Treizième chapitre.
De la religion chrétienne et de ceux qui ont annoncé les premiers l'Évangile dans ce royaume.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Que les vérités de l'Évangile aient été annoncées aux Siamois dès le temps des apôtres, et que Saint Thomas ou ses disciples en aient été les premiers prédicateurs, c'est une question que je ne prétends pas décider ; j'y trouverais assez d'apparence si les Siamois s'étaient adonnés de bonne heure à la navigation, parce que de Siam à Meliapour, où l'on croit que Saint Thomas est mort, le trajet n'est que de dix ou douze jours. Mais comme il est certain qu'il n'y a pas six-vingts ans que les Siamois ont commerce avec les habitants de la côte de Coromandel, je ne saurais donner une entière créance aux traditions contraires qui assurent qu'avant les deux dernier siècles ces peuples ont été instruits de l'avènement de Jésus-Christ.

Il ne paraît pas non plus que Saint François Xavier en allant au Japon et aux autres lieux de ses missions s'y soit arrêté. Plusieurs années après sa mort, les pères de la Compagnie de Jésus y ayant été envoyés n'y remarquèrent aucun vestige du christianisme ; ils apprirent la langue du pays, et dès le commencement de leur prédication, ils reconnurent par l'étonnement qu'elle jeta dans tous les esprits que personne ne les avait précédés dans les fonctions du ministère apostolique. Ils composèrent des livres de piété, entre autres un catéchisme qui se voit encore aujourd'hui, et confirmèrent la pureté de leur doctrine par la sainteté de leur vie. Cependant, peu de gens se convertirent, et eux-mêmes essuyèrent de cruelles persécutions ; il y en eut un qui fut mis en prison et qui y mourut aussi saintement qu'il avait vécu. Quelques vieux Siamois âgés de plus de cent ans se souviennent encore d'avoir vu ce saint homme et racontent des choses merveilleuses de sa charité pour les pauvres et de son zèle pour la gloire de Dieu. Enfin, ces pères, plus rebutés par l'endurcissement des Siamois que par les maux qu'ils avaient endurés, abandonnèrent ce peuple incrédule et allèrent rejoindre leurs compagnons qui travaillaient avec plus de succès dans les royaumes de Tonkin et de la Cochinchine. Ils trouvèrent que leur secours ne leur était pas inutile pour cultiver une nouvelle Église, déjà remplie d'une infinité de personnes qu'ils avaient acquises à Jésus-Christ par des travaux et des fatigues incroyables. L'amour tendre et filial que ces pauvres néophytes conservent encore aujourd'hui au milieu des persécutions pour ces hommes vraiment apostoliques, joint à l'attachement inviolable qu'ils ont pour la foi qu'ils en ont reçue, font de glorieux monuments qui nous restent de la fidélité et du désintéressement de leur zèle.

Après la retraite des pères de la Compagnie de Jésus, des Augustins et des Dominicains vinrent à Siam, mais on n'a point su ce qu'ils y avaient fait. Les Portugais s'y étant ensuite établis, les pères jésuites y revinrent pour prendre soin de la colonie chrétienne. Elle était si nombreuse qu'encore qu'on en eût partagé la direction entre eux et les Dominicains, ils ne purent néanmoins s'appliquer à la conversion des gentils. Ce qu'il y eut d'avantageux pour la religion, c'est qu'à la recommandation des Portugais, qui étaient alors très puissants, les chrétiens obtinrent la permission d'avoir des églises et d'y célébrer publiquement le service divin. Ils en bâtirent deux, qui sont les plus anciennes paroisses du royaume ; l'une fut appelée Santo Domingo, pour les pères dominicain, et l'autre Santo Paulo, pour les pères paulistes, c'est le nom qu'on donne communément aux jésuites dans les Indes, à cause de l'ardeur avec laquelle ils marchent sur les traces de ce grand apôtre.

Les choses demeurèrent dans cet état jusqu'au pontificat d'Alexandre VII, qui étant informé par le R. P. de Rhodes de la Compagnie de Jésus des progrès considérables que le christianisme faisait tous les jours, par ses soins et ceux de ses confrères dans ces pays orientaux, voulut bien à sa prière y envoyer des évêques qui y confirmassent ces néophytes, et y ordonnassent des prêtres et qui pussent achever tout ce que l'humilité de ces grands hommes ne leur permettait pas de faire eux-mêmes. Il créa donc ces vicaires apostoliques, M. Pallu évêque d'Héliopolis dans le Tonkin, M. Lambert évêque de Bérythe et M. de Cotolendy évêque de Métellopolis dans la Chine et dans la Cochichine. Ces prélats passèrent dans les Indes les uns après les autres accompagnés d'un bon nombre d'ecclésiastiques, et ceux qui furent assez forts pour résister aux fatigues d'un si grand voyage se rassemblèrent à Siam environ deux années après leur départ de France, croyant y trouver plus de commodités qu'en aucun autre endroit pour passer dans les lieux de leurs missions. La bienveillance du prince, l'humeur douce et honnête des habitants leur firent aussitôt concevoir de grandes espérances pour la religion, c'est pourquoi ils s'y arrêtèrent et résolurent d'y ouvrir une mission. Il y a déjà plus de vingt-cinq ans qu'ils y sont établis, et qu'ils y travaillent avec beaucoup d'application ; ils y ont bâti même plusieurs églises, mais l'aveuglement des Siamois a été si grand qu'ils n'ont pas encore la consolation de les voir remplies d'un grand nombre de chrétiens. L'heure de la conversion de ce peuple infidèle n'était pas encore venue, l'honneur en était réservé au zèle de Louis le Grand qui, non content de faire fleurir la véritable religion dans son royaume, étend ses soins au-delà des mers, et travaille à faire connaître le vrai dieu partout où le bruit de ses conquêtes a porté son nom. Si la célèbre ambassade qu'il envoya il y a quelques années au roi de Siam pour l'engager à recevoir le don précieux de la foi, et pour faire avec lui une alliance solide par le lien étroit d'une même religion n'a pas eu tout l'effet qu'on s'en était promis, il y a sujet d'espérer que le nouveau secours de missionnaires que Sa Majesté envoya l'an passé, à la prière même de ce roi infidèle et au ministère duquel il semble que Dieu ait attaché une bénédiction particulière pour la conversion des gentils, produira enfin cet heureux changement.

Fin de la troisième partie.

QUATRIÈME PARTIE - CHAPITRE I

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