendre les mêmes honneurs qu'ils rendraient aux princes mêmes qui l'ont écrite, s'ils y étaient en personne. Ils la portent en cérémonie sous un riche parasol, dans la cherolle d'un des balons d'État, et quand ils sont arrivés au palais ils la présentent au roi, qui la lit et la leur rend après l'avoir lue, pour la porter dans les archives du royaume où toutes celles qui ont été jusqu'à présent reçues de la part des princes sont soigneusement conservées. Un autre balon d'État est en même temps détaché pour aller prendre l'ambassadeur à qui le roi doit donner audience. Il y vient sans autre cortège que celui des gens de sa nation qui l'ont accompagné dans son voyage ou qui, par hasard, se sont trouvés à Siam. Le roi le reçoit dans une des premières salles de son palais, et quelquefois même dans le cour la plus proche de son appartement, car les Siamois ont souvent dans la bouche ce proverbe que les princes leurs voisins ne sont pas dignes d'avoir la tête où le roi de Siam met ses pieds. Mais ce pauvre ambassadeur est obligé, comme un particulier, de s'y déchausser à la porte de la première cour, d'y laisser toute sa suite et de venir seul à l'audience sous la conduite de quelques mandarins qui l'accompagnent. Sitôt que le roi paraît, il le salue comme eux par trois profondes saombayes. Il explique au barcalon, par la bouche de son interprète, le sujet de son ambassade et les propositions qu'il est chargé de faire au roi de Siam de la part du roi son maître. Le barcalon en fait son rapport à Sa Majesté siamoise, qui lui rend à l'heure même sa réponse. Sitôt qu'il l'a reçue par la bouche du barcalon, il fait trois autres sombayes pour remercier Sa Majesté. On lui présente du bétel dans une boussette d'or, une veste ou quelques autres curiosités et il prend congé du roi dès cette première audience, car il est rare, et il faut que l'affaire soit bien difficile, si elle n'a pu s'y terminer, et bien importante si on lui donne une seconde audience. Il n'en va pas de même des ambassadeurs des empereurs et des rois qui vont de pair avec eux ; on envoie, sitôt qu'on est averti de leur descente dans le pays, plusieurs balons d'État pour les recevoir. Ils apportent eux-mêmes leurs lettres au palais et les donnent en présence du roi au barcalon pour les présenter à Sa Majesté. Les chemins par où ils passent sont bordés de soldats en armes et d'éléphants richement harnachés. Des mandarins en grand nombre, vêtus de leurs plus beaux habits et suivis de tous leurs esclaves, viennent au-devant d'eux pour les accompagner à l'audience. Le roi la leur donne dans son palais, il les y fait traiter magnifiquement et jamais il ne les renvoie sans les avoir chargés de présents assez riches pour leur faire concervoir une haute idée de sa grandeur et de sa magnificence. Il ne faut pourtant pas juger de ce qu'il a coutume de faire pour les ambassadeurs des empereurs d'Orient par ce qu'il a fait pour M. le chevalier de Chaumont, car il a recherché soigneusement toutes les occasions de lui marquer son estime et il n'a rien omis de tout ce qu'il a cru pouvoir lui mériter son amitié. Je renvoie le lecteur aux relations curieuses qui en ont été données au public, et je veux seulement y ajouter que ce prince, pour engager ses mandarins, et les premiers officiers de la couronne à ne rien épargner de tout ce qui pourrait contribuer à l'honneur de sa réception, leur commanda de lui en faire autant qu'à lui-même, s'il faisait sa première entrée dans sa ville capitale. Je saurai bien, dit-il, reconnaître ceux qui auront satisfait à mes inclinations, mais je saurai bien aussi faire ressentir mon indignation à ceux qui n'auront pas eu pour moi dans cette occasion toute la complaisance qu'ils me doivent.

CHAPITRE IX

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