Dixième chapitre.
Des parties opposées et contraires aux intérêts de la Couronne de Siam.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Je ne vois point de gens que les Siamois doivent craindre davantage que les Hollandais. Il ne sont pas encore à la vérité ouvertement déclarés leurs ennemis, mais le bruit court dans le pays qu'il y a longtemps qu'ils en cherche le prétexte et qu'ils n'auraient pas manqué de surprendre la ville de Bangkok qui est, comme je l'ai dit ailleurs, la clé principale du royaume de Siam, s'il en eussent pu trouver l'occasion. On dit même qu'ils ont bâti un fort à la pointe de Ieor qui n'est pas beaucoup éloigné des terres du roi de Siam, et si nous en croyons un capitaine français qui se trouva un jour en débauche avec quelques-uns de leurs premiers officiers, ils avaient résolu dans leur conseil d'aller à la première mousson enlever secrètement M. Constance comme le seul homme qu'ils croyaient capable de traverser leurs desseins, afin de pouvoir ensuite plus aisément s'emparer des meilleurs postes qu'ils trouveraient sans défense. Le seul intérêt du commerce leur avait sans doute fait prendre cette résolution, car comme les Siamois leur avaient toujours donné plus de sujet de se louer que de se plaindre de leur conduite, il n'y a eu que le gain qu'ils ont espéré tirer du poivre qui croît aujourd'hui dans les terres de Siam en une fort grande abondance qui ait pu les porter à les trahir et à chercher les moyens de les perdre. Si les mahométans qui se sont retirés chez eux avaient autant de courage que de mauvaise volonté, ils seraient encore plus redoutables que les Hollandais. Le roi de Siam, toujours bon et honnête, les reçut le plus obligeamment du monde lorsqu'ils vinrent lui demander retraite dans ses États. Il les assura de sa protection et leur donna, pour l'exercice de leur religion et de leur commerce, toute la liberté qu'ils pouvaient raisonnablement désirer. Comme il trouve même en eux ordinairement plus d'esprit que dans les Siamois, souvent il leur donne sur eux la préférence en les appelant au maniement des affaires les plus importantes de l'État. Enfin il prit en eux tant de confiance qu'il en fit un d'eux capitaine de ses gardes et lui permit de remplir de soldats de sa nation les compagnies qu'il trouverait avoir besoin de recrues. Un accueil si favorable en attira un grand nombre d'autres ; il en vint du Moghol, de Bengale et Golconde qui furent encore aussi bien reçus. Mais ce qui devait les engager à s'attacher inviolablement au service du roi, ce fut cela même qui leur fit naître la pensée de lui devenir infidèles. Ils crurent, se voyant si puissants et si accrédités auprès de lui, qu'ils pourraient, sans rien risquer, tout entreprendre, supplanter les mandarins siamois, piller leurs maisons et même dans peu de temps se rendre maîtres de tous les magasins du roi et de sa personne s'il refusait d'embrasser la loi de Mahomet. M. Constance, dont la vigilance a toujours été fatale aux ennemis de l'État, découvrit leur conjuration. Il en avertit le roi son maître et lui fit si bien connaître l'intérêt qu'il avait de ruiner à petit bruit et sans éclat le parti de ces misérables qui avaient ainsi abusé de ses bontés, qu'enfin le roi s'y résolut. Il commença de l'affaiblir par la détention secrète des chefs de la conspiration ; il continua de l'humilier par la privation des charges dont quelques-uns d'entre eux étaient revêtus et par le refus qu'il fit aux autres des secours dont ils avaient besoin pour s'y maintenir. Mais avec tout cela, ces gens ne laissent pas encore aujourd'hui de se rendre redoutables dans le pays, par leur nombre et par l'appui qu'ils pourraient avoir du grand Moghol et du roi de Golconde. On pourrait craindre même que le grand Sophy, s'il n'était point si éloigné de Siam, par l'intérêt de la même relition, ne prît leur parti, car il envoya il y a quelque temps des ambassadeurs au roi de Siam pour l'inviter de sa part à se faire mahométan. Je doute fort qu'ils aient été aussi bien reçus que celui de France par Sa Majesté siamoise, déjà fort prévenue en faveur de la religion chrétienne. La profession de l'Alcoran est d'une si grande distinction parmi ces peuples mahométans qu'ils avaient prétendu que le roi de Siam devait venir recevoir les ambassadeurs du grand Sophy à la porte de son palais et marquer par là la différence qu'il fallait faire entre un prince infidèle comme lui, et un prince incirconcis comme le roi de France. Les Laos et les Pegus ont encore plus d'antipathie pour les Siamois que les Siamois n'ont ont pour les Hollandais, aussi ne peuvent-ils demeurer longtemps sans se faire la guerre. Le roi de Siam a toujours été le plus fort, et si aujourd'hui il veut bien consentir aux propositions de paix qu'ils lui font, ce n'est pas qu'il les appréhende, mais c'est qu'il s'en promet de grands avantages pour le commerce, car le Laos est un pays qui produit un très grand nombre d'éléphants et qui abonde en or, en musc, en benjoin et en rubis, qui s'y donnent même, ce dit-on, à bon marché. Les marchands portugais qui y trafiquent ordinairement se font un fort grand plaisir d'y demeurer, car l'air y est assez pur, on y vit à très bon compte, les habitants ont beaucoup d'esprit, ils sont bien faits de corps et d'une humeur fort civile et fort agréable.

