Huitième chapitre.
Des animaux qui se trouvent dans les forêts du royaume de Siam.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Ces forêts sont remplies d'une infinité d'animaux de toutes sortes d'espèces. Comme j'affecte de ne rien toucher dans cette histoire de tout ce qui s'est dit dans les relations qui l'ont précédée, je ne parlerai point des éléphants sauvages qui se trouvent en grand nombre dans ces affreuses forêts, mais je ne puis me dispenser de vous dire quelque chose du rhinocéros, animal si farouche et si cruel qu'on ne peut jamais le voir sans frayeur. Il est de la hauteur d'un grand âne. Il aurait la tête faite à peu près de même s'il n'avait point au-dessus du nez une corne qui peut être longue environ d'une palme. Chacun de ses pieds se divise comme en cinq doigts, qui ont chacun la forme et la grosseur du pied de l'âne même. Sa peau est brune, horrible à voir et si dure qu'elle est à l'épreuve du mousquet. Elle lui pend des deux côtés presque jusqu'à terre, mais elle s'enfle et le rend gros comme un taureau quand il est en colère. On le tue difficilement et on ne l'attaque jamais sans péril d'en être déchiré ; ceux qui s'adonnent à cette chasse ont pourtant trouvé les moyens de se garantir de sa fureur, car comme cet animal aime les lieux marécageux, ils l'observent quand il s'y retire, et se cachant dans les buissons au-dessous du vent, ils attendent qu'il se soit couché, soit pour s'endormir, soit pour se vautrer, afin de le tirer près des oreilles, qui est le seul endroit par où il peut être blessé à mort. Ils se mettent au-dessous du vent parce que le rhinocéros a cela de propre qu'il découvre tout par l'odorat, de sorte que quoiqu'il ait des yeux, il ne s'en sert néanmoins jamais que l'odorat n'ait été auparavant frappé par l'objet qui se présente à sa vue. Au reste, toutes les parties du corps de cet animal sont médicinales (1). Sa corne est surtout un puissant antidote contre toutes sortes de poisons et les Siamois en font un fort grand trafic avec les nations voisines. Il y en a qui sont vendues quelquefois plus de cent écus ; celles qui sont d'un gris clair, et mouchetées de blanc sont les plus estimées des Chinois. On mange la chair du rhinocéros et ces peuples la trouvent excellente, ils tirent même quelque utilité de son sang qu'ils ramassent avec soin pour en faire un remède propre à la guérison des maux de poitrine et de plusieurs autres.

Il y a des perroquets, des merles, des aigrettes et des tourterelles qui n'ont rien de différent des nôtres. Mais il s'y trouve certains oiseaux qui ne se voient point en Europe. Ils sont plus grands que les autruches et leur bec est long de deux pieds (2). Il y a aussi des hannetons d'un vert doré le plus beau du monde ; ils brillent pendant la nuit d'une lumière bien plus vive que celle de nos vers luisants. Les œufs qu'ils font sont de la grosseur d'un pois d'où leurs petits éclosent en très peu de jours. Dans les forêts les plus septentrionales on voit courir, comme dans les nôtres, des lièvres et des sangliers, et c'est un plaisir extrême de voir jouer sur le bord des eaux une troupe de singes vieux et jeunes, qui semblent n'y être venus que pour y divertir les passants par leurs danses et par leurs tours de souplesse. Mais il serait dangereux de s'y arrêter trop longtemps, car on pourrait y être surpris par des tigres de deux sortes : il y en a de bois qui sont hauts comme des ânes et fort farouches. Ceux d'eau le sont un peu moins et ils ne sont guère plus gros que les chiens ordinaires (3). J'en ai mangé d'un roti qui avait été pris donnant la chasse aux poules. Il ne me parut pas fort mauvais, et je crois que je l'aurais trouvé meilleur si je n'eusse pas été prévenu qu'un animal si cruel et qui ne vit que de proie ne pouvait être un fort bon mangé.

CHAPITRE IX

NOTES

1 - Il y avait une fascination de l'Occident pour le rhinocéros, qui se confondait dans l'imaginaire populaire avec la mystérieuse licorne. On attribuait à sa corne, mais aussi à sa chair, à son sang, et même à ses excréments et à son urine des propriétés antidotales. La célèbre représentation qu'en fit Albrecht Dürer en 1515 servit longtemps de support à toutes les divagations et à tous les fantasmes. De nos jours, ce sont les vertus aphrodisiaques que les Chinois attribuent à leur corne qui contribuent, par le braconnage et le marché noir, à la lente disparition de l'espèce.

ImageLe rhinocéros. Gravure sur bois d'Albrecht Dürer (1515). 

2 - Sans doute un échassier de la famille des cigognes (nok krasa : นกกระสา), dont plusieurs espèces sont présentes en Thaïlande. 

3 - Buffon dénoncera l'abus de langage qui consistait à appeler indifféremment tigre tout animal dont le pelage était tacheté, moucheté ou tigré. MM. de l'Académie des sciences ont suivi le torrent, et ont aussi appelé tigres les animaux à peau tigrée qu'ils ont disséqués et qui sont cependant très différents du tigre. (Œuvres complètes, IX, 1884-1885, p.180). Dans une Histoire naturelle du royaume de Siam, rédigée à partir de la correspondance d'un missionnaire qui est mort au moment où, revêtu de la dignité épiscopale, il allait pénétrer en Corée, le missionnaire Barthélemy Bruguière écrivait : On distingue à Siam trois espèces de tigres : la plus grande espèce, que les habitants appellent sua-crong, est la plus dangereuse. Le tigre sua-crong est de la grosseur d'un veau ; sa peau est vergetée de rouge, de blanc, de jaune et de noir. Le tigre de la deuxième espèce s'appelle sua-dau : il est aussi haut qu'un gros dogue ; il n'ose pas attaquer l'homme en face, il ne peut soutenir son regard ; il attend le moment où il n'est pas aperçu : sa peau est semée de petites taches jaunes et noires mêlées d'un peu de blanc. La troisième espèce a la peau comme le chat gris, mais il est deux fois plus gros : il fuit toujours à la vue de l'homme ; il se nourrit de poissons, d'oiseaux, de poules ; il rôde pendant la nuit autour des basses-cours, et fait main basse sur tout ce qu'il rencontre : c'est une espèce de renard ; les Siamois l'appellent sua-pla. (Bruguière, Royaume de Siam. Histoire naturelle in Revue de l'Orient, VII, Paris, 1845, p. 29). Parmi les espèces citées par Barthélemy Bruguière, seul le sua krong (เสือโคร่ง), correspond à ce que nous appelons aujourd'hui tigre, c'est-à-dire au tigre du Bengale. Le sua dao (เสือดาว) est un léopard et le sua pla (เสือปลา) est le nom siamois du chat pêcheur, aussi appelé chat viverrin. C'est sans doute ce dernier qu'évoque Gervaise lorsqu'il parle de tigre d'eau.

ImageSua krong : tigre du Bengale.
ImageSua dao : léopard.
ImageSua pla : chat pêcheur ou chat viverrin. 

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