Quatrième chapitre.
De l'origine de leur religion.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

L'époque de cette religion est fort incertaine et l'on ne saurait dire précisément en quel temps elle a commencé ni de quelle manière elle s'est établie (1). L'opinion commune lui donne environ deux mille ans, les Siamois veulent qu'elle ait pris naissance chez eux. Ceux qui ont voyagé dans la côte de Coromandel croient qu'elle vient des Brames, à cause du rapport que ces deux religions ont l'une avec l'autre, et les Chinois soutiennent que la gloire en est due à leur nation. On voit par leurs livres, qui sont très anciens, que Sommonokodom était chinois ; qu'un Empereur de la Chine l'ayant envoyé ambassadeur à Siam, il y acquit tant de réputation que le roi de Siam lui donna sa fille en mariage et le fit son successeur ; qu'après avoir régné plusieurs années au gré de ses sujets, il se démit volontairement de la souveraine puissance et se retira dans les bois, où l'austérité de sa vie n'empêcha pas qu'il ne fût suivi par un grand nombre de gens qui se mirent sous sa conduite ; qu'il les instruisit non seulement par ses exemples, mais encore par des préceptes remplis d'une sagesse admirable ; qu'après sa mort ses disciples publièrent sa doctrine, et pour éterniser leur reconnaissance et sa mémoire, bâtirent des temples en son honneur et lui érigèrent des statues. Que dans la suite des siècles ces monuments servirent à jeter les Siamois dans l'idolâtrie et à leur faire prendre Sommonokodom pour un dieu, et qu'enfin, pour justifier le culte qu'ils lui rendirent et autoriser leurs erreurs, ils inventèrent toutes ces fables que la malheureuse postérité a reçues comme des vérités constantes et des articles de foi.

Les Siamois conviennent d'une partie de ces faits et en ajoutent beaucoup d'autres dont les auteurs chinois ne parlent point. Si l'on en croit leurs histoires, Sommonokodom était fils d'un roi de Siam dont je n'ai pu découvrir ni le temps ni le nom. Son père étant mort, il monta sur le trône, et gouverna avec tant de douceur et de justice qu'il devint bientôt les délices de ses sujets. Mais ce prince qui avait déjà passé par tous les degrés de la métempsycose, aspirant à un état plus élevé, résolut de quitter la couronne et le monde afin de remplir promptement la mesure des bonnes œuvres qui lui étaient encore nécessaires pour parvenir à la divinité. Au milieu des forêts où il s'était caché, il commença d'exercer sur lui-même des rigueurs inouïes. Il affligea son corps, il mortifia ses sens, il se réduisit à ne manger par jour qu'une poignée de riz, puis après un seul grain. Il se dépouilla de toutes choses en faveur des pauvres qui avaient recours à lui, et sa charité alla si loin qu'il donna même un de ses yeux par aumône. Par cette voie inconnue au reste des hommes, il acheva de dompter ses passions et triompha de la rage des démons et de la malice des ennemis que son frère Tevatat lui avait suscités. Après cela un ange descendu du ciel étant venu le féliciter sur l'heureux succès de ses travaux l'ordonna talapoin en lui rasant la tête et les sourcils et l'avertit que le temps était arrivé d'annoncer la loi nouvelle et de montrer aux hommes le chemin du salut. Sommonokodom, impatient de voir l'accomplissement de ses désirs, reçut alors sous sa discipline tous ceux qu'il avait refusés auparavant par humilité et par modestie. Il les fit talapoins avec les mêmes cérémonies que l'ange avait observées à son égard : ensuite il leur développa les profonds mystères de la métempsycose et leur déclara que la nature les ayant assujettis à tant de révolutions différentes, ils ne pouvaient s'affranchir de cette servitude que par leurs bonnes œuvres ; que la vertu seule conduisait au repos et à la gloire, que tous les autres biens étaient fragiles et que celui-là ne périssait jamais. Il ne leur dissimula point que la route en était difficile, qu'il fallait marcher au travers des douleurs, des persécutions et des injures, que ce n'était pas assez de se vaincre soi-même si l'on n'était prêt de se sacrifier encore pour le service des autres. Mais il les anima par la grandeur et par la certitude de la récompense, il les consola par l'exemple de la vie qu'il avait menée dans le désert et les convainquit ainsi que la pratique de la vertu n'était impossible qu'à ceux qui ne l'aiment pas ou qui manquent de courage. La réputation de sa sainteté ralluma la jalousie de son frère Tevatat. Cet esprit superbe, à qui ce nouvel établissement faisait ombrage, forma le dessein de supplanter son frère ou de le perdre. Pour le surprendre plus aisément, il se mit au nombre de ses disciples. Cette ruse n'ayant pas réussi, il employa la force ouverte avec aussi peu de succès. Sommonokodom, qui dès le commencement avait connu sa mauvaise intention, déconcerta sans peine toutes ses intrigues, et s'étant contenté d'opposer beaucoup de patience et de douceur à la violence et à l'artifice, il confondit cet ingrat et l'obligea de se retirer. Tevatat ne survécut pas longtemps à sa honte. Il fut attaqué d'une maladie dangereuse à laquelle ses amis ne trouvèrent point d'autre remède que de la mener à Sommonokodom et d'implorer sa miséricorde. Mais il mourut en chemin et fut précipité dans l'abîme. Là, attaché sur une croix, il expie au milieu des tourments le crime horrible qu'il s'était efforcé de commettre. Après la mort de Tevatat, Sommonokodom, autant au-dessus de l'humanité que de l'envie, parut revêtu de toutes les marques de la divinité. Son visage devint si lumineux que personne n'en pouvait soutenir l'éclat. Sa puissance et sa bonté se manifestèrent par un nombre infini de miracles. Les Siamois disent encore qu'étant un jour sur une montagne auprès de Louvo, il sauta sur une autre située au royaume de Lancas, distant de celui de Siam de trois années de chemin, et qu'en sautant il imprima la figure de son pied sur le roc. Ils l'appellent en langue bali Pra-BataPhra Phutthabat : พระพุทธบาท, c'est-à-dire Pied divin (2). Cette figure qui se voit encore aujourd'hui ressemble assez au pied d'un homme, mais elle a une coudée de longueur. On l'a couverte par respect d'une lame d'or qui est enveloppée d'une autre lame de même métal. Elle ne se découvre qu'en certains jours de fête, ou quand le roi le demande. Proche du lieu où est cette prétendue impression du pied de Sommonokodom, on a bâti un temple et un monastère qui font connaître jusqu'où la dévotion des roi de Siam a porté leur magnificence. Ils ont coutume d'y aller tous les ans au mois de mars en pélerinage. Ils ajoutent enfin que Sommonokodom, après avoir établi sa loi et accompli son ministère, se déroba aux yeux des hommes et entra dans le Nyreupan, où il partage avec les autres dieux un bonheur qui n'aura jamais de fin.

