Quatorzième chapitre.
Des monnaies, des poids, des mesures et des calculs (1).

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Quoique l'or soit assez commun dans le royaume de Siam, il est rare que le roi permette d'en faire de la monnaie, et jamais il n'arrive que l'on y grave son portrait. Le respect, disent-ils, que l'on doit à la Majesté Royale, ne peut pas souffrir que l'on prodigue ainsi son image et qu'on la fasse passer dans des mains qui pourraient la profaner par le mauvais usage qu'elles en feraient. Mais il y a quatre sortes de pièces d'argent qui ont cours dans le commerce. La première, qui vaut environ trente-trois sols six deniers de notre monnaie, s'appelle en siamois bât et en langue vulgaire ticalบาท : BAHT - TICAL - TIKAL - BAT - BAAT : C'est une monnaie d'argent qui a cours et qui se fabrique dans le royaume de Siam. Elle pèse trois gros et vingt-trois grains. (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert).
Pol duang
. Elle est ronde d'un côté comme une balle de mousquet et de l'autre elle est plate et fendue par le milieu environ jusqu'à la moitié. Proche la fente il y a la figure d'un cœur, ou d'un petit triangle, et sur le dos il y a encore un petit rond.

La seconde pièce de monnaie qui est d'un argent aussi pur que la première et à peu près de même figure porte le nom de selungueSELING, s. m. (Comm.)​​ poids & monnoie dont on se sert, & qui a cours dans le royaume de Siam ; il se nomme mayon en chinois. (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert) ou de maïon. Elle ne vaut qu'environ huit sols quatre deniers de notre monnaie de France.

La troisième qui est de même matière se nomme le fouängFOANG, s. m. (Comm.) petite monnoie d’argent qui a cours à Siam, & qui y vaut quatre sous & la moitié d’un denier de la nôtre, à 3 liv. 10 s. l’once d’argent. Le foang est la moitié du mayon. (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert)., son prix est de quatre sols deux deniers, c'est-à-dire qu'il fait la moitié du selungue.

La quatrième que l'on appelle sompaieSOMPAYE, s. f. (Monn. étrang.)​​ c’est la plus petite monnoie d’argent qui se fabrique à Siam. Elle vaut quatre à cinq sols monnoie de France, à prendre l’once d’argent sur le pié de six livres. (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert). est un demi foüang qui vaut deux sols un denier. Autrefois il y en avait une cinquième qui valait la moitié du sompaie, mais elle n'a plus de cours dans le royaume et les Siamois au lieu de cette plus basse de toutes leurs anciennes monnaies, de nos doubles et de nos deniers de France, ne se servent plus à présent que de certaines coquilles qu'ils appellent bïaBIA, s. m. (Commerce.)​​ coquille blanche qui sert de monnoie aux Indes. Les Siamois lui donnent ce nom à la Chine : mais dans le reste des Indes, on l’appelle coris. Neuf bia ou coris valent un denier, argent de France. (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert).. On en donne huit cents pour un foüang, de sorte qu'un homme en a plus qu'il n'en peut porter pour quinze francs. Bien des gens ne laissent pas de s'enrichir dans le débit qu'ils en font, parce qu'ils les achètent en gros à l'arrivée des vaisseaux qui les apportent des Moluques et des îles Philippines.

Dans les provinces éloignées et principalement vers Tenasserim,Aujourd'hui Tanintharyi, au sud de la Birmanie, entre la mer d'Andaman à l'ouest et la Thaïlande à l'est. Longtemps siamoise, la province fut conquise par les birmans en 1759. il y a une monnaie d'étain qui est ronde et plate, et qui peut avoir quatre pouces de diamètre. On y voit dessus plusieurs figures d'oiseaux et de dragons qui sont si mal désignés qu'il n'est pas aisé de les distinguer. On en a trois pour un foüang.

Dans les gros paiements, on ne compte pas par ticals, mais par taelsTAEL, s. m. (Poids chinois.)​​ les Portugais disent telle, & les Chinois, leam. C’est un petit poids de la Chine, qui revient à une once deux gros de France, poids de marc ; il est particulierement en usage du côté de Canton. Les seize taels font un catis, cent catis font le pic, & chaque pic fait cent vingt-cinq livres poids de marc. (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert). et par catésCATI, ou CATTI, s. m. (Commerce.)​​ poids de la Chine, particulièrement en usage du côté de Canton. Le cati se divise en seize taels, chaque tael faisant une once deux gros de France ; de manière que le cati revient à une livre quatre onces poids de marc. Il faut cent catis pour faire un pic, qui est un gros poids de la Chine, semblable à cent vingt livres de Paris, d’Amsterdam, de Strasbourg, & de Besançon. (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert). : le tael est composé de quatre ticals et le caté de vingt taels.

Le caté et le piquePIC, (Poids.)​​ gros poids de la Chine dont on se sert particulierement du côté de Canton, pour passer les marchandises ; il se divise en cent catis ; quelques-uns disent en cent vingt-cinq ; le catis en seize taels ; chaque tael faisant une once deux gros de France ; en sorte que le pic de la Chine, revient à cent vingt-cinq livres, poids de marc. (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert). sont les mesures les plus ordinaires du pays : le caté pèse trois livre et une once, et le pique pèse trois catés. La plus grande mesure du riz qu'ils appellent coïaLe coyan est un poids qui varie entre 18 et 22 piculs. Le coyan de riz non décortiqué vaut environ 16,66 piculs, et 2133.33 livres avoirdupois, soit 967,65 k. (W.A Browne, The Merchant's Handook, 1867, p.237), contient quarante autres petites mesures, dont chacune est du poids de cent catés.

