Cinquième chapitre.
Des talapoins et de leur ordination.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Les talapoins sont les prêtres des Siamois. Ils tiennent que cet institut vient du ciel, et qu'il fut apporté par un ange qui ordonna Sommonokodom le premier talapoin. Il y en a de deux espèces différentes : les uns sont séculiers ou civils, qui habitent parmi les hommes, les autres sont réguliers ou solitaires, qui vivent dans les forêts et n'ont aucun commerce dans le monde avec le genre humain. On ne saurait s'imaginer jusqu'où va la vénération des Siamois pour ces derniers, qu'ils regardent comme des demi-dieux. Leur nombre était autrefois très grand, présentement il est beaucoup diminué. Les séculiers au contraire sont en plus grand nombre que les religieux en France. Ils sont divisés en quatre ordres différents, savoir, d'OcnenOk-nen : ออกเณร, de PicouPhikkhu : ภิกขุ, de BadloüangBatluang : บาทหลวง, ou ChaucouChao khu (?) : เจ้ากู et de SancrâtSangkha rat : สังฆราช (1). L'ordre d'ocnen approche assez de nos mineurs. Celui des picous a quelque rapport au diaconat. Celui de badloüang à la prêtrise et celui de sancrât à l'épiscopat. Tous les badloüans et les sancrâts ne sont pas égaux, quelques-uns ont plus de pouvoir que les autres. Parmi les sancrâts, il y en a trois ou quatre qui sont comme nos patriarches et celui qui est auprès du roi est le souverain pontife, le dépositaire de la Loi et le chef de la religion. Ceux des badloüans qui sont préposés aux plus riches pagodes et aux plus nombreuses communautés sont plus considérés que les autres. Ces supérieurs de pagodes peuvent admettre tous ceux qui se présentent depuis l'âge de six ou sept ans jusqu'à l'extrême vieillesse, pourvu qu'ils ne soient point mariés ni  employés au service du roi et qu'ils aient la permission  de l'Oya PesedetOkya Phra Sedet : ออกญาพระเสด็จ (2), ce qui leur tient lieu d'examen. Tous les talapoins s'étant assemblés le matin dans la pagode, les postulants y viennent en habit séculier. Là, le supérieur les exhorte à renoncer de bonne foi aux engagements du monde et à observer fidèlement les dix préceptes de la Loi. Il leur recommande l'obéissance et la soumission à leur père maître et à tous leurs supérieurs. Ensuite, on leur rase la tête et les sourcils et on les revêt de l'habit de talapoin, qui est fait à peu près comme celui des femmes. Il est composé de deux ou trois pièces (3). Celle qui descend depuis la ceinture jusqu'au gras de la jambe est ordinairement jaune ; une autre pièce de même couleur leur enveloppe le bras gauche jusqu'au poignet et leur couvre le reste du corps, excepté le bras droit qui est toujours nu. Par-dessus, ils se ceignent d'un morceau d'étoffe de damas ou de satin rouge ou jaune, large de plus d'une demi-aulne, pliée en plusieurs doubles.

Pour être ordonné picou, il faut avoir au moins vingt ans. Cet ordre ne doit être conféré que par un sancrât. Ce ministre consacre ceux qui lui sont envoyés par les badloüans en récitant sur eux quelques prières. Après, il leur recommande la pratique des préceptes et des conseils de la Loi. Il les avertit de ne plus manger sitôt que le soleil commence à décliner vers son couchant, de veiller à la garde du temple et des idoles et de les tenir dans une grande propreté, de s'opposer à toutes les nouveautés et de ne point souffrir qu'on change rien aux anciennes constitutions. Comme cet ordre les engage à garder la continence, ils sont obligés, quand ils sortent, de porter un écran fait de feuilles, de peur que la rencontre des femmes ne leur inspire des pensées peu convenables à leur profession (4). À vingt et un ans, ils peuvent être ordonnés badloüans. Celui qui aspire à ce caractère va trouver le sancrât, se prosterne à ses pieds et lui demande cette grâce avec instance. On prend jour pour la cérémonie, et après les prières accoutumées, le nouveau badloüan reçoit des mains du sancrât la grande liste de la Loi en présence de ses parents et de ses amis.

