Deuxième chapitre.
De ce qui s'est passé de plus considérable dans le royaume de Siam depuis le commencement du règne de Châou Naraïe jusqu'à présent.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Châou Naraïe, étant monté sur le trône, ne se laissa point corrompre comme ses prédécesseurs par les délices d'une vie molle et paresseuse, telle que l'est encore aujourd'hui celle de la plupart des rois des Indes. On le vit incontinent après marcher à la tête de ses troupes contre les ennemis ses voisins qui avaient osé l'attaquer.

Après qu'il les eut mis tous en déroute et forcé de rentrer dans leur pays, il quitta la frontière et vint s'appliquer au-dedans de son royaume à la recherche des moyens de le gouverner en paix. Les semences des guerres civiles dont il était menacé furent étouffées dès leur naissance par la sagesse et la discrétion de sa conduite. Plusieurs villes qui se disposaient à secouer le joug furent par lui flattées de l'espérance de nouveaux privilèges dont il les favoriserait si elles demeuraient dans l'obéissance et il sut, sans répandre beaucoup de sang, punir et faire rentrer dans leur devoir celles qui s'en étaient déjà éloignées. Il se trouva au milieu de sa cour des traîtres assez hardis pour attenter à sa personne. Ayant été découverts, il les fit mourir sans éclat et sans bruit, par des raisons de politiques qui furent approuvées de toutes les personnes de bon sens. Mais il ne s'est jamais fait de conjuration contre lui qui l'ait mis plus en danger de sa vie que celle des talapoins. Ces bons solitaires, ces prêtres de la Loi, qui mènent en apparence une vie si exemplaire et si sainte, s'assemblèrent un jour tous de concert dans la plus belle de leurs pagodes. Ils savaient que le roi y devait venir solenniser avec eux la plus grande de toutes leurs fêtes. Comme les soldats de sa garde ont coutume de demeurer au-dehors du temple, et que sitôt qu'il y est entré accompagné de cinq ou six de ses principaux officiers, on a soin d'en fermer les portes, ces misérables se croyaient sûrs de l'exécution du dessein qu'ils avaient pris de l'assassiner ; en effet ils n'auraient pas manqué leur coup si, par bonheur, deux officiers étant venus avant Sa Majesté pour voir si tout était prêt pour la cérémonie ne se fussent aperçus du nombre extraordinaire des talapoins et des armes qu'ils tenaient cachées sous leurs robes. Le roi en fut aussitôt secrètement averti, et ces parricides ayant été à l'heure même accusés et convaincus du crime qu'ils avaient projetés furent tous passés au fil de l'épée par les soldats de la garde que l'on fit entrer dans la pagode. Cette action du roi, toute juste qu'elle était, n'a pas laissé de le faire passer pour un prince cruel et sanguinaire, et jusqu'à présent les talapoins ne se sont pas mis beaucoup en peine de le justifier dans l'esprit des peuples. Il se trouva même il y a quelque temps un SancrâtSangkha rat (สังฆราช), chef de la communauté religieuse. qui se donna la liberté de lui dire assez fièrement qu'ils étaient indignés de la rigueur de ses châtiments. Le roi reçut de bonne grâce cette charitable remontrance ; mais quelques jours après il envoya au Sancrât un de ces grands vilains singes que les Siamois ont tant en horreur, avec un commandement exprès de le bien nourrir et de lui laisser faire chez lui tout ce que bon lui semblerait jusqu'à nouvel ordre. Il fallut recevoir ce maître singe avec respect, mais à peine fut-il entré dans la maison qu'il y fit un fort grand ravage. Il y cassa un très grand nombre des plus riches porcelaines, et rongea les plus beaux tapis, il mordit les uns, il battit les autres ; enfin le Sancrât ne pouvant plus le souffrir fut, tout désolé, trouver Sa Majesté pour la supplier très humblement de le délivrer d'un si méchant hôte. Le roi lui répondit en souriant : Hé quoi ? Vous ne pouvez pas souffrir pendant trois ou quatre jours seulement l'incommodité d'un singe, et vous voulez que je souffre toute ma vie l'insolence de plusieurs de mes sujets, plus insupportables mille fois que les singes les plus malicieux ! Allez, ajouta-t-il, si je sais bien punir les méchants, apprenez que je sais encore mieux récompenser les bons.

En effet, il n'y a point de grâce qu'un honnête homme n'ait droit de lui demander et qu'il ne puisse raisonnablement attendre de lui. Jamais service sincèrement rendu au public ou à sa personne n'est demeuré chez lui sans récompense. Le plus grand de ses plaisirs, c'est celui d'en faire à tous ceux que la vertu rend dignes de ses bonnes grâces. Il n'y a pas longtemps qu'il donna une preuve éclatante de cette vérité, lorsqu'il accorda sa protection et qu'il fournit des troupes et de l'argent à un jeune prince de Cambodge qui depuis longtemps est en guerre avec un de ses cousins. Son Conseil d'État eut beau lui représenter qu'il ne pouvait pas entrer dans ses intérêts sans s'attirer un jour sur les bras toutes les forces de la Cochinchine qui s'était déclarée contre lui, qu'il savait bien que ce prince avait été déjà battu en plusieurs rencontres, et qu'assurément le secours qu'il lui donnerait ne serait pas assez puissant pour l'empêcher de l'être encore. Il n'importe, dit-il, l'honneur que le roi de Siam acquerra en protégeant un prince malheureux à qui il est allié et de qui il ne peut jamais rien attendre le dédommagera de toutes ses pertes, et aussitôt il donna ordre à ses troupes d'aller joindre celles de ce prince.

Comme cette guerre de Cambodge qui dure depuis si longtemps tient en suspens les desseins et partage dans les Indes les intérêts de plusieurs couronnes, le lecteur ne sera peut-être pas fâché d'en apprendre la cause et les grands événements qui déjà l'ont rendue si mémorable dans le monde.

CHAPITRE III

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