La chouppeLe mot serait d'origine portugaise, d'après La Loubère (1691, I, p.78) qui indique une mesure siamoise correspondante appelée canan, plus probablement thanan (ทะนาน), ancienne mesure en noix de coco qui valait environ 0,85 l. est la mesure des choses liquides. Il y en a de différentes grandeurs : La plus commune tient à peu près une de nos pintes de Paris : Elle n'est point réglée par la police comme les autres mesures, chaque marchand a la sienne, qu'il fixe comme bon lui semble. Leur manière de compter est assez semblable à la nôtre : Ils ont neuf chiffres et un zéro, dont voici la figure.

[Graphie de Gervaise] :
[Graphie moderne] :
๑o
  1 2 3 4 5 6 7 8 9 10

Ils mesurent ordinairement leurs étoffes par palmes, qu'ils appellent chopLe mot est certainement d'origine portugaise. L'unité de mesure décrite par Gervaise est le khuep (คืบ) qui valait environ 25 cm soit l'ouverture du pouce et du doigt moyen, selon La Loubère (1691, II, p.59). et par coudées qu'ils nomment socLe sok (ศอก) valait deux khuep, soit environ 50cm, depuis le coude jusqu'aux bouts des doigts, selon La Loubère (1691, II, p.60).. Leur coudée a une pied et demi et deux pouces.

Dans l'arpentage des terres, ils se servent d'une autre mesure qu'ils appellent Le wa (วา), un peu inférieur à la toise de l'ancien régime, valait environ 2 mètres., qui fait quatre de leurs coudées ou bien de celle qu'ils nomment séenSen (เส้น), environ 40 mètres., qui a vingt de ces vâs. Quatre cent séens font une de leurs lieuesLa Loubère (1691, II, p.60) indique que la lieue siamoise, appelée róë neng (roi nueng (ร้อยหฺนึ่ง), c'est-à-dire 100 fois 1) est de seulement 100 wa. La longueur dont parle Gervaise, égale à 400 wa, est le yot (โยชน์), représentant environ 16 km., qui sont si longues qu'un de leurs meilleurs piétons n'en peut pas faire plus de cinq par jour.

Comme ils n'admettent aucun commencement du monde, on peut bien juger que la supputation et le calcul qu'ils font des temps ne peuvent pas être fort justes. Leur année se règle par le cours de la lune : celle de mars la commence, quoiqu'elle ne soit que la troisième dans l'ordre qu'ils se sont prescrits et que celle de décembre soit appelée la première. La huitième est comptée deux fois dans les années extraordinaires qui arrivent tous les cinq ans, parce qu'elles ont treize mois. Les ordinaires n'en ont que douze, dont les uns ont trente jours et les autres vingt-neuf. Ils les divisent par semaines comme nous, et ils partagent la nuit et le jour en six parties égales qu'ils nomment jâmLe mot yam (ยาม) désigne à la fois une sentinelle et la période de 3 h que dure un tour de garde. Il y a trois yam dans la nuit : Yam 1 de 21 h à minuit, Yam 2 de minuit à 3 h et Yam 3 de 3 h à 6 h., et ce jâm est encore partagé en quatre autre parties qu'ils appellent tôumThum (ทุ่ม) : les heures de la soirée entre 19 h et 23 h. (2).

Au reste dans le temps qu'ils comptaient leurs années par douzaines, ils leurs donnaient ces douzes noms qui suivent : rat, vache, tigre, marmite, serpent, scorpion, cheval, chèvre, singe, coq, chien et cochon  (3). Et quand ces douze années étaient révolues, ils les recommençaient et les continuaient dans le même ordre ; mais M. Constance s'étant aperçu que cette manière de compter apportait de la confusion dans les actes publics et du trouble dans les familles, il a fait ordonner qu'elles se compteraient désormais du temps que Sommonokodom avait reçu la loi d'un ange, c'est-à-dire à présent de la deux mille deux cent trente et unième année de l'établissement de la religion siamoise.

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.

TROISIÈME PARTIE - CHAPITRE I

NOTES

1 - Pour plus de détails sur les monnaies et les poids cités dans ce chapitre, voir la page consacrée aux monnaies anciennes du Siam. 

2 - Dans le système traditionnel, encore utilisé dans les campagnes et notamment par les personnes les plus âgées, le jour était divisé en quatre parties. Chacune était identifiée par un mot qui imitait la sonorité des instruments qui marquaient les heures dans les temples, le gong dans la journée et le tambour la nuit. La journée commençait par le yamrung (ย่ำรุ่ง), le coup de gong de 6 h, et se terminait par le Yamkham (ย่ำค่ำ) : Le coup de gong de 18 h.

Chao (เช้า) était employé pour les heures du matin, Baï (บ่าย) pour les heures de l'après midi, Thum (ทุ่ม) pour les heures de la soirée et Ti (ตี) pour les heures de la nuit.

3 - L'ordre donné par Gervaise est correct, on s'étonne toutefois de trouver une marmite au milieu de ce zoo, là où aurait dû se trouver un lapin. Peut-être s'agit-il d'une marmotte, animal dont l'aspect général peut faire penser à un lièvre. Quant à l'année du scorpion, il s'agit plutôt de l'année du petit serpent, Pi maseng (ปีมะเส็ง) ou Pi ngu lek (ปีงูเล็ก), qui suit l'année du dragon, Pi marong (ปีมะโรง), également appelée année du grand serpent (Pi ngu yai : ปีงูใหญ่). 

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