Ensuite, il régale magnifiquement tous les talapoins qui ont assisté à la cérémonie et fait au sancrât de riches présents. Ce jour-là on le porte en triomphe sur les épaules, le peuple le suit avec des instruments de musique et lui donne mille bénédictions. Quand on veut rendre la fête plus belle, on le met sur un balon à cherolle (5) dorée, servi par cinquante ou soixante rameurs, et tous ses amis l'accomapagnent dans les plus beaux balons qu'ils peuvent trouver. Si le badloüan est pauvre et que sa famille ne soit pas en état de fournir à cette dépense, quelques jours avant l'ordination il assemble ses parents et s'en va avec eux quêter dans les villages circonvoisins, personne ne refuse de donner en cette occasion, et il rapporte toujours de quoi se tirer d'affaire fort honnêtement.

Pour les sancrâts, c'est le roi qui les nomme. Il choisit ordinairement ceux des badloüans qui sont de meilleure maison, ou plus versés dans la connaissance de la Loi, ou plus estimés pour la sainteté de leur vie. Il y en a peu, et il ne s'en fait qu'autant qu'il est nécessaire pour remplir les places de ceux qui meurent. Les pagodes où sont leurs sièges sont distinguées des autres par leur beauté, leurs richesses et leur antiquité. Comme c'est un poste honorable où l'on vit fort à son aise, il n'est pas moins brigué que nos meilleurs évêchés. La supériorité des pagodes qui ont beaucoup de peuple sous leur juridiction est aussi fort recherchée. La nomination de ces dignités appartient aux talapoins et au peuple. Lorsqu'il en vaque quelqu'une, on a coutume de préférer l'ancien, à moins que la pagode n'ait été fondée par un mandarin qui ait des parents talapoins capables de remplir cette place.

Ils ne sont liés par aucun vœu. Ils ont la liberté de retourner au siècle et même de se marier quand bon leur semble. Ils sont seulement obligés d'avertir le supérieur la veille ou le matin de leur départ. Comme les parents y mettent leurs enfants dès la plus tendre jeunesse, il est rare qu'ils y demeurent toute leur vie. À vingt-cinq ou vingt-six ans, lorsqu'ils trouvent un bon parti et qu'ils ont amassé quelque argent, ils quittent le talapoïnage. Il y en a peu qui soient assez fervents et assez détachés du monde pour y être retenus par le seul désir de se sanctifier. La plus forte raison qui les arrête est, ou l'espérance d'obtenir bientôt quelque dignité considérable, ou l'impossibilité de vivre ailleurs avec autant d'honneur et de commodité qu'on fait dans les pagodes.

CHAPITRE VI

NOTES

1 - Les nen sont les novices, au-dessous de l'âge de 20 ans. Phikkhu est le terme courant qui désigne les bonzes en général. Le Sangkha rat, supérieur d'une communauté monastique, était souvent comparé à l'évêque catholique par les missionnaires. Curieusement, le Badloüang (Pat-luang) mentionné par Gervaise n'apparaît pas comme un bonze, mais plutôt comme un prêtre catholique, ainsi qu'il est défini par le Dictionnaire du Royal Institute 1982, et ce que confirmait La Loubère (Du royaume de Siam, I, 1691, pp. 454-455) : M. Gervaise distingue les talapoins en Baloüang, Tcháou-cou et Picou. Pour moi, j'ai toujours ouï dire que Baloüang, que les Siamois écrivent Pat-loüang, n'est qu'un titre de respect. Les Siamois le donnaient aux PP. jésuites, comme nous leur donnons le titre de Révérence. Je n'ai jamais ouï parler en ce pays-là du mot de Picou, mais seulement de celui de Tcháou-cou, que j'expliquerai dans la suite, et qu'on m'a dit être le mot siamois qui veut dire talapoin. (...) Néanmoins comme il peut y avoir entre les sancrats et les talapoins quelque différence, dont les gens que j'ai consultés n'ont pu quoiqu'habiles d'ailleurs, m'expliquer le véritable fondement, il peut bien être qu'il y en ait aussi quelqu'une entre les talapoins mêmes, dont quelques-uns soient Pat-loüang et d'autre Picou, et que le nom général de tous soit Tchaou-cou ; je m'en rapporte à M. Gervaise.