C'est là la moindre partie des merveilles que les Siamois publient de leur législateur, mais ce sont les principales et les plus universellement reçues parmi eux. Je les ai tirées des livres qui sont généralement approuvés du peuple et des talapoins, et j'ai négligé de recueillir plusieurs circonstances et plusieurs faits qui ne sont rapportés que par des auteurs auxquels eux-mêmes n'ajoutent guère de foi et laissant là ceux qui disent que Sommonokodom naquit d'une vierge la dernière fois qu'il vint au monde, qu'il avait été bœuf dans ses premières générations, comme son nom semble le signifier, qu'il mourut une fois pour avoir trop mangé de cochon et mille autres contes semblables. J'ai jugé qu'il suffisait de faire connaître le caractère d'esprit que les Siamois donnent à ce personnage extraordinaire et quelle a été la source des erreurs dont ce peuple est infecté depuis tant de siècles.

CHAPITRE V

NOTES

1 - Sur le bouddhisme des Siamois, on se reportera à l'analyse du système bouddhiste tiré des livres sacrés de Siam de Jean-Baptiste Pallegoix ainsi qu'à son Histoire de Bouddha, chapitres XV et XVI de l'ouvrage Description du royaume thai ou Siam publié en 1854. 

2 - Lors de son troisième voyage à Ceylan, le Bouddha laissa une empreinte de son pied au sommet du mont Samanalakanda (appelé aujourd'hui Sri Pada ou Adam's Peack). Pour les musulmans de l'île, il s'agit d'une empreinte du pied d'Adam ; pour les hindouistes, c'est le pied de Siva qui laissa cette trace. Le roi d'Ayutthaya, Songtham (ทรงธรรม) envoya un groupe de pèlerins siamois sur l'île pour adorer l'empreinte sacrée. Ces moines apprirent que, d'après les livres sacrés, une empreinte similaire devait se trouver au Siam, le Bouddha ayant, d'une même enjambée, franchi le golfe de Thaïlande. Le roi Songtham fit organiser des recherches pour retrouver cette trace. C'est un chasseur qui la découvrit par hasard en poursuivant une biche blessée. Par les vertus de cette marque sacrée, la biche et le chasseur qui souffrait d'une maladie de peau, et avait bu l'eau qui stagnait dans l'empreinte, se trouvèrent guéris. Cette empreinte de 1,50 m. de long (que les Thaïs appellent Phra Phutthabat : พระพุทธบาท) est abritée dans un mondop (มณฑป : une tour carrée généralement surmontée d'une flèche, et qui renferme des reliques ou des textes sacrés, (version siamoise du mandapa indien) dépendant de la province de Saraburi (สระบุรี), à quelques kilomètres de Lopburi. Notons que cet édifice n'est pas celui qu'a vu Jacques de Bourges. Il a été entièrement reconstruit après la mise à sac d'Ayutthaya par les Birmans en 1767.

ImageLe mondop qui abrite l'empreinte de Bouddha, près de Lopburi.
ImageL'empreinte de Bouddha dans le Wat Phra Putthabat à Saraburi (สระบุรี).

Il semblerait que Bouddha ait beaucoup déambulé à travers toute l'Asie, puisque l'auteur japonais Motoji Niwa a dénombré plus de 3 000 empreintes, dont un millier rien qu'au Sri Lanka. En Thaïlande, on pourra en voir à Chanthaburi (จันทบุรี), à Ko Samui (เกาะสมุย), à Surat Thani (สุราษฎร์ธานี), etc. Toutefois, d'après le prince Bidyalankarana (Buddha's Footprints, Journal of the Siam Society, Vol. 28.1, 1935, pp. 1-14) seules 5 empreintes seraient authentiques dans le monde, dont une en Thaïlande : Suvannamalika (?), Yonakapura, probablement au Penjab ou en Afghanistan, Nammada, un fleuve qui coule à travers l'Inde centrale vers les côte de Madras, Sumanakuta, aujourd'hui connu sous le nom d'Adam's Peak à Ceylan, et Suvannapabbata, le mont de Siam près de Saraburi où a été érigé le Wat Phra Putthabat. 

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