Sixième chapitre.
Des forêts, et des propriétés de leurs arbres.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Les forêts de ce royaume sont si vastes qu'elles en occupent plus de la moitié, et si épaisses qu'il est presque impossible de les traverser, aussi sont-elles considérées par le roi de Siam comme autant de remparts inaccessibles qui de tous côtés mettent ses frontières à couvert des incursions de ses ennemis. C'est ce qui donna lieu à une fort jolie réponse que le roi de Golconde fit un jour à un Siamois qui lui vantait la grandeur des États du roi son maître : Il est vrai, je l'avoue, dit ce prince, ils sont d'une plus grande étendue que les miens, mais il faut demeurer d'accord que le roi de Golconde est roi des hommes et que celui de Siam ne l'est que des forêts et des moucherons.

Les arbres qui rendent ces forêts impénétrables sont principalement les bambous, qui sont fort communs dans toutes les Indes. Ils sont droits comme des cannes, creux au-dedans et divisés par petits étages depuis le haut jusqu'en bas. Leur figure qui est ronde peut avoir un pied de diamètre et quatre ou cinq brasses de hauteur. Ils poussent des rejetons si près les uns des autres et des branches si touffues qu'à peine les oiseaux peuvent-ils se faire jour au travers, et ils sont armés de longues et venimeuses épines qui font prendre de grandes précautions à ceux qui s'en veulent approcher. Mais tout terribles qu'ils sont, ils ne laissent pas d'avoir des propriétés admirables et d'être bons à bien de choses. Quand cette espèce de canne commence à pousser, on la coupe par morceaux et on la mange avec le riz, après qu'elle a été longtemps mortifiée dans le vinaigre avec quelques autres ingrédients que l'on a coutume d'y mêler ; il n'y a guère de meilleur cordial ni qui soit sur la mer d'un plus grand usage, parce qu'il y est moins sujet à se corrompre. Quand elle est un peu plus grande, on la fait entrer par tranches fort minces dans les fricassées et elle donne un goût merveilleux aux viandes les plus insipides, mais lorsqu'elle est arrivée à sa perfection ordinaire, on trouve dans ses concavités une eau claire qui est un remède souverain pour guérir les plaies de la tête. Enfin, le bambou, quand il est encore vert, sert d'osier pour faire des paniers. On en fait des lattes et de petites colonnes pour soutenir les cabanes quand il est sec ; et ce qui me surprend davantage, c'est que les Cochinchinois en font des barques dans lesquelles ils voguent en pleine mer avec autant d'assurance que s'ils étaient dans les plus grands vaisseaux.

Les Siamois en plantent autour de leurs héritages (1) et ils s'en font des haies qui sont d'une plus grande défense que leurs plus fortes murailles. On dit que le palais du roi de la Cochinchine n'a point d'autre clôture qu'un triple rang de ces bambous, et que ce prince s'y trouve plus en sûreté que s'il était fermé de nos murs les plus solides.

Il y a encore dans ces forêts des arbres qui ne se voient point en Europe. Deux entre autres s'y distinguent par leur utilité et par le grand usage que l'on en fait, car on en coupe des planches qui souvent ont quarante pieds de long et deux de large ; le bois de l'un est blanc, celui de l'autre tire sur le rouge, et ce dernier est appelé bois de fer, parce qu'il est extrêmement dur et presque incorruptible (2). Ils servent l'un et l'autre à faire les plus grands ouvrages du pays, on les donne à très bon marché mais ils coûtent cher à mettre en œuvre.

Les bois d'aigle, de calambouc et de calambac (3) se trouvent dans les forêts qui sont du côté de Cambodge. Ils sont les plus précieux et les plus rares des Indes parce que la nature les a cachés dans le cœur d'un arbre qui ne les porte que dans un certain temps, qu'il n'est pas aisé de bien connaître : de là vient qu'il est assez ordinaire de s'y tromper, et que souvent on abat plusieurs de ces arbres sans y rien trouver de ce qu'on y cherche. Le bois d'aigle est le plus commun, celui de calambouc ne l'est pas tant, mais il n'est rien de plus rare que le véritable calambac.

CHAPITRE VII

NOTES

1 - se dit plus particulièrement des fonds de terres, des maisons, parce que ce sont des biens qui se conservent davantage dans les familles, et qu'on laisse à ses heritiers. (Furetière, Dictionnaire universel.) 

2 - Le teck (Tectona grandis, sak en thaï (สัก).

ImageMaison traditionnelle en teck. Un luxe, aujourd'hui ! 

3 - Du malais kalambaq, une des variantes qui désignent le bois d'aloès. L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert énumère trois variétés d'agallochum : La première est celle que les Indiens appellent calambac, c'est la plus rare et la plus précieuse, elle vient de la Cochinchine. (...) La seconde passe communément sous le nom de bois d'aloès ou bois d'aigle ; on la trouve comme la première dans la Cochinchine, mais il y en a aussi à Cambaye et à Sumatra : le bois d'aloès est plus commun dans ce pays-ci que le calambac, parce qu'il n'est pas si cher. (...) La troisième espèce d'agallochum est appelée calambour ou calambouc ; il est d'une couleur verdâtre et quelquefois rousse ; son odeur est agréable et pénétrante. On l'apporte des îles de Solor et de Temor en grosses bûches et on en fait des étuis, des boîtes, des chapelets, et plusieurs autres ouvrages. 

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