Neuvième chapitre.
Des insectes et des reptiles.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Comme ce pays est chaud et humide il ne faut pas s'étonner s'il produit tant d'insectes et d'animaux fort venimeux. J'y ai vu des serpents de plus de vingt pieds de long et d'un pied et demi de diamètre. La peau en est d'un beauté surprenante et diversifiée de tant de couleurs qu'il n'y a point d'iris qui en approche. Ils ne sont pas les plus dangereux, car on les voit venir de loin et ils n'en veulent ordinairement qu'aux volailles. Un de ces serpents vint une nuit se fourrer dans un poulailler assez bien garni. Il y avala goulûment sept ou huit poules. Il en voulut sortir quand il fut bien saoul, mais le trou par lequel il était entré à jeun se trouvant trop étroit pour son passage après un si bon repas, il fit pour l'accroître tant d'efforts et de bruit que toutes les poules s'éveillèrent et par leurs cris appelèrent à leur secours tous les gens qui dormaient dans la maison. On y vint en diligence, on trouva le serpent, on le tua, on l'ouvrit, et dans un boyau qui était de toute sa longueur, les pauvres poules se trouvèrent encore toutes entières avec leurs plumes.

Les petits serpents sont bien plus à craindre que les grands, car ils montent partout et vont à la chasse aux rats jusque dans les maisons, de sorte qu'il s'en trouve assez souvent dans les lits. J'en ai vus de toutes les couleurs, de noirs, de verts, de jaunes, de rouges, de gris, de rayés et de mouchetés. Ces derniers, qui n'ont guère plus d'un demi-pied de long et qui ne sont pas si gros que le doigt, ont un venin fort subtil et il est assez malaisé de s'en défendre, parce que comme ils sont fort menus, ils se fourrent partout sans qu'on s'en aperçoive. Les scorpions sont à Siam aussi communs et aussi dangereux qu'en Italie et qu'en Provence. Il y en a de plusieurs espèces. Ceux qui se trouvent dans les broussailles sont noirs et leur piqûre est mortelle. Pour ceux qui sont dans les maisons, il sont gris et beaucoup moins venimeux que les autres, mais leur piqûre ne laisse pas d'être toujours fort douloureuse. Un jour j'en trouvai un auprès de moi qui d'abord me fit grand peur : il était de la grosseur d'une grosse écrevisse et d'un poil gris noirâtre qui se hérissa quand il m'aperçut, et je me rassurai pourtant un moment après, et ayant trouvé le moyen de le prendre, je le laissai mourir dans un pot d'huile. Je me suis servi de cette huile bien des fois pour la guérison de ceux qui avaient été piqués des scorpions. Il ne se passe guère d'années que plusieurs personnes ne meurent pour avoir été mordues des serpents ou piquées des scorpions. J'en ai sauvé un fort grand nombre en appliquant sur leurs plaies les pierres noires de Diou, qui sont de la composition d'un Portugais établi dans les Indes (1), et en leur donnant à boire un peu de notre orviétan de France (2) que je faisais dissoudre dans la rague, qui est une espèce d'eau-de-vie assez commune dans le pays (3).

Il s'y trouve encore deux sortes d'insectes qui sont très dangereux, l'un se nomme le cent pieds, parce qu'il a véritablement cent pieds (4) : il est noir et long d'un pied, son venin est du moins aussi pressant que celui du scorpion, mais il n'est pas si terrible que le tocquet, ainsi appelé parce qu'à certaines heures de la nuit, il crie fort distinctement à plusieurs reprises, Tocquet, Tocquet (5) ! Ce mot fait dans son gosier une espèce de fredon qui est fort désagréable. Il a la figure du lézard, mais il est bien plus grand que les nôtres. Sa tête est large et plate et il a la peau diversifiée de plusieurs couleurs très vives. On le voit nuit et jour sur le toit des maisons où il va à la chasse aux rats. Il a cela de bon qu'il n'attaque jamais le premier, mais il fait face à ceux qui le poursuivent, et quand il les peut attraper, il les mord si serré qu'on a toutes les peines du monde à lui faire quitter prise. Sa morsure est mortelle si on n'a soin de couper incessamment la partie du corps qu'il a mordue. C'est une chose étrange que les Siamois, qui se trouvent à toute heure exposés au danger de mourir de la morsure de tant de serpents différents, n'aient point jusqu'à présent trouvé de remède spécifique pour s'en guérir, et qu'ils n'en connaissent point d'autres que ceux que nous leur avons enseignés.

