Onzième chapitre.
Des arts qui fleurissent dans le royaume de Siam.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Les beaux arts commencent à fleurir dans le royaume de Siam et ces peuples ont un génie si particulier pour imiter parfaitement tout ce qu'ils voient qu'il est aujourd'hui fort difficile de remarquer quelque différence entre les vrais ouvrages de la Chine et ceux qu'ils ont voulu contrefaire. Leur dorure, entre autres choses, est admirable et beaucoup plus belle que la nôtre. Leur manière même de dorer est bien plus aisée. Ils se servent d'une gomme nommée chéran (1) qui découle des branches de certains arbres des forêts voisines de Cambodge, dont ils appliquent une première couche sur un sujet bien disposé, c'est-à-dire fort sec et fort uni. Ils la laissent sécher pendant un jour et la couvrent de peur que la poussière ne la gâte. Quand elle est sèche, ils en appliquent une seconde, et une troisième qu'ils ne laissent sécher qu'à demi afin qu'elle puisse prendre et fixer la feuille d'or qu'ils jettent dessus et qu'ils polissent ensuite avec un petit pinceau fait exprès. Voilà comme ils en usent pour les ouvrages communs, mais quand ils veulent faire quelque chose de parfait, ils y ajoutent encore deux couches de chéran, et sur chacune une feuille d'or. Alors leur dorure, quand elle est polie, est d'un brillant à éblouir et elle dure des siècles entiers, exposée à toutes les injures du temps, sans rien perdre de son premier éclat. Comme ce chéran est plus fin dans le Japon qu'à Siam et que dans la Chine, et que d'ailleurs le bois dont on y fait les cabinets y est beaucoup plus uni et moins poreux, il ne faut pas s'étonner s'ils sont plus beaux et plus estimés que les autres. Cette gomme, qui est d'un gris brun, reçoit toutes sortes de couleurs, il n'y a que la blanche dont elle n'est point susceptible. Son odeur n'est pas beaucoup différente de celle de la casse. Pour s'en servir, il la faut passer au soleil dans un tamis ; pour en connaître la bonté, on en verse une goutte dans un verre d'eau. Quand elle va droit au fond sans se partager, elle est bonne et on en peut user sûrement, mais si elle nage sur l'eau ou si elle se partage en coulant au fond, elle est infailliblement falsifiée et ne vaut rien.

Les orfèvres de Siam ne sont guère moins habiles que les nôtres, ils font mille petits bijoux d'or et d'argent qui sont les plus galants du monde. Il n'y en a point qui damasquinent plus proprement ni qui réussissent mieux dans les ouvrages de filigraneTerme d'orfèvrerie désignant un ouvrage fait de fils de métal, entrelacés et soudés sur une même pièce de métal. (Petit Robert).. Ils se servent très peu de soudure, parce qu'ils ont une adresse pour lier ensemble et enchâsser si bien les pièces les unes dans les autres qu'il est même assez difficile d'en remarquer les jointures.

Il y a des chaudronniers, des armuriers et des forgerons qui ne savent pas si bien leur métier que les nôtres, mais ils en savent assez pour fournir aux besoins du pays. Ils sont peu habiles à fondre des cloches et des canons, quoiqu'ils s'en mêlent quelquefois parce qu'on ne leur a point encore appris le mélange et les proportions qu'il faut garder pour y pouvoir réussir.

L'architecture siamoise est toute différente de la nôtre et il ne faut pas espérer qu'elle soit jamais si belle ni si régulière. Ces peuples n'ont pas cru s'y devoir beaucoup appliquer. Parce qu'il n'y a point de carrières dans tout le royaume, ils ont trouvé plus de commodité et moins de dépense à se bâtir de petites maisons de bois et de cannes qu'ils élèvent de terre de sept à huit pieds seulement et qu'ils soutiennent sur six gros piliers de bois, qu'à s'en faire de briques qui coûteraient beaucoup et qui ne laisseraient pas d'être exposées au danger d'être renversées par les fréquentes inondations du pays. Il y en a pourtant quelques-unes que les étrangers ont fait bâtir qui sont aussi belles et aussi commodes que celles d'Europe, ce qui nous fait assez comprendre ce que les Siamois pourraient faire s'ils voulaient s'en donner la peine.

Il n'y a point de meilleure brique au monde que celle qui se fait à Siam, elle est plus dure que la nôtre et le mortier qui entre dans les bâtiments vaut aussi beaucoup mieux que celui dont on se sert en France, parce que leur chaux est détrempée dans une certaine eau rouge où ils ont fait bouillir quantité de peaux de buffles et d'écorces d'arbres et où ils n'ont pas même épargné le sucre afin de le rendre plus liant. Les maçons l'emploient avec une truelle de bois et ils n'ont point d'autre outil qu'un marteau pour enfoncer la brique et une espèce de serpe pour en rogner les superfluités. Comme la chaleur du soleil dessèche en peu de temps ce mortier, ils ont auprès d'eux un pot d'eau pour l'humecter. Au reste, ils sont si justes dans leurs mesures et dans leur calcul qu'avant qu'il commencent un bâtiment, ils savent au vrai le nombre des briques qui y doivent entrer, et il y en a peu qui s'y trompent.

