Septième chapitre.
Des mines.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Quoiqu'il n'y ait point de mines d'or qui se fouillent à présent dans le royaume de Siam, cent choses pourtant nous font croire qu'il y en a qui se pourront découvrir avec le temps, car il se trouve dans certaines forêts du haut pays des pierres bleues semblables au lapis qui se trouve ordinairement dans les mines d'or ; et dans d'autres forêts voisines on rencontre des pierres d'un rouge doré dont on dit que les chimistes siamois ont tiré autrefois de l'or le plus pur et le plus fin qui se puisse voir. Quelquefois même après que les inondations sont passées, on trouve encore à présent de gros grains d'or sur le bord des rivières ; c'est ce qui a obligé le roi de Siam d'employer de temps en temps pour la découverte de ces mines d'or un grand nombre d'ouvriers qui y ont toujours travaillé inutilement, parce qu'ils manquaient d'expérience et qu'ils n'étaient pas assez habiles pour pouvoir suivre les veines de la terre préparée qui conduisaient probablement à ces mines. Il y a quelques années que Sa Majesté siamoise s'était si bien flattée d'en trouver qu'elle désira que M. l'évêque de Métellopolis (1) se trouvât présent à l'ouverture de la terre qu'elle fit fouiller, et qu'il recommandât au Dieu des chrétiens le succès de cette entreprise, qui ne fut pas plus heureuse que celles qui l'avaient précédée. Quoi qu'il en soit, on ne peut pas désavouer qu'il n'y en ait eu autrefois de très abondantes, ou qui ont été épuisées, ou qui se sont perdues par la négligence des Siamois qui fuient naturellement le travail. Il n'y a pas d'apparence que les étrangers leur aient apporté cette prodigieuse quantité d'or qui a servi à faire un si grand nombre de vases et de statues et à enrichir tant de pagodes et de maisons où on l'a si peu ménagé. La perte de ces mines d'or se trouve aujourd'hui en quelque façon réparée par la découverte de celle de fer, d'étain, et d'un autre métal qui se trouve composé de cuivre et d'étain, et encore par la rencontre de celles de vitriol, de sel et de salpêtre, lesquelles contribuent beaucoup à la richesse du pays. Il sort de ces mines des sources d'eau dont les unes sont chaudes et les autres froides, que l'on croit valoir bien celles du Bourbon et de Vichy ; du moins quelques-uns de nos Français qui en ont fait l'épreuve disent partout qu'ils leur sont redevables de la guérison de plusieurs maladies dont ils étaient affligés. Elles n'ont pas à la vérité le même crédit parmi les Siamois, car comme leur tempérament est tout différent du nôtre, il ne faut pas s'étonner si elles n'ont pas pour eux la même vertu qu'elles ont pour nous.

Les Hollandais ont souvent jeté les yeux sur l'île de Jonsalam Phuket (ภูเก็ต) dans le sud de la Thaïlande, sur la mer d'Andaman., parce qu'il s'y trouve quelque peu d'or et d'ambre gris (2), et beaucoup de calin, c'est-à-dire un mélange de cuivre et d'étain (3) : mais le roi en a confié le gouvernement à un Français qui s'y trouve bien (4) et qui n'a pas dessein de leur en permettre sitôt l'entrée.

CHAPITRE VIII

NOTES

1 - Louis Laneau, évêque in partibus de Métellopolis (1637-1696). Arrivé au Siam en 1664, il fut un acteur de tout premier plan dans les relations franco-siamoises. L'abbé de Choisy écrivait de lui dans son Journal du 29 septembre 1685 : C'est un grand homme de bonne mine, qui n'a que 45 ans, et qui en paraît 60. Vingt-quatre ans de mission ne rendent pas le teint frais. On trouve dans le Journal de la Mission reproduit par Launay (Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, p. 57) une note datée du 14 février 1674 qui confirme les propos de Gervaise : L'évêque de Bérythe à reçu les lettres de M. de Métellopolis ; ce dernier lui mande qu'on désire qu'il aille bénir des mines d'or et d'argent, dont le roi a fait faire l'ouverture à une journée de Louvo ; plusieurs mandarins doivent s'y trouver. 

2 - Concrétion intestinale du cachalot, utilisée en parfumerie. Récolté sur les plages ou flottant sur les eaux, sa provenance est longtemps restée un mystère complet et les hypothèses les plus saugrenues ont circulé sur son origine. 

3 - Le calin est un étain de médiocre qualité. Voir sur ce site l'article qui lui est consacré : Le calin 

4 - Trois gouverneurs français se succédèrent au poste de gouverneur de Phuket entre 1685 et 1688. La Loubère évoque un Frère René, René Charbonneau (vers 1643-1727), médecin, auxiliaire laïque des Missions-Étrangères, qui occupa quelque temps le poste avant d'y renoncer pour retourner à Ayutthaya. Toujours selon La Loubère, frère René laissa la place au sieur Billy, maître d'hôtel de M. de Chaumont qui n'avait pas voulu retourner en France avec l'ambassade. Une Relation de Jonsalem au Royaume de Siam, manuscrit anonyme conservé aux Archives Nationales et daté de novembre 1686 mentionne également un sieur Rival, Provençal, gouverneur d'un des quatre petits gouvernements de la région de Phuket. Voir sur ce sujet : Smithies, Michael. Les gouverneurs français de Phuket, Bangkok et Mergui au XVIIe siècle. In: Aséanie 7, 2001. pp. 59-78. 

RETOUR PAGE D'ACCUEIL    Retour page d'accueil