Quatrième chapitre.
Des occupations du roi et de ses divertissements ordinaires.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

La paix dont le royaume de Siam jouit depuis plusieurs années n'a point interrompu le cours des travaux publics, chacun continue d'y rendre au roi pendant six mois les services qui lui sont prescrits ; et ce prince, pour marquer à ses peuples l'aversion qu'il a pour l'oisiveté, leur donne l'exemple d'une application continuelle à tous ses devoirs. Il se lève en tout temps à sept heures précises du matin, ses pages le lavent et l'habillent, il fait ensuite sa prière à Sommonokodom et après qu'il a déjeuné, à huit heures il entre en son grand Conseil pour y demeurer jusqu'à midi. Il y trouve M. de Constance, son Premier ministre, qui lui fait un rapport exact et fidèle des affaires les plus importantes du royaume sur lesquelles il doit se prononcer. Quand il a achevé, le roi reprend tout ce qu'il a dit en présence des mandarins qui sont ses premiers conseillers d'État, et leur demande leur avis. Ils sont tous prosternés par terre, appuyés seulement sur leurs coudes, sans qu'ils soient jamais dispensés de se tenir dans cette posture si gênante pendant qu'ils demeurent en présence de Sa Majesté. Chacun d'eux ouvre son avis par un petit compliment qu'il lui fait à peu près en ces termes : Sire, puisque votre parole royale et divine a bien voulu descendre jusqu'à moi, qui ne suis qu'ordure et poussière, je la mets avec respect sur ma tête, et prends la hardiesse de dire à votre Majesté ce que je pense de l'affaire qu'Elle a daigné proposer à moi qui suis son esclave.

Après qu'ils ont tous dit leur avis, Sa Majesté dit le sien qui décide, sans qu'il soit permis d'y répliquer. Si pendant l'examen et la discussion de l'affaire proposée le roi s'est aperçu qu'il y a eu quelque raison secrète, quelque intérêt particulier qui a pu empêcher quelqu'un de ses conseillers de dire sincèrement et de bonne foi ce qu'il en pensait, il en suspend le jugement jusqu'à ce qu'il ait su au vrai ses sentiments ; et afin que les personnes intéressées ne puissent point leur savoir mauvais gré de la découverte qu'il aura faite à Sa Majesté, elle l'envoie quérir secrètement et à l'insu de tous les autres conseillers pour l'interroger confidemment sur ce qu'elle désire en apprendre.

Quand ce grand Conseil est fini, le roi fait entrer quelques juges subalternes de qui il s'informe des affaires de moindre conséquence qui se doivent juger dans leurs tribunaux, et souvent même il se fait rendre compte des jugements qu'ils ont rendus depuis le temps qu'il les a vus. Il donne ensuite ses ordres aux grands mandarins, ou il leur demande si ceux qu'ils ont déjà reçus ont été eécutés avec toute la fidélité qu'on leur devait. Midi sonné, il va dîner. La table levée, ses pages le déshabillent et le lavent comme ils ont fait le matin. Il s'endort au son des voix et des instruments de musique, et on le laisse reposer jusqu'à quatre heures qu'on l'éveille. On lui donne des habits tout différents de ceux qu'il a portés le matin et quand il est en état d'être vu, son lecteur entre avec un livre à la main, et l'ayant fait voir à Sa Majesté, il lui demande si la lecture ne lui en sera point désagréable. L'Histoire des empereurs de la Chine et du Japon avait été dans les premières années de sa vie celle qui lui avait toujours plu davantage, mais depuis qu'il a ouï parler de Louis le Grand, il a préféré la sienne à toutes les autres. Sa joie paraît sur son visage quand on lui raconte les merveilles de son règne, et on ne fait jamais mieux sa cour que quand on le flatte de l'estime et de l'amitié de ce grand prince.

Il n'y a point d'emploi dans son palais qui soit plus fatiguant que celui de ce lecteur ; il faut qu'il passe assez souvent trois ou quatre heures à lire prosterné par terre et appuyé sur ses coudes, sans presque oser prendre haleine et se mettre dans une situation moins incommode. Quand le roi est à Louveau, la lecture finit ordinairement à cinq heures, son éléphant l'attend à la porte du château, sur lequel il va se promener à la campagne. Mais s'il est dans sa ville capitale, il ne sort jamais que pour aller voir quelque nouvel édifice ou pour assister à la cérémonie de quelque grande fête. Il se contente des belles allées de son jardin, quand le temps est assez beau pour pouvoir s'y promener, ou bien il va rendre visite aux dames qui le retiennent assez souvent jusqu'à huit heures du soir qu'il doit rentrer au Conseil. Comme il a coutume de réserver pour le soir le jugement des affaires de la plus grande conséquence qui lui ont été rapportées le matin, afin de donner à ses conseillers le temps d'y penser plus mûrement pendant la journée, il est rare qu'on lui en propose de nouvelles sans une nécessité pressante. Ce Conseil ne laisse pas pourtant de durer jusqu'à minuit que le roi se retire, ou pour aller souper, s'il n'a pas mangé avant que d'y entrer, ou pour se coucher. Quoique ce prince s'applique fortement au soin de ses affaires et au bon gouvernement de son royaume, il ne laisse pas pourtant de donner quelques temps à ses divertissements. Il préfère à tous ses plaisirs celui de la chasse des tigres et des éléphants, qu'il fait durer pendant tout le temps qu'il demeure à Louveau, c'est-à-dire depuis le mois de novembre jusqu'aux derniers jours de juillet ou les premiers du mois d'août. Jamais prince n'y fut plus adroit ni plus heureux que lui : il n'y a point d'années qu'il ne prenne plus de trois cents éléphants. Il se réserve les plus beaux pour son usage ; il fait présent de ceux qui le sont moins aux mandarins qui sont en faveur auprès de lui ou qui lui ont rendu de plus grandes services, et il fait vendre les autres aux étrangers qui les transportent jusqu'au Moghol et dans les royaumes voisins. Mais le divertissement que le roi prend à cette chasse coûte bien cher aux trente mille hommes qui s'y trouvent ordinairement employés, car il y en a beaucoup qui y meurent de fatigue, les uns étant obligés de courir nuit et jour dans les forêts pour découvrir et forcer les forts où ces animaux se sont retranchés, les autres étant sans cesse occupés à faire des terrasses et des palissades pour les empêcher de s'échapper, enfin chacun y a son emploi particulier auquel il faut qu'il se donne tout entier, car s'il se ménage un peu trop, ou s'il y fait quelque faute, il est sûr d'en être puni à l'heure même par les officiers préposés pour veiller sur sa conduite.

Comme ceux qui ont déjà donné au public des relations de ce royaume se sont fort étendus sur toutes les circonstances de cette grande chasse, je ne veux point ennuyer le lecteur par une répétition inutile de tout ce qu'ils en ont si bien écrit.

CHAPITRE V

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