Cinquième chapitre.
De la civilité des Siamois et des cérémonies qu'ils observent dans leurs visites.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Quoique les Siamois aiment naturellement le silence et la retraite, ils ne laissent pas pourtant de se visiter les uns les autres. Les cérémonies qu'ils observent dans leurs visites n'ont rien de semblable à celles qui sont d'usage parmi nous. Elles sont toutes différentes selon les différentes qualités des personnes, qui les rendent et qui les reçoivent. Si un bourgeois, par exemple, va voir un homme de qualité, il se jette en entrant dans sa chambre sur une natte, et élevant ses deux mains jusqu'à la hauteur de son front, il lui demande, en se frappant doucement la tête contre terre, la permission de le saluer. Si un homme en visite un autre qui soit d'une naissance ou d'une dignité approchante de la sienne, il ne fait pas une inclination si profonde et il se contente d'élever ses mains jusqu'à la hauteur du nez ; mais si l'un et l'autre sont égaux, celui qui rend la visite en est quitte pour se courber tant soit peu et pour élever sa main droite jusqu'à la hauteur des tempes, et celui qui la reçoit est obligé de faire la même chose et de s'écrier dès qu'il le voit entrer : Mâleou, Châou, Mâleou, Il est venu, Monsieur est venu (1). S'il manque à ce compliment, il fait à celui qui le vient voir une injure dont il doit se ressentir toute sa vie. Quand ils sont assis sur des nattes ou sur des tapis, ils se demandent l'un à l'autre s'ils se portent bien, s'ils mangent bien et s'ils dorment bien. L'honnêteté veut que sitôt qu'ils sont entrés en conversation on apporte de l'arec et du bétel. Le maître du logis le présente lui-même aux personnes de condition dans un petit vase d'or ou d'argent qu'ils appellent Talâp (2), et ses domestiques ont soin de le présenter à ceux qui sont d'une qualité beaucoup inférieure à la sienne dans un vase commun, mais toujours très propre. Ce premier régal est ordinairement suivi de la colation que l'on sert sur de belles bandègesC’est ce qu’on appelle autrement cabaret, plateau, ou espèce de table à petits rebords, et ordinairement sans pieds, sur laquelle on met des tasses à café, des soucoupes, un sucrier et des cuillères lorsqu’on prend du thé, du café ou du chocolat. (Dictionnaire de Trévoux). ; ce sont des guéridons fort bas et beaucoup plus larges que les nôtres, leurs bords sont de la hauteur de cinq ou six pouces, afin que ce qui est servi dessus ne soit point sujet à tomber par terre. Les mêmes cérémonies qu'ils ont faites en entrant s'observent quand ils sortent, mais celui qui a rendu la visite ne se lève point de sa place sans avoir demandé à celui qui l'a reçu la permission de s'en aller, en disant : Col-a-pâï (3), et sans que le maître du logis lui ait aussi répondu : Pâitêut, Châou, c'est-à-dire, Allez-vous-en, Monsieur. Comme il ne s'est point levé de sa place pour le recevoir en entrant, il ne s'en lève point aussi pour le reconduire quand il sort. Il n'y a guère de cérémonies qu'ils observent plus régulièrement que celle-là. Son défaut est une injure que les meilleurs amis ne se pardonnent pas aisément les uns aux autres. Au reste, il est dangereux de leur en faire, car ils y sont extrêmement sensibles, et quoiqu'ils ne soient pas d'humeur à se plaindre jamais en public de ceux qui les ont désobligés, ils ne laissent pas néanmoins de conserver un désir secret de vengeance qui dure assez souvent toute leur vie ; parce que celui des deux qui parle le premier d'accommodement passe chez eux pour un lâche qui a bien mérité l'affront qu'il a reçu ou qui a eu tort de le faire. L'injure la plus atroce que l'on puisse dire à un Siamois, c'est de l'appeler Tawâque, qui veut dire cuillère à pot (4) : Il est plus honteux d'en être frappé à Siam que de recevoir en France des coups de bâton, aussi y a-t-il de grosses amendes et de grandes peines décernées par les lois contre ceux qui font de tels affronts. Cette cuillère à pot est tellement en horreur parmi eux qu'ils se croient pollués et déshonorés de la toucher. Il n'y a que les ecclésiastiques qui les fassent et qui les achètent.

C'est une chose étrange de voir jusqu'où va la fierté naturelle de cette nation, si humble et si simple en apparence. Il n'y a point de bon bourgeois qui veuille souffrir qu'un étranger tel qu'il soit prenne le pas ou soit assis au-dessus de lui ; c'est pourquoi quand ils marchent dans les rues, ils marchent toujours en queue et jamais à coté les uns des autres. Si deux amis se rencontrent en chemin, ils s'entresaluent chacun en élevant la main jusqu'à la hauteur du front. Ils font la même chose quand ils trouvent sur leur route quelque talapoin ou quelque pagode. Mais il faut bien prendre garde de ne point passer sur un pont lorsqu'ils passent dessous en balon. C'est manquer de respect pour eux que d'y passer en même temps. Ils ont là-dessus tant de délicatesse qu'ils aiment mieux attendre fort longtemps qu'il n'y ait plus personne sur le pont que de s'exposer à la honte de passer sous les pieds des autres. De là vient que leurs maisons n'ont jamais qu'un étage et qu'ils ne peuvent souffrir qu'en Europe les valets soit logés au-dessus de leurs maîtres, croyant que l'appartement le plus élevé du logis est toujours le plus honorables. La même fierté qui forme dans leurs esprits ces fausses idées de grandeur et d'élévation leur fait exiger de leurs domestiques des devoirs qui ne sont point d'usage parmi nous, car un valet n'oserait parler à son maître, sans auparavant s'être profondément incliné devant lui, et il se tient toujours à genoux appuyé sur ses talons, les yeux baissés et les mains jointes jusqu'à ce qu'il ait reçu ses ordres.

CHAPITRE VI

NOTES

1 - Ma laeo, chao, ma laeo (มาแล้วเจ้า, มาแล้ว). La traduction de Gervaise est correcte. 

2 - Le mot Talap (ตลับ) désigne une petite boîte ronde.

ImageTalap de Chine incrusté de nacre. 

3 - Peut-être : Khong dja paï (คงจะไป) : Je vais peut-être m'en aller

4 - Le mot tawak (ตวัก) ou jawak (จวัก) désigne une louche fabriquée avec une noix de coco. La Loubère confirme cette curieuse connotation insultante : Taoüac : cuillère à pot. C'est la plus grande injure qu'on puisse dire à quelqu'un, comme si on le taxait d'être assez gourmand pour prendre de sa propre main au pot, et sans attendre que le pot soit vidé dans le plat. Il n'y a que les esclaves qui fassent les cuillères à pot, ou qui les touchent. (Du Royaume de Siam, 1691, II, pp.68-69). Il semble que le mot ait complètement perdu ses propriétés injurieuses. J'ai traité beaucoup de gens de tawak pour voir leur réactions, je n'ai recueilli qu'incompréhension, perplexité et doutes sur ma santé mentale. Peut-être y a-t-il confusion, ou paronymie avec tawanak (ทวารหนัก), qui signifie anus, rectum. Il est sûr qu'aujourd'hui, traiter quelqu'un de trou du c... est beaucoup plus insultant que de le traiter de louche en noix de coco.

ImageTawak. Timbre 4 bahts. Semaine internationale du courrier 2002. 

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