Quant à l'explication annoncée du terme Tcháou-cou, elle est pour le moins alambiquée (op. cit., pp. 517-518) : Tcháou-cà et Tcháou-cou veulent dire Monseigneur, ou mot à mot Seigneur de moi, avec cette différence que le mot de qui veut dire moi, ne s'emploie que par les esclaves en parlant à leur maître, ou par ceux qui veulent rendre un pareil respect à celui à qui ils parlent ; au lieu que le mot de coù, qui veut dire aussi moi, n'est pas si respectueux et se joint au mot de Tcháou pour parler en tierce personne de celui qu'on traite de son seigneur. En parlant donc à un talapoin on lui dira Tcháou-cà, et en parlant de lui à un autre on le nommera Tcháou-coù. Mais ce qui est à remarquer, c'est que les talapoins n'ont point d'autre nom en siamois : si bien qu'on dit mot à mot : Je veux être Monseigneur, pour dire Je veux être talapoin, crái pen Tcháou-cou. 

2 - Le père Tachard définit ainsi l'Okya Phra Sedet (Voyage des pères jésuites..., 1686, p. 224) : Oya Prassedet était le chef et le protecteur de tous les talapoins du royaume, avec droit de les juger et de les faire punir quand ils le méritent, qui est une des premières et des plus importantes charges de l'État. Quant à la nécessaire autorisation de Phra Sedet pour entrer dans les ordres, elle est mise en doute par La Loubère (Du Royaume de Siam, I, 1691, pp. 452-453) : Je n'ai pas ouï dire ce que rapporte M. Gervaise, qu'on ait besoin d'une permission par écrit d'Oc-yà Prá-sedet pour être reçu talapoin. Je ne vois pas même comment cela serait praticable dans toute l'étendue du royaume ; et l'on m'a toujours assuré qu'il est libre à tout le monde de se faire talapoin, et que si quelqu'un s'opposait à la réception d'un autre dans cette profession, il pècherait. 

3 - La tenue des bonzes, le trai chiwon (ไตรจีวร) comprend trois pièces : Le Pha sabong (ผ้าสบง), la pièce d'étoffe qui se noue comme un sarong autour de la taille, le pha chiwon, la robe proprement dite, et le pha sangkhati, la bande d'étoffe qui couvre l'épaule gauche et descend sur la hanche.

ImageLes trois pièces du trai chiwon des bonzes thaïlandais. 

4 - Il s'agit du talapat (ตาลปัตร), l'éventail que les moines tiennent lors des cérémonies. Le mot est peut-être à l'origine du terme talapoin. C'était du moins l'hypothèse de La Loubère (Du Royaume de Siam, I, 1691, p. 161) : Les talapoins ont des parasols en forme d'écran, qu'ils portent à la main. Ils sont d'une feuille de palmite coupée en rond et plissée, et dont les plis sont liés d'un fil près de la tige qu'ils rendent tortue comme un S en est le manche. On les appelle talapat en siamois, et il y a l'apparence que c'est de là que vient le nom de Talapoï ou de Talapoin, qui est en usage parmi les étrangers seulement, et qui est inconnu aux talapoins mêmes, dont le nom siamois est Tcháou-cou.

ImageTalapoin allant par la ville. Illustration de la relation du père Tachard. 

5 - Le terme, dérivé du portugais, désigne le parasol ou la tenture qui protège le siège des balons, ou la nacelle des éléphants. Voir la note 1, 2ème partie, huitième chapitre. 

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