CHAPITRE X

NOTES

1 - De tous temps, et aujourd'hui encore, on trouve des pierres de serpent à peu près dans toutes les pharmacopées du monde, depuis l'Amérique jusqu'à l'Europe, l'Afrique et l'Asie. Ici, c'est la pierre noire des pères blancs belges, là, il s'agit d'une simple boule de terre argileuse, d'un emplâtre de coquilles d'œuf pilées mêlées à du sang, ou d'un morceau de corne de cerf noirci au feu. Parfois, c'est une sorte de bézoard, l'os frontal d'une vipère de l'Inde ou une pierre extraite du ventre ou du capuchon du cobra. Tavernier (vol. 2, p.351-352) mentionne plusieurs pierres aux vertus thérapeutiques, prélevées sur des chèvres, des singes, des vaches, et évoque même une pierre de porc-épy. Dans sa relation de voyage des années 1658, 1659 et 1660, le père jésuite Joseph Tissanier s'émerveille du pouvoir thérapeutique de la pierre de serpent : Pour guérir ceux qui ont été mordus des serpents, quelques-uns se servent d'un médicament qui vient des Indes : c'est une petite pierre semblable à une châtaigne, que l'on nomme ordinairement pierre de serpent, et dont la vertu semble miraculeuse. Lorsque quelqu'un se plaint d'avoir été mordu par un serpent, si le sang n'est pas encore sorti de la blessure, on en tire un peu afin d'appliquer la pierre sur cet endroit. D'abord cette pierre bienfaisante s'attache fortement à ce sang et attire peu à peu le venin qui s'était répandu à l'entour de la plaie, jusqu'à ce qu'elle tombe d'elle-même. Alors on lave cette pierre dans un peu de lait mêlée avec un peu de chaux, et on l'applique de nouveau sur la blessure. S'il n'y a plus de venin, la pierre tombe d'abord, et s'il y en a encore, elle le boit entièrement, en sorte que la personne demeure sans danger et sans douleur. J'ai vu l'effet de ce remède il n'y a pas longtemps dans notre propre maison : un de nos chrétiens ayant été mordu à la jambe, et en deux endroits différents, je lui fis appliquer sur les deux blessures une pierre de serpent que l'on m'avait donnée ; ce qui eut lieu avec tant de succès que dans une heure le malade se trouva sans venin, sans douleur et sans crainte. (Tissanier, in Mission de la Cochinchine et du Tonkin, 1838, p.141-142). 

2 - Mis à la mode par l'Italien Christoforo Contugi, natif d'Orvieto, l'orviétan était un remède miracle composé de 25 substances, dont une once de racines d'angélique de Bohême, de semence de Persil de Macédoine, de chardon bénit, de girofle et de cannelle, auxquelles il fallait ajouter 4 onces de vipères sèches garnies de leur cœur et de leur foie et 4 onces de thériaque vieille. Le tout dilué dans huit livres poids de médecine de miel blanc écumé. (Pomet, Histoire des drogues simples et composées, II, Paris, 1735, p.184). Molière (L'Amour médecin, II, 7) a raillé cette panacée de charlatan capable de guérir la gale, la rogne, la teigne, la fièvre, la peste, la goutte, vérole, descente, rougeole.

Ô grande puissance
De l'orviétan !

ImageLe marchand d'orviétan. Gravure de François-Anne David. 

3 - Les relations de voyage foisonnent de termes qui désignent ce type d'alcool à base de riz, de palme, de sagou, etc. : arak, araka, araki, ariki, arack, arack, raki, raque, racque, etc. Chaumont parle d'arrek ou eau-de-vie faite de riz. (Relation de l'ambassade [...], Paris, 1686, p.38). Tachard mentionne l'arraque, qui est une espèce d'eau-de-vie faite avec du riz et de la chaux. (Voyage de Siam des pères jésuites, 1686, p.204). Yule (Hobson-Jobson: A Glossary of Colloquial Anglo-Indian Words and Phrases, p.36) donne une étymologie arabe : arak, littéralement : transpiration. L'alcool de riz en Thaïlande se dit lao khao (เหล้าขาว), littéralement : alcool blanc. 

4 - Ces scolopendres à la piqûre très douloureuse sont nombreuses en Thaïlande et particulièrement redoutées. Elles sont appelées takhap (ตะขาบ).

ImageScolopendre. 

5 - Peut-être à cause de son cri sonore et discordant, ou de son aspect étrange et peu engageant, le gekko gecko a alimenté maints fantasmes et nombre de légendes. Dans les campagnes en Thaïlande, les gekko tokay sont d'incontournables compagnons nocturnes qui ponctuent les nuits de leur grincement de mécanique détraquée. Si leur morsure peut être douloureuse, en revanche, elle n'est nullement toxique, contrairement à l'avis de Gervaise que partageait Tachard lorsqu'il mentionnait les toquets, qui sont des lézards fort venimeux (Voyage de Siam des pères jésuites, 1686, p.207-208). Leur nom thaï est une transcription phonétique de leur appel : tukkae (ตุ๊กแก).

ImageGekko tokay. 

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