Douzième chapitre.
Des différentes religions qui sont permises dans ce royaume.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

J'ai déjà dit que le roi de Siam et les seigneurs les plus spirituels de sa cour ont des opinions singulières sur le sujet de la religion et que ne voyant pas la raison pour laquelle Dieu, qui est le père commun de tous les hommes, ait voulu se faire connaître à quelques nations particulières préférablement aux autres, ils se sont faussement imaginé qu'il doit être l'auteur de toutes les religions, puisqu'il en est l'objet, et que sa providence a sagement inspiré la différence des cultes comme il a fait la diversité des langues. Ce prince, plus habile dans l'art de régner qu'aucun de ses prédécesseurs, accommode ainsi ses sentiments à ses intérêts ; persuadé que la force des armes peut bien tenir les ennemis dans la crainte et assurer l'État contre les entreprises du dehors, que les lois entretiennent l'ordre et la discipline au-dedans, mais que le trafic excite l'industrie des habitants et apporte l'abondance et les richesses, il s'est déterminé à prendre cette voie plus courte et plus engageante qu'aucune autre, il a invité tous les peuples de l'Orient et ceux de l'Europe qui ne lui sont point suspects à venir chez lui. Il les a reçus favorablement, il a permis à chacun de vivre à sa mode, de bâtir des temples et de faire publiquement l'exercice de la religion de son pays, pourvu qu'il n'entreprît rien contre le repos de son État. Il a même laissé à ses sujets la liberté d'embrasser la créance qu'il leur plaira davantage sans crainte d'en être punis ni recherchés en aucune manière. Ainsi on a vu bientôt des gens de tous les climats de la terre aborder dans ce royaume. Ceux qui aiment à faire des prosélytes et qui courent à la conquête des âmes n'ont pas eu moins d'ardeur à l'y établir que ceux qui ne cherchent qu'à s'enrichir. Les chrétiens, les mahométans et les idolâtres y ont envoyé de nouvelles colonies, ou renforcé les anciennes, et les uns et les autres n'omettent rien de ce qui peut y faire fructifier leur doctrine. Celle des Pegus est sans contredit la plus suivie, ses sectateurs sont répandus partout ; ils conviennent avec les Siamois dans leurs principaux articles, un seul point les divise, ce sont quelques pratiques superstitieuses dont les Pegus sont étrangement infatués : ces malheureux sacrifient des animaux aux démons et leur servent tous les jours à manger dans un pot de terre. Quand ils se sont une fois assujettis à ce devoir ils n'oseraient plus s'en dispenser de peur d'être sévèrement châtiés. Ils prétendent avoir vu de terribles effets de la colère de ces mauvais anges, et c'est par cette raison que plusieurs ont refusé de se soumettre à la foi de Jésus-Christ, ne le croyant pas assez puissant pour les garantir de la vengeance des démons. Depuis quelques années, le dogme impie de Mahomet y a jeté de profondes racines, et on a beaucoup appréhendé qu'il ne devînt la religion dominante. Au commencement, le roi le favorisait extrêmement et souvent il a contribué aux dépenses nécessaires pour célébrer honorablement les fêtes des mahométans. Leurs mosquées sont fort belles ; ils font la prédication et la prière aussi librement et aussi régulièrement que dans les pays où ils sont les maîtres. Tous les ans ils vont en procession dans la campagne et dans les villes, accompagnés d'une grande multitude de peuple que la pompe et la singularité de ce spectacle attire de tous côtés, et véritablement cette cérémonie a beaucoup d'apparence et serait capable de gagner les Siamois, qui aiment le faste et l'ostentation. Cependant à la réserve de quelques misérables qui se sont laissés corrompre par argent, ou qui se sont vendus, il y en a très peu qui aient pris parti avec les mahométans. Les honnêtes gens ne veulent pas seulement en entendre parler, à cause des maximes pernicieuses dont l'Alcoran est rempli et de l'aversion naturelle qu'ils ont pour les Mores. Le roi même n'a plus pour eux les mêmes égards qu'il avait autrefois ; désabusé par leur propre conduite, qui n'est pas moins déréglée que leur loi est brutale et sensuelle, il a cessé de les assister, et présentement il ne leur fait point d'autre grâce que celle de les souffrir.

Les Malais qui sont une partie considérable de ses sujets sont mahométans, mais quoiqu'ils soient circoncis comme les Mores, qu'ils admettent les mêmes principes et qu'ils croient les mêmes mystères, ils n'ont pourtant aucune communication avec eux ; la cause de cette séparation vient de ce qu'ils sont été instruits par un autre disciple de Mahomet.

Les Chinois ont des temples dans toutes leurs habitations ; je n'y ai rien remarqué que deux grandes figures qui représentent le soleil et la lune, une lampe toujours ardente et plusieurs caractères chinois suspendus, et appliqués sur les murailles. Ils offrent des porcs en sacrifice, et au défaut de cette pompe vénérable et majestueuse avec laquelle ils célèbrent leurs cérémonies dans la Chine, ils font un bruit si horrible que tout le quartier jusqu'à plus de deux cents pas en est incommodé. Comme la plupart ne sont que des marchands arrivés depuis peu, ils manquent de prêtres. Lorsque j'étais à Siam, ils n'en avaient que deux qui n'étaient venus qu'à dessein de ramasser de quoi faire bâtir un temple dans la Chine. Ces prêtres étaient vêtus d'une longue robe de couleur de feuille morte avec des manches fort larges, semblables à celles des bénédictins.

Les Laos, les Cambodgiens et les autres nations voisines de Siam ne font aucun exercice qui les distinguent des Siamois ; ils ont quelques traditions particulières, et quelques usages qui leur sont propres, mais cela ne les empêche pas d'aller aux pagodes et d'y assister à l'office avec autant de dévotion et d'assiduité que les naturels du pays.

Les calvinistes et les luthériens anglais et hollandais se sont contentés du droit d'avoir des temples sans en vouloir user, et ils aiment mieux un bon comptoir qu'une belle église. Ils n'ont point de lieu affecté aux exercices de religion. Tous les dimanches, ils tiennent le prêche chez les Hollandais, dans une salle où se rendent deux ou trois Français hérétiques habitués à Siam qu'ils ont admis à leur communion, et quelques Indiens qu'ils ont engagés dans l'erreur.

Au milieu de toutes ces mauvaises graines, la foi catholique commence à germer ; toutes choses sont heureusement disposées à son avantage et il ne faut point d'autre garant de l'accroissement de cette divine plante que le zèle infatigable et la piété constante de ceux qui la cultivent et qui l'arrosent aujourd'hui.

CHAPITRE XIII

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