Dixième chapitre.
Des pagodes.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Les Siamois appellent leurs temples et leurs monastères Vatwat : วัด, et nous les appelons pagodes en langue vulgaire portugaise qui a cours dans toutes les Indes (1). Il y en a bien autant dans ce royaume à proportion que d'églises en France, et le nombre en augmente de jour en jour car les grands mandarins les font bâtir à l'envi et n'épargnent rien pour se surpasser les uns les autres dans la richesse et la magnificence de ces édifices. En un mot, ils sont en si grande quantité que plus de soixante mille talapoins, sans compter les OcnenesOk-nen (ออกเณร) : novices qui ne sont pas en moindre nombre, ne suffisent pas pour les occuper tous. Et comme on en bâtit tous les jours de nouveaux, les talapoins, au lieu de les faire réparer, les abandonnent dès qu'ils menacent ruine, et vont demeurer ailleurs. Tous ces pagodes ne sont pas d'une grandeur égale ni d'une égale beauté. Il y en a de très magnifiques, mais il y en a aussi de si misérables qu'on n'en pourrait pas faire un honnête cabaret. J'ai ai vu cinq ou six fort anciens, où les rois de Siam ont dépensé des sommes immenses. L'or y brille de toutes parts au milieu des pyramides d'une hauteur prodigieuse et d'une architecture des plus délicates. Leurs cloîtres ont plus de cent pas en carré et sont ornés de figures de tailles différentes posées dans des niches ; les unes sont de brique et de chaux dorées, d'autres d'airain, d'autres de bois couvertes de lames d'or, et quelques-unes d'or et d'argent massif. Les quatre qui sont aux coins du cloître sont extraordinairement hautes, et il y en a une d'airain de plus de trente pieds de long qui est couchée. Le nouveau cloître qu'on a bâti en l'honneur de la feue reine (2) est rempli de plus de cent figures de femmes parfaitement bien dorées, toutes de même visage et dans la même posture. Tous les autres pagodes n'ont point de cloître, ils sont à peu près de la figure de nos églises. Ils portent d'ordinaire cinq à six toises de large sur quinze ou seize de long, les murs ont quatre à cinq toises de hauteur, le toit en a autant, il est à trois étages et soutenu par deux rangs de piliers qui forment les deux ailes du temple ; la face en dehors est enrichie d'ouvrages de sculpture dorés qui font un agréable effet. Aux deux côtés de la porte qui est très haute et très étroite, sont deux grands vaisseaux de terre pleins d'eau où l'on se lave les pieds avant que d'entrer au temple. Le dedans est presque nu, un grand autel occupe toute la largeur du fond, ou du moins l'espace qui est entre les piliers. Dessus cet autel est un idole d'une taille prodigieuse, fait de chaux et de brique, quelquefois de cuivre, et parfaitement bien doré. Quoiqu'il soit assis les jambes croisées à la siamoise, sa tête ne laisse pas d'aller jusqu'au toit : elle est couverte d'un bonnet pointu semblable à celui du roi, les doigts de ses mains et de ses pieds sont garnis de pierreries fausses ou fines ; les jours de fête on l'habille de quelque brocart d'or ou d'argent à la mode du pays et on le pare de couronnes et de bouquets de fleurs. Les autres jours, il est tout nu, si ce n'est pendant la saison des vents du nord qu'on le couvre d'une mousseline rouge, de peur que le vent ne ternisse sa dorure. À ses pieds, sur le même autel, sont rangées plusieurs statues qui ont la tête nue et l'air humble et modeste comme un talapoin qui va à la quête. Le grand idole représente Sommonokodom, et les petits quelques anciens rois, les fondateurs et les bienfaiteurs de la maison, des talapoins et les grands hommes dont on honore la mémoire d'un culte particulier. Devant l'idole il y a quelques parasols et de grands chandeliers de fer à deux ou trois branches, les murs et les piliers sont peints de rouge et de jaune fort proprement ; on y voit plusieurs de leurs histoires qui ne sont pas mal dessinées, la gloire du paradis, les peines de l'enfer et des talapoins qui en retirent ceux qui