Sixième chapitre.
Des trésors du roi de Siam et de ce qu'il y a de plus curieux dans son palais.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Il y a peu de rois dans l'Orient qui soient plus riches que celui qui règne présentement à Siam,; non seulement il possède toutes les richesses que les rois ses prédécesseurs ont amassées depuis la fondation de cette monarchie, ou du moins depuis deux dents ans que les ennemis n'ont point pillé leur palais, mais encore toutes celles qu'il a amassées depuis qu'il est monté sur le trône. Ce n'est pas que ses revenus annuels soient fort considérables, car ils ne passent pas ordinairement quatre ou cinq millions, mais c'est qu'il n'est pas obligé de soutenir de grandes dépenses et que l'argent qui entre dans ses coffres n'en sort presque jamais quand il est en paix. Comme les mandarins et les premiers officiers de la couronne retirent de leurs gouvernements et des héritages qui sont annexés à leur dignité tout ce qui leur peut être nécessaire pour leur honnête subsistance, il ne sont point à charge au prince, et les fermiers de Sa Majesté étant tenus par leur bail de fournir tout ce qui est nécessaire pour l'entretien de sa personne et de sa maison, rien ne l'oblige à dépenser l'argent qu'il peut avoir dans son épargne. Mais ce qui contribue davantage à l'opulence de ce prince, c'est qu'il ne paye jamais l'or, l'argent et les pierreries qui lui sont vendus par les marchands étrangers, qu'en ivoire, en salpêtre, en étain, en toiles peintes qui viennent à Siam de la côte de Coromandel, et en plusieurs autres choses qui croissent dans le pays.

Le roi a huit ou dix magasins entre plusieurs autres qui sont d'une richesse inconevable. Dans les uns il y a grand nombre de larges urnes entassées les unes sur les autres jusqu'au toit qui sont toutes pleines de ticals, de gros morceaux de poudre d'or, mais principalement de tambac, qui est un composé admirable de plusieurs métaux raffinés, lequel est plus estimé dans Siam que l'or même, quoiqu'il n'ait pas tant d'éclat. Les autres magasins sont remplis de beaux sabres du Japon, dont la trempe est si fine que d'un seul coup on en peut couper aisément une grosse barre de fer, de bois d'aigle et de calambac, de musc et des plus beaux vernis de la Chine, d'une infinité des plus riches étoffes qui se font dans les Indes et en Europe. Il y a même de certaines porcelaines qui ne peuvent souffrir le poison sans se casser. Enfin on ne saurait dire combien il y a de choses précieuses, rares et curieuses qui remplissent tous ces différents magasins. À tous ces trésors cachés, il faut ajouter ceux qui paraissent aux yeux de tout le monde : plusieurs services de vaisselle d'or massif qui se renouvellent de temps en temps à la table du roi et dans l'écurie de l'éléphant blanc ; les diamants et les pierreries sans nombre dont les habits de Sa Majesté sont couverts et qui enrichissent les harnais de ses chevaux et de ses éléphants ; la chaise toute d'or qui suit le roi à la campagne pour s'y reposer quand il se trouve fatigué de la promenade ; deux rubis entre plusieurs autres qui sont d'une grosseur prodigieuse et que ceux qui s'y connaissent estiment presque autant que les plus beaux qu'ils ont vus chez tous les princes de l'Europe. C'est dommage qu'il n'y ait point eu jusqu'à présent dans ce royaume de lapidaires capables de mettre bien en œuvre toutes ces pierres précieuses, car assurément elles en vaudraient infiniment davantage, et je ne sais si nous en aurions beaucoup de plus belles en France.

Le pagode qui est dans le palais de la ville capitale renferme tant de richesses que tous les étrangers en sont surpris. Il y a au fond de ce temple une idole d'or tout pur, qui a quarante-deux pieds de haut, quoiqu'elle soit assise les jambes croisées à la façon des Siamois . Elle a été fondue sur le lieu, et le pagode où elle est adorée n'a été bâti qu'après qu'elle a été mise en place. Les Pegus dans les dernières guerres qu'ils eurent avec les Siamois lui coupèrent un bras, et si elle n'eût point été si lourde, ils l'auraient volontiers emporté tout entière. La piété des Siamois répara bientôt l'outrage qui avait été fait à leur dieu, mais par malheur l'or dont ils lui ont fait un autre bras s'est trouvé plus pâle que celui du reste du corps, et cette différence a beaucoup diminué de la beauté de cette idole. Il y en a encore quelques autres de moindre grandeur dont les unes sont d'or massif et les autres d'argent, et plus de cent autres plus petites qui sont toutes couvertes de lames d'or et qui ont les doigts des mains et des pieds enrichis de bagues de diamants. Les lampes et les chandeliers qui éclairent ce temple, aussi bien que tout ce qui sert au culte du dieu que l'on y adore, sont aussi d'or le plus fin qui s'est pu trouver dans les Indes.

Quoique le roi, suivant la coutume de ses prédécesseurs, se fasse un devoir d'amasser ainsi beaucoup de richesses afin de pouvoir subvenir, en cas de guerre ou de famine, au besoin de ses peuples et à la conservation de ses États, il ne laisse pas de faire de riches dons aux ambassadeurs des princes ses voisins, et aux princes eux-mêmes les plus éloignés quand l'honneur et la bienséance le demandent. On en peut juger par ce qu'il a fait l'année dernière en faveur de M. le chevalier de Chaumont, notre ambassadeur de France, par la richesse et le nombre des présents qu'il a envoyés au roi, à Monseigneur, à Madame la Dauphine, et aux princes ses enfants, sans compter plusieurs autres personnes de la cour qui se sont ressentis de ses libéralités. Tout cela nous fait assez connaître que ce n'est point par aucun sentiment d'avarice, mais par une sage et prudente politique, qu'il veut que ses trésors soient toujours si bien remplis.

CHAPITRE VII

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