Ils réussissent très bien dans les ouvrages de charpente et de menuiserie qu'ils savent parfaitement bien orner de feuillages et de fleurs. Il y a une ancienne porte à un de leurs temples qui est une pièce des plus rares et des mieux travaillées qui se puissent voir dans les Indes ; elle est toute à jour, à trois rangs de fleurs et de branchages si artistement entrelacés les uns sur les autres que ceux qui la voient ne peuvent jamais se lasser de l'admirer. Mais ils ne sont pas bons peintres, quoiqu'ils ne manquent pas des plus belles couleurs et d'industrie même pour les bien employer.

Ils ont appris des Chinois à faire des étoffes de soie d'or et d'argent, et afin qu'ils ne fussent pas obligés de recourir aux pays étrangers pour avoir de la soie, le roi a pris soin de faire nourrir dans plusieurs endroits de son royaume une très grande quantité de vers à soie.

Les médecins sont à Siam comme ici dans la campagne, apothicaires et chirurgiens. Il font eux-mêmes les onguents et tous les autres remèdes dont ils ont besoin. Ces remèdes sont presque tous topiquesSe dit des médicaments à usage externe qui agissent localement. Les emplâtres, les onguents, les cataplasmes sont des topiques. et le même sert à la guérison de plusieurs maladies toutes différentes. La diète est le plus universel et le plus commun de tous, ils l'ordonnent avec le bain continue pendant plusieurs jours pour la guérison des fièvres. Pour celle des rhumatismes, ils pétrissent, pour ainsi dire, la partie affligée et la font après frotter avec de petits cailloux brûlant enveloppés dans un linge. Les ventouses y sont aussi en usage pour les douleurs de tête et les fluxions sur les yeux, mais ils les appliquent avec des cornes de bœuf. C'est dommage que ces médecins n'aient pas d'autre connaissance des maladies et de leurs remèdes que celles qu'ils ont acquises sans étude et sans principes par une longue expérience, car ils ont assez de disposition à la chimie et ils y pourraient travailler utilement s'il connaissaient mieux les plantes et les vertus admirables d'une infinité de simples qu'ils trouvent presque en tous lieux sous leurs pas.

CHAPITRE XII

NOTES

1 - La Loubère évoque également ce vernis qu'il appelle Cheyram (Du Royaume de Siam, 1691, I, pp. 40-41) : Une espèce d'arbres fort communs dans leurs forêts jette cette gomme, qui fait le corps de ce beau vernis que nous voyons sur divers ouvrages du Japon et de la Chine. Les Portugais appellent cette gomme cheyram, mot dérivé peut-être de cheyro, qui veut dire parfum, quoique cette gomme n'ait aucune odeur par elle-même. Les Siamois ne la savent pas bien mettre en œuvre. J'ai vu à Siam un tonquinois de ce métier, mais il ne faisait aussi rien d'exquis, faute peut-être d'une certaine huile qu'il faut mêler au cheyram et qu'il remplaçait, comme il pouvait, par une moins bonne. Je l'eusse amené en France s'il eût eu le courage de passer la mer, comme il me l'avait promis d'abord. Au reste on dit que ce qui rend le vernis plus beau, c'est d'en mettre plus de couches ; mais c'est le rendre beaucoup plus cher. Les relations de la Chine disent aussi qu'il y a deux matières différentes pour le vernis et que l'une est beaucoup meilleure que l'autre. On éprouve le cheyram par une goutte qu'on en verse dans de l'eau, et si cette goutte va au fond sans se diviser, le cheyram est bon.

C'est sans doute ce même vernis que mentionne le père Le Comte, sans toutefois le nommer. (Nouveaux mémoires sur l'état présent de la Chine, I, Paris, 1697, pp. 254-255) : On s'est trompé quand on a cru que le vernis était une composition et un secret particulier ; c'est une gomme qui dégoutte d'un arbre à peu près comme la résine. Dans les tonneaux où on le transporte, il ressemble au goudron fondu, à cela près qu'il n'a presque aucune odeur. Quand on l'emploie, il y faut mêler de l'huile pour le délayer, plus ou moins selon la qualité de l'ouvrage.

L'étymologie proposée par La Loubère est très certainement erronée. Le plus probable est tout simplement le mot portugais charão, une espèce de vernis utilisé pour peindre des objets ou des meubles. Alain Forest y reconnaît les mots cambodgiens crien ou camrien qui désignent certaines laques (Le Siam dans le mouvement de la navigation et du commerce à la fin du XVIIe siècle, 1989, p.49). 

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