Quatorzième chapitre.
Des étrangers qui se sont naturalisés dans le royaume.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Il n'y aurait point dans toutes les Indes de royaume mieux peuplé que celui de Siam s'il l'était partout autant qu'il l'est sur les bords de ses rivières : mais ceux qui, comme moi, y ont voyagé quelque temps, ne savent que trop qu'il y a des déserts affreux et de vastes solitudes où on ne trouve que de pauvres petites cabanes éloignées les unes des autres souvent de sept à huit lieues. Ce qui m'a surpris davantage, c'est que de ce nombre si médiocre d'habitants, il y en a plus du tiers qui sont étrangers. Les uns sont issus de quelques originaires de Laos et du Pegu que les Siamois prirent prisonniers de guerre et amenèrent captifs dans ce royaume il y a environ deux cents ans. Ils les surprirent comme ils faisaient de temps en temps des courses dans la campagne qu'ils se contentaient de piller sans vouloir jamais en venir aux mains avec leurs ennemis. On leur donna d'abord des terres à cultiver et on régla les impôts dont on les chargea sur le profit et le gain qu'ils retiraient de leur travail ; mais parce que le nombre s'augmentait de jour en jour, de peur que, reconnaissant leurs forces, ils ne se portassent à quelque révolte, on les dispersa dans tous les endroits habitables du royaume. Le roi leur donna des officiers pour observer leur conduite et pour les gouverner selon les lois ordinaires de l'État. Ils sont aujourd'hui si bien confondus avec les Siamois qu'il est assez difficile d'y trouver quelque différence. J'ai pourtant remarqué que les hommes étaient presque toujours vêtus de rouge et qu'ils portaient les cheveux plus cours au-dessus du col que les Siamois. Je me suis encore aperçu que leurs filles avaient ordinairement les oreilles pendantes de la longueur d'un demi-pied, ou peu s'en faut, leurs mères prennent soin de les leur fendre dès leur plus tendre jeunesse et d'y passer deux grosses chevilles de bois qu'elles portent jusqu'à ce qu'elles soient mariées. Elles sont d'assez belle taille et beaucoup plus blanches que les Siamoises ; mais comme elles ont plus d'esprit et de vivacité, elles ont aussi, dit-on, plus de penchant à la coquetterie.

Ces étrangers originaires de Laos et de Pegu ont tous retenu leur langage. Quelques-uns pourtant ont appris le Siamois, mais il leur reste un certain accent qu'ils n'ont jamais pu corriger et qui les fait reconnaître pour ce qu'ils sont par les naturels du pays.

Il y a d'autres étrangers qui se sont aussi réfugiés dans ce royaume, chassés de leur pays, ou par la crainte du châtiment des crimes qu'ils y avaient commis, ou par l'ingratitude et la stérilité du climat. L'importance et l'utilité des services que quelques-uns ont rendu au roi leur a donné quelque crédit auprès de lui. Il y en a même qu'il a jugés dignes des premières charges de son royaume, et souvent il a plus de confiance en leur fidélité qu'en l'obéissance de ceux qui sont nés ses véritables sujets.

Ceux des Portugais qui s'y retirèrent pendant les guerres qu'ils eurent aux Indes il y a quelques années avec les Hollandais y ont établi une colonie composée de sept à huit cents familles. La plupart y souffrent une extrême pauvreté, parce qu'ils aiment mieux s'y laisser mourir de faim que d'y travailler pour y gagner leur vie. Les Japonais, Tonkinois, Cochinchinois et Cambodgiens y ont aussi des colonies : ils sont soumis à un chef de leur nation, qu'ils élisent avec l'agrément du roi et qui les gouverne à la mode de leur pays.

Les Malais s'y trouvent aussi établis en plus grand nombre qu'il ne serait à souhaiter, car ils sont mahométans et reconnus pour les plus méchantes gens qui se puissent trouver dans les Indes, aussi ne manque-t-on pas de leur imputer tous les crimes qui s'y commettent, et souvent ils s'en trouvent coupables, car ils sont d'un naturel farouche et cruel. Quand ils se croient en sûreté, ils ne font aucune difficulté de tuer un homme de sang froid et de lui ouvrir le ventre pour en tirer le fiel qu'ils vendent jusqu'à cinquante écus aux Mores qui s'en font un remède pour la guérison d'une certaine maladie à laquelle ils sont fort sujets. Tous les jours ils exciteraient des séditions dans l'État s'ils n'étaient retenus dans leur devoir par la crainte des châtiments. Il y a quelques années que dans la ville de Porselouc on les passa tous au fil de l'épée, pour les punir d'une conjuration qu'ils y avaient faite contre le service du prince. Mais comme ils sont braves, ils vendirent chèrement leur vie, parce que les Siamois, qui sont les meilleurs gens du monde, les ayant avertis du dessein que le roi avait de les châtier, ils se tinrent sur leurs gardes et firent un grand carnage de ceux qui eurent la hardiesse de les venir attaquer. On voudrait bien encore aujourd'hui les exterminer tous et en purger le royaume, mais ils se sont rendus si redoutables par leur nombre, par leur férocité et par la magie à laquelle ils sont fort adonnés, que l'on n'ose plus l'entreprendre. Avec toutes les mauvaises qualités qui les rendent haïssables à tout le monde, ils ne laissent pas d'être de fort bons soldats, et dans les occasions ils sont capables de rendre au roi de très bons services.

CHAPITRE XV

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