Les Siamois ont été longtemps en guerre avec les habitants du royaume d'Ava. Ils ont pris sur eux la ville de Tanâu qui leur appartenait et toute la province de Tenasserim, qui est aujourd'hui une des plus belles du royaume de Siam. La paix n'est point encore faite entre eux, mais depuis que le roi de Pegu s'est emparé du royaume d'Ava, ils ne se font point la guerre et chacun vit chez soi satisfait de ce qu'il possède.

Le roi de Siam à nouvellement déclaré la guerre à celui de Golconde, et déjà plusieurs vaisseaux ont croisé sur ses côtés et fait sur lui des prises très considérables. Si la suite répond à ces heureux commencements, les choses iront plus loin qu'on ne s'imagine, car si les mahométans indiens sont de méchants soldats sur terre, ils le sont encore plus quand ils sont sur mer. Le seul bruit d'un coup de canon les fait fuir au fond de cale, et quand ils peuvent prendre terre, ils ne laissent pas échapper l'occasion de se sauver.

L'infidélité d'un More à qui le roi de Siam avait généreusement prêté de l'argent pour subsister dans le commerce (car il en use souvent ainsi avec les marchands étrangers) a donné lieu à la déclaration de cette guerre. Ce malhonnête homme que ce bon prince avait envoyé à Masulipatan sur un de ses vaisseaux pour y vendre les marchandises dont il l'avait chargé, y arriva fort heureusement et s'acquitta très bien de sa commission pour la vente, mais très mal pour le compte qu'il en devait rendre à son maître, car il ne voulut point retourner à Siam et retint injustement le prix de tout ce qu'il avait vendu. Le roi de Siam s'en plaignit à celui de Golconde, qui au lieu de lui en faire raison et de remettre comme il le devait ce voleur entre ses mains, le fit gouverneur de Masulipatan. Sitôt que Sa Majesté siamoise en eut reçu la nouvelle, elle résolut de venger le tort et l'injure qu'on lui faisait. Elle fit partir de Tenasserim quelques-uns de ses meilleurs vaisseaux pour aller incessamment à Masulipatan se saisir du gouverneur, avec ordre de lui amener mort ou vif. Mais les officiers qu'il avait chargés de cet ordre furent assez indiscrets pour en faire part à des gens qui éventèrent leur dessein. Le gouverneur se mit sur ses gardes et attendit de pied ferme les vaisseaux de Siam. Ceux qui en descendirent à terre furent parmi les premiers tués, sans avoir eu le temps de se mettre en défense. Il en prit quelques autres qu'il fit honteusement fouetter en présence de tout le monde, et ceux qui se sauvèrent dans leurs vaisseaux ne furent pas plutôt retournés à Siam qu'on leur fit à tous subir la peine qu'ils avaient méritée par leur indiscrétion et par leur mauvaise conduite.

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