leur ont fait de grandes largesses. Tous les pagodes sont fort obscurs et exhalent une très méchante odeur, parce que le jour n'y entre que par la porte et par quelques soupiraux. Les Siamois ont appris des Européens à y donner plus d'ouverture, et ils commencent à s'accommoder de nos manières. Le pagode que le défunt barcalon a fait faire pour le roi depuis huit ou neuf ans est un ouvrage d'une beauté extraordinaire, tout y est aussi régulier que magnifique et il a beaucoup d'air des bâtiments d'Europe. Un parapet élevé de terre de quatre ou cinq coudées environne tous les pagodes et les défend contre les inondations. Il a environ une toise et demie de largeur et sert de cimetière, il est rempli de mille pyramides dorées, hautes depuis cinq coudées jusqu'à cinquante ou soixante, au milieu desquelles celle où reposent les cendres du fondateur paraît incomparablement plus superbe et plus élevée que les autres. Des arbres plantés des deux côtés accompagnent admirablement ces riches obélisques et les fleurs qui y naissent en toute saisons font de ces cimetières des parterres délicieux. Tout cela, joint à la propreté des édifices et à leur situation qui est toujours avantageuse, offre à la vue un charmant spectacle et rend ces lieux enchantés. Du parapet on descend dans une grande cour sablée, partagée entre plusieurs rangs d'arbres et quelques petits jardins que les talapoins cultivent. Leurs cellules sont sous ces arbres à trente ou quarante pas du temple, chaque talapoin à la sienne, elles sont toutes séparées les unes des autres et ne sont faites que de planches, de bambous et de feuilles. Celle du supérieur est beaucoup plus grande, mais de même matière, et il n'est permis qu'aux Sancrâtssangkha rat : สังฆราช d'en faire bâtir de brique. Dans les pagodes où il y a bien des novices, ils logent tous ensemble dans une salle auprès de laquelle il y en a une autre plus grande et plus ornée, qui sert à faire le service dans les jours ordinaires, car selon les rubriques le temple ne doit être ouvert que les fêtes et ce n'est qu'au défaut de cette salle qu'on y entre les autres jours. Non loin de là paraissent deux clochers, plus bas que les nôtres, mais plus enrichis et plus délicatement travaillés. Il n'y a qu'une cloche dans chacun ; on ne les sonne pas en branle, on les frappe seulement avec un marteau de bois fort léger de peur de les casser, parce que les Siamois n'ont pas le secret de bien lier le métal. Dans quelques pagodes il y a des grands viviers où les talapoins nourrissent des poissons d'une grosseur monstrueuse qui sont consacrés à Sommonokodom depuis un temps immémorial ; ils sont si familiers que quand on les appelle ils viennent sur l'eau manger dans la main ; mais comme ils sont consacrés à Sommonokodom, c'est un sacrilège d'y toucher. Les lieux communs sont aussi remarquables par une extrême propreté, le peuple met au rang des œuvres méritoire le soin qu'on prend de les embellir. Ils sont dans l'endroit le plus écarté, élevés sur pilotis comme les autres maisons, et disposés de façon que leur décharge se fait dans quelque fosse d'eau courante qui emporte toute l'ordure et ne laisse aucune puanteur. L'étendue ordinaire du pagode est de deux ou trois arpents, il est fermé d'une haie vive de bambous, qui vaut mieux qu'un bon mur. On trouve à la porte deux petites loges qui servent de retraite aux passants et qui sont les seules hôtelleries du royaume.

CHAPITRE XI

NOTES

1 - Le mot était indifféremment masculin ou féminin, les jésuites l’employaient souvent au masculin, La Loubère utilisait le féminin, qui finira par prévaloir. Pagode désigne à la fois l’édifice et les représentations du Bouddha, comme le précise l’abbé de Choisy dans son journal du 30 octobre : Vous savez que pagode est le nom du temple, aussi bien que de l’idole. 

2 - Il s'agissait de la sœur du roi Naraï, Sri Chulalok (ศรีจุฬาโลก) ou Phra Racha Kalayani (พระราชกัลยาณี), morte vers 1680. 

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